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Full text of "Réformes, révolution"

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Réformes,   Révolution 


L'auteur  et  l'éditeur  déclarent  réserver  tous  leurs  droits  de  repro- 
duction et  de  traduction  pour  tous  les  pays,  y  compris  la  Suède  et  la 
Norvège. 

Cet  ouvrage  a  été  déposé  au  Ministère  de  l'Intérieur  (section  de 
la  librairie)  en  Octobre  1909. 


OUVRAGES  DU   MEME   AUTEUR 


SOCIOLOGIE  : 

La  Société  Mourante  et  l'Anarchie,  (1893).  Pu- 
blié aussi  en  Espagnol,  Portugais.  Hollandais, 
Russe  et  Anglais. 

La  Société  future,  (1805).  Publié  aussi  en  Espagnol, 

,  Portugais,  Russe,  Hollan<lais.  Anglais,  Grec  et 
Serbe. 

L'Individu  et  la  Société,  (18Ù7). 

L'Anarchie,  son  but,  ses  moyens,  (1899). 

ROMANS  : 

La  grande  Famille,  (1895.) 

Malfaiteurs,  (1903).  Publié  aussi  en  Hollandais. 

CONTES  POUR  ENFANTS  :  ^ 

Les  Aventures  de  Nono,  (i9Ul).  Illust.  de  Herinan- 
Paul,  Charpentier,  Lu  ce  etc.  Publié  aussi  en  Es- 
pagnol. 

Terre  Libre,  (1908.)  Illust.  de  M.  H.  T.  Publié 
aussi  en  Espagnol. 

THÉÂTRE  : 
Responsabilités!  (1904.)  Publié  aussi  en  Italien. 


BIBLIOTHCgUE   SOCIOLOGIQUE.    —  N°  41 

JEAN    GRAVE 


Réformes, 

Révolution 

—     DEUXIÈME     ÉDITION     — 


PARIS.  —  r 

P.-V.    STOCK,   ÉDITEUR 

(Ancienne  Librairie   TRESSE   &  STOCK) 

155,     RUE     SAINT-HONORÉ,      l53 

191O 
TousTdroits  réserves. 


HX 


Il  a  été  tiré  à  part  : 

neuf  exemplaires  sur  papier  de  Hollande 
numérotés  et  paraphés  par  l'éditeur. 


RÉFORMES,    RÉVOLUTION 


REFORMES  ET  REVOLLTIOi\ 


Les  réformes,  duperie  électorale.  — Dans  le  programme 
socialiste,  les  réformes  se  substituent  à  l'idée  révolu- 
tionnaire. —  Erreur  de  tactique  des  anarchistes.  — 
La  révolution  n'est  pas  un  but,  mais  un  moyen.  —  Né- 
cessité d'améliorations  immédiates.  — Le  salariat  em- 
pêche la  libération  de  l'individu.  —  La  classe-tampon. 
—  La  lutte  de  tous  les  jours  rappelle  aux  anarchistes 
qu'il  n'y  apasd'aiisolu.  — La  difficulté  de  garder  la  juste 
mesure.  —  Complexité  do  chaque  problème.  —  La  pierre 
de  touche  des  idées.  —  Parlementarisme  et  action  di- 
recte. —  L'effet  des  réformes  ne  peut  être  que  tempo- 
raire. 

Réformes  I  Révolution  !  deux  termes  qui,  dans 
l'esprit  de  beaucoup,  ont  été  longtemps  exclu- 
sifs l'un  de  l'autre.  Du  premier,  les  défenseurs 

1 


2  RÉFORMES,    REVOLUTION 

de  l'ordre  social  actuel,  se  font  un  drapeau 
pour  mieux  nier  le  second.  Et  les  politiciens 
qui  se  déguisent  sous  l'épithète  de  socialistes! 
se  prévalent  de  plus  en  plus  de  la  conquête 
des  réformes  illusoires  nouvellement  inscrites 
à  leur  prop;ramme,  pour  oublier  les  revendi- 
cations qu'ils  formulaient  alors  qu'ils  n'étaient 
pas  encore  un  parti  politique  et  se  procla- 
maient révolutionnaires  avant  tout. 

Et  nous  autres,  anarchistes,  —  il  faut  bien 
le  reconnaître,  —  nous  les  avons  longtemps 
repoussées  en  bloc,  en  haine  de  ceux  qui  les 
présentaient  comme  un  remède  social,  sans 
comprendre  que  quelques-unes  d'elles,  entraî- 
neraient toujours  la  masse. 

C'est  que,  lorsque  les  anarchistes  se  séparè- 
rent des  socialistes,  ce  fut  surtout  sur  la  ques- 
tion du  suffrag-e  universel,  et  par  ce  que  c'é- 
tait par  la  voie  du  "parlementarisme  que  les 
politiciens  prétendaient  faire  appliquer  leurs 
remèdes  au  malaise  social. 

Pour  justifier  leur  participation  à  la  comé- 
die parlementaire,  ceux  qui  prétendaient  être 
socialistes  —  et  l'avaient  été  jusque-là  — 
commencèrent  à  donner  trop  d'importance 
aux  réformes.  Au  lieu  de  les  considérer  pour 


REFORMES    ET    REVOLUTION  3 

ce  qu'elles  sont,  c'est-à-dire  une  amélioration 
tcmpjraire  à  la  situation  présente,  ils  en 
étaient  arrivés  à  en  faire  le  but  de  la  lutte. 

La  transformation  complète  de  l'état  éco- 
nomique ne  devenait  plus,  chez  eux.  qu'une 
simple  phraséologie  de  réunions  publiques, 
dont  la  réalisation,  reléguée  à  l'arrière-plan 
de  leurs  préoccupations,  était  renvoyée  à  une 
époque  vague,  indéfinie,  et  incertaine. 

La  transformation  sociale  qui,  pour  tout  ré- 
volutionnaire, doit  être  l'œuvre  des  intéressés, 
lorsqu'ils  auront  compris  leur  force,  l'exploi- 
tation dont  ils  sont  victimes,  et  la  place  à  la- 
quelle ils  ont  droit  dans  l'humanité,  ne  devait 
plus  découler  que  de  l'œuvre  parlerpentaire. 


Les  anarchistes  emportés  par  l'ardeur  de 
la  lutte,  exaspérés  de  voir  que  les  socialistes 
prenaient  pour  but  principal  ce  qui  n'est,  et 
ne  doit  être  qu'un  épisode  de  la  lutte  ;  fai- 
ble minorité  dans  le  parti  socialiste  dont  ils 
se  détachaient;  ayant  à  formuler  leurs  propres 
idées  qui  existaient,  en  leur  cerveau,  plutôt  à 
l'état  d'aspirations  que  de  théories  nettement 
définies,  furent  entraînés  à  nier  non  seulement 
l'efficacité    des    réformes    pour    transformer 


4  REFORMES,    REVOLUTION 

l'état  social  présent,  mais  même  toute  valeur 
momentanée  ou  de  circonstance. 

Et  plus  les  socialistes  vantaient  l'efficacité 
des  réformes  qu'ils  préconisaient,  plus  les 
anarchistes  s'acharnaient  à  démontrer  que 
c'était  perdre  son  temps  de  courir  après  une 
réforme  qui,  une  fois  réalisée,  serait  vite  ani- 
hilée  de  par  le  jeu  des  institutions  économi- 
ques, forcés,  que  l'on  serait,  d'en  réclamer  de 
nouvelles  à  bref  délai  pour  suppléer  à  Tin- 
suffisance  de  celles  précédemment  obtenues, 
ou  même  pour  pallier  leurs  mauvais  effets.  — 
Et  les  arguments,  ne  manquaient  pas  ;  car,  en 
définitive,  c'est  la  vérité  pour  presque  toutes. 
Le  jeu  des  institutions  politiques  et  économi- 
ques étant  ainsi  organisé,  que  les  bénificiaires 
de  l'ordre  social  actuel  sauront  toujours  tour- 
ner à  leur  profit  tout  chang-ement  qui  laisse 
intact  leur  droit  d'exploitation. 

Et  les  anarchistes  ayant  à  combattre,  et  la 
société  bourgeoise  qui  sentait  en  eux  ses  réels 
ennemis,  et  les  pseudo-socialistes  qui,  sous 
couleur  de  transformation  sociale,  ne  visaient 
qu'à  se  faire  faire  une  place  dans  l'exploita- 
tion gouvernementale,  en  ég-arant  les  tra- 
vailleurs à  la  poursuite  de  conquêtes  illusoires, 


RÉFORMES    ET   RÉVOLUTION  5 

restèrent,  ainsi.,  longtemps  éloignés  du  mou- 
vement ouvrier  qui  restait  la  proie  des  politi- 
ciens. 


Car,  s'il  est  exact,  au  sens  absolu,  que  toute 
réforme  qui  n'attaque  pas  le  principe  même 
de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'iiomme, 
peut-être  anihilée,  et  même  se  retourner. con- 
tre ceux  pour  qui  elle  est  promulguée,  par  le 
fait  que,  dans  l'état  social  actuel,  celui  qui  a 
de  l'argent  finit  toujours  par  être  le  maître 
—  tant  que  ses  exploités  ne  feront  pas  bloc 
contre  lui,  —  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
la  révolution  tout  en  étant  l'arme  suprême  qui 
terminera  le  différent,  ne  peut  être  un  but. 

La  force  des  choses  l'imposera,  elle  ne  peut 
pas  être  un  idéal,  car  elle  doit  être  provoquée 
par  un  changement  dans  les  idées,  dans  les 
besoins,  dans  les  aspirations  des  individus,  elle 
ne  peut  en  être  le  facteur. 

Et,  en  attendant  qu'elle  se  fasse,  il  y  a  la 
vie  de  tous  les  jours,  avec  toutes  ses  misè- 
res, comme  ses  joies,  avec  ses  luttes  de  tous 
les  instants,  aussi  bien  pour  obtenir  un  avan- 
tage  léger  que  pour  défendre  celui  qui    est 


«  REFORMES,   REVOLUTION 

acquis,  qui  veut  que  l'on  ne  se  désintéresse  pas 
de  l'état  présent  pour  un  avenir  éloigné  et 
incertain.  D'autant  plus,  qu'une  transforma- 
tion plus  grande  ne  peut  être  que  la  somme 
d'améliorations  plus  petites,  obtenues  peu  à 
peu. 

Telle  est,  par  exemple,  la  défense  des  salai- 
res contre  la  diminution  que  les  patrons  ont 
toujours  tendance  à  opérer,  ou  leur  augmen- 
tation sous  la  pression  des  besoins  nouveaux 
qui  se  font  jour,  ou  du  renchérissement  des 
conditions  d'existence. 

Telle  est  la  réduction  des  heures  de  travail 
qui,  elle,  reste  bien  une  véritable  conquête 
pour  l'individu  et  ne  peut  pas  lui  rester  indif- 
férente sous  prétexte  qu'il  viendra  un  jour 
—  Quand  ?  il  l'ignore  —  où  il  pourra  travailler 
comme  il  l'entendra,  n'ayant  plus  de  maî- 
tres. 


11  n'en  reste  pas  moins  évident  que,  arrivât-il 
à  doubler  son  salaire,  tout  en  réduisant  ses 
heures  de  présence  à  l'atelier,  tant  que  le 
système  économique  qui  nous  régit  ne  sera 
pas  changé,  l'ouvrier  restera  le  serf  exploité. 


REFORMES    ET    REVOLUTION  7 

Prisonnier  d'un  milieu  où  il  est  difficile  d'é- 
voluer, où  les  classes  sans  être  délimitées,  n'en 
sont  pas  moins  antagoniques  ;  où,  à  moins  de 
chances  exceptionnelles,  —  ou  l'absence  com- 
plète de  tout  scrupule  —  l'exploité  restera 
toujours  exploité,  le  travailleur  y  sera  toujours 
dans  une  situation  d'infériorité  économique 
qui  lui  interdira  constamment  la  satisfaction 
intégrale  de  tous  ses  besoins,  l'entravera  dans 
le  développement  de  sa  personnalité,  le  forcera 
à  laisser  à  l'état  de  possibilités,  des  facultés 
qu'une  situation  meilleure  lui  aurait  permis 
de  développer. 

Le  système  du  salariat  en  tarifiant  chaque 
elh)rt,  en  évaluant  en  monnaie  la  production 
humaine,  enferme  celui  qui  travaille  dans  un 
cercle  de  fer  qu'il  ne  peut  briser,  en  ne  lui 
donnant,  en  échange  de  son  travail,  que  de 
quoi  satisfaire  un  minimum  de  besoins. 

.  Arrivât-il  à  faire  progresser  sans  cesse  son 
salaire,  à  faire  réduire  ses  heures  de  travail, 
il  y  a  une  limite,  qu'avec  le  système  actuel  il 
ne  peut  dépasser,  sans  que  le  renchérissement 
des  conditions  d'existence  ne  viennent  aussitôt 
anihilor  Taugmentation  de  la  main-d'œuvro. 
L'ouvrier  peut  bien  allonger  sa  chaîne  de  quel- 


8  RÉFORMES.   RÉVOLUTION 

qucs  maillons,  il  n'en  est  pas  moins  prison- 
nier. 

Certes,  il  y  a,  dans  l'état  social,  des  situa- 
tions privilégiées  qui  font,  de  quelques  sala- 
riés, des  individus  qui  peuvent  vivre  comme 
des  capitalistes.  11  faut,  entre  les  exploiteurs 
et  les  exploités,  la  classe-tampon  qui  amor- 
tit les  chocs  trop  rudes.  Il  faut  bien  faire 
espérer  à  ceux  qui  sont  en  bas  qu'ils  peuvent 
un  jour  monter  en  haut.  L'espérance  de  pren- 
dre, un  jour,  place  parmi  les  maîtres,  fait 
supporter  plus  patiemment  d'être  esclave. 

Mais,  que  de  temps  à  autre,  un  exploité 
prenne  place  parmi  les  exploiteurs,  Tétat  so- 
cial n'en  est  pas  changé,  et  il  ne  changera  que 
lorsque  les  moyens  de  production  étant  en- 
levés à  la  minorité  qui  s'en  sert  pour  exploiter 
la  grande  masse  des  producteurs,  ils  seront 
mis  aux  mains  de  ceux-là  seuls  qui  peuvent 
les  mettre  eux-même  en  œuvre. 

Transformation  qu'aucune  réforme  amiable 
n'arrivera  à  opérer. 


Mais  l'isolement  des  anarchistes  ne  pouvait 
durer.  La  lutte  de  tous  les  jours  devait  les  en 


REFORMES    ET    RÉVOLUTION  9 

faire  sortir.  On  ne  vit  pas  d'absolu,  du  reste. 

Si  les  théories  anarchistes  avaient  séduits 
quelques  bourgeois  et  littérateurs,  qui  n'y  vi- 
rent surtout  que  matière  à  belles  phrases  et 
justification  de  leur  aristocratisme  intellec- 
tuel, les  véritables  propagandistes  furent  sur- 
tout des  ouvriers  et  il  leur  était  impossible  de 
se  désintéresser  longtemps  de  la  lutte  menée 
par  leurs  camarades  d'atelier.  Lutte  leur  dé- 
montrant que,  tout  en  travaillant  à  la  réalisa- 
tion d'un  état  social  où  chaque  être  pourra 
satisfaire  tous  ses  besoins,  développer  toutes 
ses  facultés,  se  rendre  indépendant,  autant 
que  la  nature  humaine  peut  échapper  aux  in- 
fluences qui  déterminent  son  action,  il  y  a, 
à  côté  de  cette  œuvre  de  longue  haleine,  une 
autre  œuvre  de  tous  les  jours  qui  consiste  à 
défendre  ce  que  l'on  a  pu  arracher,  à  tenter 
d'arracher  par  morceau  ce  que  Ton  ne  peut 
arracher  en  bloc. 

La  lutte  pour  la  vie  vint  les  arracher  à 
l'abstraction,  et  à  leur  faire  comprendre  qu'il 
ne  faut  pas  s'enfermer  dans  les  formules,  qu'il 
n'y  a,  du  reste,  pas  d'absolu,  mais  des  con- 
tingences qui  se  modifient  avec  la  vie.  tous 

les  jours,  à  chaque  instant,  et  dont  il  faut  te- 

1. 


10  RÉFORMES,   REVOLUTION 

nir  compte  lorsqu'on  ne  veut  pas  tomber  dans 
le  rêve. 

Ici,  il  est  vrai,  il  y  a  un  autre  dang'er,  c'est 
de  se  laisser  influencer  par  les  conditions  pré- 
sentes et  de  perdre  de  vue  le  but  définitif.  Cela 
est  si  exact  que  nombre  d'anarchistes,  très 
ardents  autrefois,  lancés  dans  les  mouvements 
à  côté,  ont  fini  par  ne  plus  voir  que  la  réus- 
site de  cette  petite  transformation  partielle 
perdant  complètement  de  vue  la  transforma- 
tion sociale  complète. 

Il  est  dans  la  nature  humaine,  par  réac- 
tion, d'aller  toujours  aux  extrêmes  ;  très  peu 
savent  garder  la  juste  mesure.  Il  faut  une  cer- 
taine pratique  de  l'étude  pour  savoir  envisa- 
ger une  question  sous  toutes  les  faces,  en  tous 
ses  rapports,  avec  toutes  ses  contingences. 
Et  encore,  je  crois  bien  qu'il  n'existe  pas  de 
cerveau  philosophique  assez  vaste  pour  em- 
brasser —  je  ne  dirais  pas  chaque  question, 
il  est  certain  que  ce  cerveau  n'existe  pas,  mais 
—  une  question  dans  toute  son  ampleur. 

Car  chaque  question  tenant  à  une  foule  d'au- 
tres questions,  cela  exige  une  foule  de  con- 
naissances que  la  spécialisation  des  individus 
leur  empêche  d'acquérir. 


RÉFORMES    ET    RÉVOLUTION  11 

Ce  n'est  qu'à  force  d'être  discutée,  par  l'un 
et  par  l'autre,  à  force  d'avoir  été  tournée  et 
retournée,  que  l'on  finit  par  l'envisager,  à 
peu  près,  avec  ses  pour  et  ses  contres. 

Cependant,  pour  guider  notre  action,  il  reste 
un  guide  infaillible,  c'est  le  but  final  auquel 
nous  tendons  :  l'abolition  du  salariat,  de  la 
monnaie,  la  remise  des  moyens  de  production 
aux  mains  des  producteurs. 

En  ayant  les  yeux  toujours  fixés  sur  ce  but 
à  atteindre,  nous  sommes  à  môme  de  juger  de 
la  valeur  des  moyens  qui  se  présentent  à  nous 
pour  y  arriver,  de  comprendre  s'ils  ont  une 
valeur  définitive  ou  transitoire,  s'ils  sont  une 
accommodation  à  l'ordre  de  choses  existant, 
ou  peuvent  nous  aider  à  y  faire  brèche. 

C'est  pour  avoir  perdu  le  but  final  de  vue 
que  les  socialistes  de  l'heure  présente  sont 
devenus  une  simple  copie  des  radicaux  bour- 
geois, malgré  toute  leur  phraséologie  révolu- 
tionnaire et  socialiste. 


Mais  si  l'expérience,  la  réflexion,  et  la  force 
des  choses  amenèrent  la  plupart  des  anar- 
chistes à  envisager  les  réformes  sous  un  as- 


i2  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

pect  négatif  moins  absolu,  il  y  a  cependant 
un  point  sur  lequel  ils  n'ont  pas  varié,  c'est 
sur  la  façon  de  les  obtenir. 

Les  socialistes  —  comme  les  défenseurs  do 
la  propriété  individuelle,  —  veulent  lutter, 
pour  l'obtention  de  chaque  réforme,  par  l'envoi 
au  parlement  de  députés  chargés  d'y  por- 
ter les  revendications  de  leurs  commettants, 
et  d'amener  ledit  parlement  à  transformer 
ces  revendications  en  lois  devant  donner  sa- 
tisfaction aux  intérêts  les  plus  contradictoires. 

Nous  aurons  au  cours  de  ce  volume  à  voir 
plus  longuement  quelle  illusion  grossière  se 
cache  sous  cette  tactique  ;  je  me  borne  ici  à 
noter  les  différences. 

Les  anarchistes,  eux,  sont  convaincus  que 
la  loi  n'est  efficace  que  là  où  elle  est  d'accord 
avec  l'état  d'esprit  do  la  moyenne  de  ceux 
en  faveur  de  qui  elle  doit  être  appliquée. 

Par  conséquent,  disent-ils,  au  lieu  de  perdre 
son  temps  dans  des  campagnes  électorales  où 
les  questions  de  personne  l'emportent  toujours 
sur  les  idées,  il  est  bien  plus  pratique  de  créer, 
parmi  les  intéressés,  l'état  d'esprit  qui  leur 
fera  comprendre  la  nécessité  de  la  réforme 
préconisée,  et  les  amènera  à  agir,  directement, 


RÉFORMES  ET  RÉVOLUTION  13 

par  eux-mêmes,  en  l'exigeant,  ou  en  l'im- 
posant, par  leur  action  concertée,  à  leurs 
exploiteurs,  sans  perdre  leur  temps  à  compli- 
quer les  choses,  en  portant  ces  questions  dans 
l'arène  politique  oij  il  faut  d'abord  lutter  pour 
avoir  la  majorité  dans  un  parti,  pour  que  oe 
parti  lutte  à  son  tour  pour  l'imposer  aux  au- 
tres partis,  et  ensuite,  la  réforme  une  fois 
passée  dans  le  code  en  revenir  à  ce  que  ceux 
qui  doivent  en  bénéficier,  soient  forcé  de  lut- 
ter pour  que  leurs  maîtres  économiques  veuil- 
lent bien  respecter  la  loi  nouvelle.  Sans  comp- 
ter tout  ce  qu'elle  aura  perdu  en  efficacité 
par  les  tripatouillages  que  les  partis  politi- 
ques auront  fait  subir  à  la  dite  réforme  avant 
d'arriver  à  la  codifier,  et  par  ce  que  la  «  ju- 
risprudence »  saura  en  tirer. 


Non  pas  que  j'accorde  aux  réformes,  impo- 
sées par  l'action  directe  des  intéressés,  plus 
de  valeur  transformatrice  qu'aux  réformes 
obtenues  par  voie  parlementaire.  Si  les  récla- 
mations devaient  se  borner  à  un  simple  chan- 
gement dans  la  façon  d'exploiter,  l'ordre  so- 
cial n'en  serait  pas  changé. 

11  ne  le  sera  que  lorsque  les  moyens  de  pro- 


14  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

Juction  feront  retour  aux  ma*ins  de  ceux  qui 
les  mettent  directement  en  œuvre,  et  ce  chan- 
gement ne  se  fera  que  par  une  lutte  qui  aura 
un  tout  autre  caractère  que  celles  nécessitées 
pour  l'obtention  de  simples  adoucissements. 

Mais  puisqu'il  est  dans  la  nature  humaine  de 
n'avoir  recours  au  seul  remède  efficace  qu'a- 
près avoir  épuisé,  d'abord,  les  remèdes  de 
bonne  femme  de  son  entourage,  coHame  le  cer- 
veau ne  procède  que  par  étape,  et  que,  tout 
en  essayant  de  hâter  son  évolution,  il  faut 
bien  la  suivre;  puisque  comme  nous  l'avons 
constaté  plus  haut,  on  ne  peut  pas  deman- 
der aux  hommes  de  l'heure  présente,  de  se 
désintéresser  des  avantages,  si  minces  soient- 
ils,  qu'ils  peuvent  obtenir,  pour  attendre 
une  transformation  sociale  qui  ne  se  réalisera 
que  pour  leurs  descendants,  c'est  gagner  du 
temps  et  hâter  l'évolution,  en  leur  apprenant 
à  ne  se  fier  à  personne  pour  réaliser  ce  qu'ils 
demandent,  et  en  leur  faisant  comprendre  que 
l'on  n'est  jamais  si  bien  servi  que  par  soi-même. 

C'est  gagner  du  temps,  et  c'est  aussi  leur 
apprendre  ce  que  peuvent  la  volonté,  l'éner- 
gie et  la  cohésion,  lorsqu'on  sait  les  employer  ; 
et  combien  frêle,  en  réalité,  est  le  rempart  que 


RÉFORMES    ET    RÉVOLUTION  15 

la  bourgeoisie  dresse contreleur  émancipation, 
elle  qui  ne  tire  sa  force  que  de  leur  éparpil- 
lement  et  de  leur  ignorance. 


Tout  coup  porté  à  l'édifice  économique,  ne 
peut  que  l'ébranler.  Le  travailleur  en  usant 
de  ses  forces  apprendra  à  s'en  servir  ;  en  ap- 
prenant à  faire  plier  ses  maîtres  devant  ses 
réclamations,  il  saura,  le  moment  venu,  son 
éducation  faite,  formuler  les  transformations 
qui  l'émanciperont  définitivement,  économi- 
quement et  politiquement. 


II 

DÉVELOPPEMENTS   DIVERGENTS 


Gontradicthon  apparente  entre  le  développement  moral 
et  les  faits.  —Le  Sultan-Rouge  et  le  Tzar-Pendeur.  — 
Les  guerres  coloniales.  —  Progrès  apparents  de  l'Etat 
et  du  Parlementarisme  dans  l'ordre  des  faits.  —  Leur 
déchéance  dans  l'évolution  de  l'idée.  —  L'individu  pri- 
sonnier du  milieu  économique.  —  Evolution  de  la  mo- 
rale. —  Puissance  des  préjugés.  —  La  Révolution-féti- 
che. —  De  la  théorie  à  la  pratique.  —  Ce  sont  les  vic- 
times de  l'Etat  qui  font  sa  puissance.  —  La  liberté 
agit,  ne  se  décrète  pas.  —  C'est  l'individu  seul  qui 
peut  se  libérer.  —  Multiplicité  des  groupements  d'ac- 
tion. —  Décentralisation.  —  Initiative. 

Une  chose  qui  étonne  et  désespère  quelques- 
uns  —  lorsqu'on  compare  le  développement 
intellectuel  et  moral  (théorique)  de  notre 
époque  avec  les  faits  qui  s'accomplissent  jour- 
nellement —  c'est   de  voir  que  ces  derniers 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       17 

sont,  lo  plus  souvent,  un  complet  démenti  au 
premier,  et  que  l'évolution  matérielle  se  fait 
comme  si  elle  ne  tenait  aucun  compte  de  l'évo- 
lution intellectuelle. 

Si  nos  aspirations  morales,  intellectuelles, 
semblent  dénoter  une  humanité  qui  tend  ^ 
s'élever,  à  s'ennoblir,  à  se  perfectionner,  il 
semble,  au  contraire,  par  les  actes  collectifs, 
que  nous  laissons  accomplir  en  notre  nom, 
sans  protester  le  plus  souvent,  que  nous  ré- 
gressons vers  les  périodes  barbares. 


Ainsi,  pour  prendre  le  cas  le  plus  frappant, 
la  question  de  la  guerre,  le  respect  de  la  vie 
humaine  :  si,  de  tous  temps,  il  y  eut  des  voix 
pour  proclamer  les  douceurs  de  la  paix,  les 
bienfaits  de  la  fraternité,  l'horreur  des  com- 
bats et  des  massacres,  aucune  époque,  je  crois, 
plus  que  la  nôtre,  n'a  fourni  pareils  mon- 
ceaux de  littérature  démontrant  l'injustice  des 
conflits  entre  nations,  leurs  mauvais  effets 
sur  le  vainqueur  et  le  vaincu. 

Jamais  on  n'a  flétri  si  durement  ces  brigan- 
dages. Jamais  ne  s'élevèrent  si  nombreuses 
les  voix  contre  cette  survivance  de  la  barba- 


18  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

rie.  Sans  compter  les  ligues  pour  la  paix,  con- 
tre les  armements,  etc. 

Et  cependant  le  fléau  de  la  guerre  s'étend 
plus  que  jamais!  La  vie  humaine,  comme  aux 
époques  les  plus  barbares,  semble  ne  compter 
pour  rien  dans  les  calculs  de  ceux  qui  nous 
dirigent.  La  guerre  sévit  partout.  Les  fusils 
partent  tout  seuls  lorsque  les  grèves  menacent 
de  devenir  tumultueuses.  Les  journaux  sont 
pleins  des  récits  de  rôdeurs  chourinant  des 
promeneurs,  sans  autre  mobile  que  la  va- 
nité de  démontrer  qu'ils  sont  des  «  cos- 
teaux  »  ^ 

Aux  portes  de  l'Europe  nous  avons  pu,  pen- 
dant plusieurs  années,  assister  au  massacre 
de  la  population  arménienne,  mené  systéma- 
tiquement par  ce  monomane  de  l'autocratie  — 
que  l'on  a  flétri  du  nom  de  «  Sultan-Rouge  »,  — 
sans  que  la  conscience  publique,  se  soit  sou- 
levée, le  massacreur  étant  protégé  par  la  di- 
plomatie russe  qui  opérait  de  même  chez  elle 
sur  les  Juifs.  Les  politiciens  français  laissant 

1.  A  noter,  cependant,  ici,  qu'il  y  a  une  campagne  po- 
licière de  presse,  exagérant,  transformant  la  rixe  la  plus 
anodine  en  assassinat,  afin  de  justifier  une  extension  de 
la  police. 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       19 

faire,  pour  ne  pas  s'aliéner  leur  allié  —  celui 
que  l'histoire  flétrira  du  nom  de  Tzar-Sang-lant, 
et  aussi  de  fourbe;  car  nul  ne  sut  davantage 
faire  étalage  de  sentiments  pacifiques,  pour  or- 
ganiser le  massacre. 

On  a  laissé  écraser  le  peuple  crétois  qui 
s'était  soulevé  pour  reconquérir  son  indépen- 
dance, sans  que  l'on  se  soit  aperçu  de  sa  ten- 
tative. Ou,  du  moins,  si.  Comme  la  grande  ban- 
que y  avait  des  intérêts  d'engagés  —  n'étant 
pas  étrangère  au  soulèvement  —  les  nations 
européennes  intervinrent...  contre  les  insur- 
gés. 


Nous  n'avons  pas  de  guerre  continentale. 
Chaque  nation,  quelle  que  soit  son  envie  d'écra- 
ser ses  concurrentes,  a  une  peur  trop  forte 
de  «  l'inconnu  »  que  recèlerait  une  guerre 
chez  elle  ou  à  ses  portes. 

Mais  comme  leur  système  économique  est 
basé  sur  la  fraude  et  la  violence,  comme  leurs 
gouvernements  ne  se  maintiennent  que  par 
la  violence,  ce  qui  les  force  à  entretenir  des 
armées  qu'il  faut  bien  faire  agir  pour  justifier 
leur  maintien; 


20  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

Coiiiinc  la  misère  que  le  système  capitaliste 
fait  peser  sur  les  producteurs  empêche  ces 
derniers  de  consommer  les  produits  de  leur 
activité,  c'est  dans  les  pays  éloignés  que  l'on 
a  déversé  le  fléau  de  la  guerre  ;  c'est  aux  ra- 
ces, dites  retardataires,  que  l'on  a  pensé  pour 
vendre  les  culottes  que  l'on  refuse  à  ceux  qui 
les  fabriquèrent.  C'est  à  coups  de  canon  et  de 
fusil  que  l'on  «  ouvre  des  débouchés  ». 

L'Europe  et  l'Amérique  se  sofit  ainsi  jetées 
dans  les  guerres  coloniales,  espérant  atténuer 
la  misère  qui  les  ronge,  enrayer  la  débâcle 
qui  les  menace. 

Et  cela  au  mépris  de  la  justice  la  plus  élé- 
mentaire, sous  les  prétextes  les  plus  absurdes, 
sans  se  donner  la  peine  de  masquer  la  dé- 
loyauté. 

Ce  que  deviennent  conquérants  et  conquis 
dans  ces  campagnes  de  brigandage,  Ton  peut 
s'en  rendre  compte  par  la  divulgation  que, 
de  temps  à  autre,  la  presse  quotidienne  est 
forcée  d'apporter  sous  la  poussée  des  témoi- 
gnages qui  s'accumulent,  mais  ne  nous  don- 
nant que  les  plus  criants,  ceux  qu'il  est  im- 
possible de  cacher  :  Villages  décimés,  nègres 
mutilés  sous  prétexte  qu'ils  n'ont  pas  rempli 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       21 

la  tâche  assignée;  les  vainqueurs  tuant  et 
martyrisant  par  sadisme. 

C'est  en  Afrique,  surtout,  qu'en  ce  moment 
la  race  blanche  donne  la  mesure  de  cruauté 
et  de  détraquement  cérébral  qu'elle  peut  at- 
teindre. Français,  Allemands,  Belges  et  An- 
glais, à  ce  sujet,  n'ont  rien  à  se  reprocher  mu- 
tuellement. 

A  notre  époque  qui  se  vante  de  tolérance, 
d'humanitarisme,  de  respect  de  la  liberté  in- 
dividuelle ou  nationale,  fleurissent  la  mau- 
vaise foi,  les  dénis  de  justice,  la  barbarie  la 
plus  abjecte  de  la  part  de  ceux  qui  se  pré- 
tendent civilisés,  sans  que  la  masse  des  in- 
dividus s'attarde  à  ces  fadaises.  Ce  qui  se 
passe  si  loin  de  nous  ne  peut  nous  intéres- 
ser ! 

Et  encore,  faut-il  que  cela  se  passe  si  loin  ?  A 
l'heure  actuelle,  en  Europe  môme,  un  peuple 
s'est  soulevé  pour  réclamer  les  minces  liber- 
tés que  possèdent  tous  les  peuples  européens, 
nos  républicains  français,  qui  se  réclament  de 
la  révolution  qui  voulait  affranchir  tous  les 
peuples,  se  rangent  du  côté  de  la  bande  de 
forbans  qui  dominent  et  terrorisent  ce  peuple 
par  les  massacres  et   la  déportation,  et  s'em- 


22  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

pressent  de  souscrire  aux  emprunts  qui  doivent 
faciliter  au  bourreau  son  œuvre  de  répression. 
Les  républicains  suisses,  fidèles  à  leurs  tradi- 
tions de  plats  laquais  des  tyrans,  lui  livrent 
ceux  qui  se  sont  fiés  à  la  légende  menteuse  de 
terre  d'asile  aux  persécutés. 


Si  nous  passons  à  un  autre  ordre  d'idées, 
de  l'émancipation  individuelle,  par  exemple, 
nous  pouvons  constater  que,  en  littérature, 
en  arts,  en  science,  tout  tend  à  proclamer  l'af- 
franchissement intégral  de  la  personnalité 
humaine. 

A  part  les  renards  de  la  politique,  pour 
qui  réfléchit  sainement,  l'idéal  serait  d'arri- 
ver à  un  état  social  où  l'individu  pourrait 
évoluer  en  la  pleine  expansion  de  ses  virtua- 
lités, développer  ses  aptitudes,  ses  tendances, 
agrandir  son  cerveau  selon  ses  possibilités, 
sans  aucune  entrave  extérieure. 

Le  respect  de  la  liberté  des  autres  n'étant 
pas  une  diminution  de  la  liberté  «  indivi- 
duelle »  mais  son  complément  et  sa  garantie, 
c'est  à  un  état  social  harmonique,  n'ayant 
pas  d'autorité,  fonctionnant  par  la  seule  li- 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       23 

berté,  que  tendent  les  aspirations  de  notre 
époque. 

Encore  ici,  si  nous  passons  aux  faits,  nous 
constatons  que  l'Etat  acquiert  tous  les  jours 
une  influence  plus  désastreuse,  la  bureaucra- 
tie poussant  ses  tentacules  jusque  dans  la  vie 
intime  des  individus,  l'administration  deve- 
nant de  plus  en  plus  inquisitrice,  tracassière, 
arrogante,  omnipotente,  la  police  envahissant 
toute  la  vie  sociale. 

Et,  ce  qui  est  pis,  les  individus,  la  plupart 
du  temps,  ne  faisant  rien  pour  y  résister,  n'es- 
sayant même  pas  de  se  soustraire  aux  droits 
de  plus  en  plus  grands  que  l'Etat  s'arroge  sur 
eux,  acceptant  passivement  son  ingérence 
envahissant  chaque  jour  un  coin  nouveau  de 
leur  vie. 


Si  nous  étudions  le  parlementarisme,  nous 
verrons  qu'il  a  atteint  le  point  le  plus  culmi- 
nant de  l'abjection  et  du  mépris.  A  l'heure  ac- 
tuelle être  politicien  n'est  pas  aussi  méprisé 
que  le  métier  de  cambrioleur  ou  de  souteneur, 
mais  on  y  arrive  à  grands  pas. 

On    sait  que  le  mensonge,  la  vénalité,   la 


24  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

concussion  sont  les  armes  nécessaires  pour 
réussir  en  politique.  Et,  cependant,  lorsque  le 
besoin  d'une  amélioration  se  fait  sentir,  c'est 
encore  vers  le  parlement  que  se  tournent  tous 
les  espoirs.  C'est  de  la  grâce  efficace  de  la  loi 
qu'on  attend  la  réalisation  de  ses  aspirations. 
Un  siècle  de  centralisation  a  tellement  émas- 
culé  les  énergies  que  l'on  n'est  plus  capable 
d'aucune  action  propre,  d'aucune  initiative, 
on  attend  patiemment,  pendant  des  généra- 
tions, que  la  Providence-Etat  veuille  bien  ac- 
corder ce  qu'un  peu  de  cohésion,  d'initiative 
et  de  volonté  pourrait  réaliser  en  quelques  an- 
nées. 

Et  lorsque  revient  chaque  bataille  électo- 
rale, les  gens  se  précipitent  aux  urnes  pour 
nommer  celui  qui  leur  paraît  le  plus  avancé. 
Non  pas  qu'ils  espèrent  en  la  réalisation  de 
ses  promesses  —  ils  n'ont  plus  une  très  grande 
foi  en  les  promesses  électorales,  mais  parce 
que  l'on  subit  la  pression  de  la  bande  de  sous- 
requins  qui  ont  attaché  leur  fortune  à  celle 
du  candidat,  se  glissant  dans  les  comités 
électoraux,  afin  que  l'élu  fasse  pleuvoir  sur 
eux  la  manne  électorale. 

Et  l'électeur  emboîte  le  pas,  sous  prétexte 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS        25 

qu'il  faut  bien  empêcher  les  réactionnaires  de 
s'emparer  du  pouvoir  que  leur  livrerait  l'abs- 
tention. Dans  sa  simplicité,  Panurge-Electeur 
n'a  pu  encore  arriver  à  comprendre  que  les 
g^ouvernements,  —  le  plus  réactionnaire 
comme  le  plus  révolutionnaire  —  ne  peuvent 
accomplir  que  ce  que  l'opinion  publique  leur 
permet  d'oser.  Et  que  cette  dernière  a.  dans 
la  vie  journalière,  mille  moyens  plus  efficaces 
que  le  suffrage  universel  pour  se  manifester 
et  imposer  sa  volonté  : 


Où  l'on  peut  constater  cette  déchéance  du 
parlementarisme,  c'est  dans  les  congrès  ou- 
vriers, dans  les  org'anisations  syndicales,  où 
l'on  s'empresse  de  rejeter  la  politique  de  la 
lutte  journalière.  Et  cependant,  sitôt  que  se 
déclare  une  grève,  le  plus  souvent  les  politi- 
ciens parviennent  à  s'y  introduire,  à  s'y  faire 
écouter,  à  s'en  faire  un  tremplin,  que,  le  plus 
souvent,  les  grévistes  paient  de  leur  défaite. 

Cela  tient,  il  est  vrai,  à  une  foule  de  causes  à 
côté  :  Le  député  est  connu.  Il  peut  se  présen- 
ter, et    parler   d'abondance    là    où   d'autres 

moins,  ou  pas  connus,   ne  réussiraient  pas  à  se 

2 


26  RÉFOHMES,    RÉVOLUTION 

faire  écouter.  Le  député  voyage  aux  frais  de  la 
princesse,  et  peut  se  déplacer  (juand  et  comme 
il  veut.  En  face  des  autorités  le  député  en  est 
une  autre,  et,  sans  s'en  rendre  bien  compte, 
les  grévistes  escomptent  son  influence  en  cas 
de  lutte. 

Et  puis,  encore,  il  y  a  la  force  des  situations 
acquises  qui  en  imposent  toujours  aux  indivi- 
dus, même  lorsqu'ils  se  croient  dégagés  de 
toute  influence.  A  plus  forte  raison,  à  ceux 
qui  commencent  à  peine  à  discuter  les  préju- 
gés sociaux. 


A  constater  l'hiatus  énorme  qui  existe  entre 
la  pensée  et  les  faits,  on  serait  tenté  de  se  dé- 
courager en  pensant  que  les  progrès  que  l'on 
croit  réalisés  ne  sont  qu'apparents,  qu'au  fond 
l'homme  est  toujours  la  bête  féroce  qu'il  a 
été  en  certains  temps  primitifs  ;  qu'il  n'a  fait 
qu'y  ajouter  un  peu  d'hypocrisie  pour  pallier 
ses  méfaits. 

Je  ne  dirais  pas,  avec  je  ne  sais  plus  quel 
écrivain  classique,  «  que  c'est  un  hommage  à 
la  vertu  que  de  se  croire  obligé  de  donner  des 
mobiles  honnêtes  à  des  actions  qui  ne  le  sont 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS        27 

pas  »  ;  mais,  en  fait,  exprimer  des  sentiments 
élevés  implique  que  l'on  est  en  état  de  les 
comprendre,  et  que  l'on  est  un  peu  honteux 
de  ceux  qui  vous  déterminent.  Si  l'écart  est 
grand  entre  la  façon  d'agir  et  celle  de  conce- 
voir les  choses,  cela  tient  à  une  foule  de  causes, 
dont  la  principale  est  la  mauvaise  organisation 
sociale  qui  tend  à  rendre  ennemis  les  hom- 
mes, et  non  à  en  faire  des  êtres  solidaires. 

Avant  tout,  l'homme  est  un  être  qui  se  sent 
le  hesoin  de  vivre,  de  se  développer,  de  se  re- 
pr(jduire.  Tout  autre  être  qui  prend  la  place 
qu'il  convoite,  agrippe  le  morceau  de  pain  sur 
lequel  il  comptait  pour  assouvir  sa  faim,  est 
un  ennemi  à  détruire.  Mais,  une  fois  repu,  les 
sentiments  ali'ectueux  peuvent  se  développer. 
C'est  ce  qui  fait  que,  malgré  la  société  qui 
perpétue  la  rivalité  entre  ses  membres,  l'es- 
prit de  solidarité  a  pu  se  développer.  En  théo- 
rie plus  qu'en  pratique,  sans  doute,  mais  assez 
pour  qu'il  commence  à  s'imposer.  C'est  à  ceux 
qui  en  ont  compris  toute  la  valeur  sociale  de 
travailler  à  sa  réalisation  dans  les  faits. 


L'état  social  est-il  né  du  besoin  de  solidari- 


28  RÉFORMES,' RÉVOLUTION 

ser  SOS  olforts?  ou  plutôt  de  l'assorvisscment 
des  faibles  par  les  forts  ?  Voilà  qui  est  fort  dif- 
ficile à  démêler.  En  tout  cas,  lorsque  l'homme 
s'associa  à  son  semblable,  il  était  encore  trop 
près  de  l'animalité,  —  si  môme  il  en  était 
sorti  —  pour  que  l'idée  de  justice,  telle  que 
nous  la  comprenons,  put  se  faire  jour  dans  la 
horde  primitive. 

«  Voler  la  femme  du  voisin,  c'est  bien;  me 
voler  ma  femme,  c'est  mal  »,  voilà  l'idéal  de 
justice  qui  pouvait  se  faire  jour  chez  le  pri- 
mitif. C'est  de  ce  point  de  départ  que  s'est 
faite  l'évolution  morale  autour  de  laquelle 
s'est  basée  l'organisation  sociale,  que  ce  sont 
faites  les  lois  pour  sa  défense,  que  s'est  cons- 
tituée l'autorité  qui  s'en  est  arrogé  la  sanction, 
et  qui,  lorsqu'elle  fut  assise,  se  mit  à  ridiculiser 
et  par  surplus  traquer,  persécuter,  emprison- 
ner, torturer,  pendre,  brûler  ou  décapiter  ceux 
qui  voulurent  modifier  ses  conceptions  enfan- 
tines de  la  morale  et  de  la  justice. 

Si  on  ajoute  à  cela  que  les  idées  les  plus 
hardies  peuvent  bien  se  faire  jour  dans  quel- 
ques cerveaux,  mais  qu'il  faut  qu'elles  mûris- 
sent lentement  avant  d'être  acceptées  par  un 
petit  nombre,  et  ne  plus  être  regardées  comme 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       29 

des  paradoxes,  ou  l'apanage  d'un  esprit 
«  original  »  on  comprend  l'immensité  de 
temps  qu'il  leur  faut  avant  do  se  transformer 
en  actes  de  la  vie  courante  d'un  certain  nom- 
bre. 

Et  cela  se  comprend.  L'individu  a  à  lutter 
contre  les  préjugés,  les  idées  reçues,  qu'il  loge 
inconsciemment  en  sa  cervelle,  et  dont  il  ne 
se  débarrasse  que  très  lentement,  au  cours 
de  la  vie,  au  choc  des  faits.  Son  cerveau  tend 
bien  à  l'élever,  mais  l'organisation  sociale 
pèse  de  tout  son  poids  sur  ses  actes  et  l'em- 
pêche d'agir  comme  il  voudrait;  il  y  a  son  en- 
tourage qui  le  combat,  pour  lequel,  le  plus 
souvent,  il  est  forcé  de  se  plier  aux  conditions 
existantes,  afin  de  lui  assurer  les  moyens 
d'existence,  et  tout  son  passé,  enfin,  qui 
l'englue  encore  à  la  fange  d'où  veut  le  tirer 
sa  pensée.  Et  comme  le  passé  a  des  attaches 
plus  solides  que  l'idée  qui  ne  fait  que  de  naître, 
il  est  le  plus  fort,  et,  le  plus  souvent,  les  indi- 
vidus agissent  d'une  façon,  tout  en  pensant 
d'une  autre. 

Puis,    il   faut  bien  le  reconnaître,    il  faut 

avoir  mûri  une  idée,  l'avoir  portée  longtemps 

en  soi  avant  qu'elle  devienne  un  besoin  d'agir, 

2. 


30  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

—  à  moins  d'agir  par  emballement,  alors  ra 
ne  dure  pas.  —  Une  idée  vous  séduit  d'abord 
comme  aspiration,  comme  idéal  ;  ce  n'est  que 
peu  à  peu  qu'elle  s'empare  des  individus,  les 
pénètre  comme  un  besoin,  et  devient  enfin,  à 
son  tour,  motrice  d'actes. 


L'énorme  différence  qui  existe  entre  les  pro- 
grès réalisés  par  l'esprit  et  leur  lenteur  à  pas- 
ser dans  les  faits  tient  encore  à  ceci,  c'est 
que  des  siècles  d'autorité,  de  coercition,  d'édu- 
cation relig'ieuse  ou  laïque,  mais  toujours  dog-- 
matique.  prêchant  à  l'individu  l'obéissance  et 
la  subordination  aux  puissances  célestes  ou  ter- 
restres, ont  fini  par  briser  complètement,  chez 
la  plupart,  le  sentiment  de  l'individualité, 
le  ressort  de  l'initiative. 

A  quoi  bon  user  ses  forces  inutilement, 
pauvre  pyg-mée,  alors  qu'il  existe  des  puis- 
sances qui  n'ont  qu'un  signe  à  faire  pour  que 
ce  qui  vous  parait  le  plus  irréalisable  soit 
immédiatement  accompli,  et  accepté  même 
par  ceux  qui  s'en  défendent  le  plus  ! 

Au  lieu  d'user  notre  vie  si  courte,  en  efforts 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       31 

quasi-stériles  pour  faire  accepter  notre  idée 
par  une  dizaine  de  nos  semblables,  peut-être, 
prions  donc  la  sainte  autorité  de  bien  vouloir 
prendre  en  main  la  réalisation  de  nos  aspira- 
tions 1 

Cela  paraît  si  facile  de  faire  inscrire  un 
nouvel  article  de  loi  dans  l'amas  de  ceux 
existant  déjà  !  Il  y  a  tant  de  candidats  qui  vous 
promettent  de  n'être  au  Parlement  que  vos 
plats  serviteurs.  Si  on  essayait? 


Il  y  a  aussi  les  féticheurs  de  la  Révolution, 
qui  contribuent  à  ancrer  cette  idée  qu'il  n'y 
a  qu'un  coup  de  force  à  opérer,  pour  que,  du 
jour  au  lendemain  soit  instaurée  la  société 
idyllique  de  nos  rêves. 

Pour  les  uns,  ce  vocable,  Révolution,  répond 
à  tout.  Faisons  la  Révolution,  et  tout  sera  pour 
le  mieux. 

Pour  d'autres,  la  Révolution,  c'est  la  con- 
quête du  pouvoir;  c'est  renverser  ceux  qui  le 
détiennent  pour  mettre  à  leur  place  des  indi- 
vidus dévoués  à  l'humanité  qui  décréteront  le 
bonheur  universel. 

Seulement,  par  malheur,  lorsqu'un  change- 


32  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

ment  de  ministère  ou  une  révolution  leur  ap- 
porte le  pouvoir  entre  les  mains,  ils  s'aper- 
çoivent avec  terreur  qu'aucun  individu  n'a 
la  même  conception  du  bonheur  ;  que  ce  qui 
délecte  les  uns  est  fort  désagréable  aux  autres 
et  qu'il  n'est  en  la  puissance  de  personne  de 
contenter  tout  le  monde...  et  son  père. 


D'autre  part,  comme  leur  révolutionnarisme 
n'est  fait  que  de  formules,  de  jactance  et  de 
beaucoup  d'ignorance  ;  aux  prises  avec  les 
difficultés,  ils  perdent  la  tète.  Montés  au  pou- 
voir avec  —  ou  sans  —  la  conviction  de  faire 
quelque  chose,  ils  entendent  surtout  y  rester. 
Prisonniers  de  l'ordre  social  qu'ils  avaient  juré 
de  bouleverser,  ils  finissent  par  devenir  plus 
réactionnaires  que  ceux  auxquels  ils  se  sont 
substitués. 

C'est  très  facile  de  s'emballer  soi-même 
en  risquant  les  affirmations  les  plus  violentes 
du  haut  de  la  tribune,  au  milieu  d'un  audi- 
toire sympathique,  ou  en  écrivant  au  coin  de 
son  feu,  ou  d'une  table  de  café,  l'article  fulgu- 
rant qui  fera  se  pâmer  d'aise,  le  lecteur-gogo 
qui,  n'aimant  pas  à  se  creuser   la  tête,  trop 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       33 

paresseux  pour  tenter  quoi  que  ce  soit  par 
un  effort  personnel,  aime,  le  matin,  en  ouvrant 
son  journal,  trouver  la  besogne  toute  faite,  se 
délecter  au  massacre —  par  phrases  truculen- 
tes —  d'une  demi-douzaine  de  capitalistes, 
de  prêtres  ou  d'officiers. 

Les  arguments  réclamant  une  attention  dont 
cette  sorte  de  lecteurs  ne  sont  pas  capables, 
le  raisonnement  brouillant  le  peu  de  cervelle 
qu'ils  ont,  ils  aiment  à  se  repaître  d'affirma- 
tions d'autant  plus  absolues  qu'ils  sont  inca- 
pables de  se  faire  une  idée  eux-mêmes.  Les 
opinions  toutes  faites  les  ravissent  d'aise. 

Chaque  degré  d'opinion  a  ses  lecteurs  pour 
Petit  Journal. 


Aussi,  autre  chose  est-ce  de  passer  de 
la  théorie  à  la  pratique,  lorsque  toute  une 
organisation  sociale  vous  enserre  de  toutes 
parts.  Ce  que  nos  féticheurs  s'imaginent  être 
de  l'action,  c'est  être  intempérants  de  lan- 
gage ;  mais  lorsqu'ils  se  trouvent  aux  prises 
avec  l'action  véritable,  ils  s'aperroivent  alors, 
avec  terreur,  que  l'on  ne  fait  pas  le  bonheur 
des  gens  malgré  eux. 


34  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

Leurs  affirmations  les  plus  anodines  leur 
semblent  tles  monstres  lorsqu'il  faut  mettre 
leurs  principes  en  application.  Comme  leur 
intransigeance  était  surtout  faite  du  désir  de 
plaire  à  l'auditeur  bénévole  dont  les  applau- 
dissements leur  chatouillaient  agréablement 
l'épiderme.  au  lecteur  candide  qui  assure  le 
tirage  du  canard,  et  surtout  à  ce  bon  électeur- 
gobeur  qui  doit  vous  mener  au  Parlement,  point 
de  départ  de  toute  bonne  fortune  politique, 
c'est  contre  eux  que  le  féticheur  se  retourne 
lorsque,  naïfs,  ils  s'insurgent  pour  le  forcer  à 
réaliser  les  promesses  d'antan,  il  vous  les  font 
fusiller  aussi  désinvoltement  que  le  ferait  un 
Morny  ou  un  Saint-Arnaud. 


Tout  cela  est  très  bien,  dira-t-on,  mais  que 
conclure  de  cela  ? 

Constater  le  mal,  n'est-ce  pas,  déjà,  le  com- 
mencement du  remède  ?Si  vous  connaissez  les 
causes  qui  l'engendrent,  vous  savez  où  il  faut 
l'attaquer. 

L'Etat  ne  prend  autant  d'extension  que 
parce  que  nous  croyons  trop  à  sa  toute-puis- 
sance, et  que  nous  l'armons  contre  nous,  à 


DEVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       35 

chaque  instant,  en  lui  demandant  de  se  substi- 
tuer en  notre  lieu  et  place,  pour  accomplir 
ce  qu'un  peu  d'initiative  de  la  part  des  indi- 
vidus leur  permettrait  d'exécuter  d'une  fa- 
çon beaucoup  plus  libérale,  et  moins  coû- 
teuse. 

Mais  comme  l'Etat  n'a  pour  mission  que  d'as- 
surer la  jouissance  de  ceux  qui  en  détiennent 
la  force,  il  se  sert  des  armes  que  nous  lui  four- 
nissons pour  étendre  ses  attributions,  augmen- 
ter ses  prérogatives,  et  étoull'er  les  réclama- 
tions de  ceux  dont  le  rôle  consiste  à  produire 
pour  ceux  qu'il  protège. 

Il  faut  donc  démontrer  aux  individus  que 
l'Etat  le  plus  puissant  n'a  de  force,  que  celle 
qu'il  tire  d'eux,  qu'il  ne  sera  rien  du  jour  où 
l'individu  se  décidera  à  vouloir  être  lui-même, 
et  agir  par  lui-même. 


Nous  voulons  réaliser  un  état  social  où  tou- 
tes les  aspirations  puissent  évoluer  librement. 
Il  faut  donc  que  les  individus  se  mettent  bien 
dans  la  tête  que  ce  qui  répond  à  leur  idéal  de 
bonheur  peut-être  parfaitement  intolérable 
pour  d'autres!  Que,  par  conséquent,  la  réalisa- 


36  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

tionde  ce  qu'ils  désirent  ne  peut  pas  se  faire  par 
lois  et  majorités,  mais  en  essayant  soi-même 
(le  réaliser  dans  son  coin,  dans  son  milieu, 
autour  de  soi,  les  idées  qui  vous  sont  chères, 
sans  attendre  une  majorité  pour  les  imposer. 

Ce  dont  il  faut  bien  se  convaincre  encore, 
c'est  que  la  liberté  ne  se  débite  pas  par  tran- 
ches :  elle  est,  ou  n'est  pas;  la  liberté  pour 
tous  no  peut  être  complète  que  si  chacun  res- 
pecte la  liberté  des  autres,  la  liberté  de  cha- 
cun n'ayant  d'autre  limite  que  lorsqu'elle  en- 
trave celle  d'un  autre.  Conflit  qui  doit  s'arran- 
ger à  l'amiable,  et  non  par  la  force. 

Ce  qu'il  faut  apprendre,  c'estque  l'affranchis- 
sement individuel  ne  peut  être  l'œuvre  d'au- 
cune puissance  terrestre  ou  imaginaire,  mais 
l'œuvre  de  l'individu  lui-même  qui,  à  chaque 
instant  de  sa  vie,  doit  lutter  pour  résister  aux 
empiétements  de  l'Etat  ou  ressaisir  ce  qui  lui 
a  été  enlevé. 

Mais  un  individu  qui  voudrait  résister  seul 
au  milieu  de  la  foule  serait  bientôt  écrasé. 

D'autre  part,  vouloir  grouper  les  hommes 
sous  un  programme  général,  ce  serait  les 
vouer  à  la  dislocation  lorsqu'il  s'agirait  de 
passer  à  l'action. 


DÉVELOPPEMENTS  DIVERGENTS       37 

Il  y  a  cependant  un  moyen  d'éviter  ces  deux 
extrêmes.  Si  les  individus  ont  des  conceptions 
différentes  qui  les  séparent,  ils  en  ont  de  com- 
munes qui  les  rapprochent.  S'illeur  est  impos- 
sible d'être  d'accord  sur  chacun  de  leurs  mo- 
des d'activité,  pourquoi  ne  se  solidariseraient- 
ils  pas,  avec  ceux  qui  pensent  de  même  sur 
un  point  particulier,  bien  défini,  pour  le  mode 
d'action  sur  lequel  ils  sont  d'accord. 

C'est  l'application,  dans  la  lutte,  du  mode 
de  groupement  que  nous  imaginons  pour  la 
société  que  nous  désirons. 

Du  reste,  ce  n'est  pas  à  une  seule  forme  de 
groupement  que  nous  marchons,  mais  à  au- 
tant de  formes  qu'il  peut  y  avoir  de  concep- 
tions, de  mobiles  incitant  à  agir. 

Ne  se  grouper  qu'avec  les  individus  avec 
lesquels  on  est  absolument  d'accord,  et  pour 
le  seul  point  sur  lequel  on  est  d'accord,  voilà 
le  seul  groupement  fécond.  C'est  peut-être  la 
mort  des  partis  ;  c'est  le  commencement  de 
l'affirmation  do  la  liberté  individuelle. 


Comme  je  le  disais   en  comniencant,   nous 
nous  trouvons  en  présence  de  la  tendance  éta- 

3 


38  RÉFORMES,   REVOLUTION 

liste  qui,  tous  les  jours,  pousse  quelque  tenta- 
cule nouveau,  restreignant  chaque  jour  la  li- 
berté de  l'individu,  et  la  tendance,  toute  intel- 
lectuelle jusqu'à  présent,  à  libérer  l'individu 
de  l'emprise  étatiste. 

Pour  empêcher  le  développement  de  la  pre- 
mière, il  faut  que  la  seconde  cesse  d'être  une 
simple  spéculation  subjcctire,  et  devienne  un 
besoin  véritable,  demandant  à  s'affirmer,  non 
par  des  phrases,  mais  par  des  actes. 

Pour  cela,  il  faut  que  l'individu  reprenne 
conscience  de  soi-même,  et  se  débarrasse  des 
habitudes  de  passivité  et  d'espérance  en  des 
forces  inconnues  qu'il  doit  à  des  siècles  d'op- 
pression, et  d'éducation  autoritaire  et  dogma- 
tique. 

Or,  pour  résister  à  l'autorité,  pour  transfor- 
mer l'état  social,  qui  l'opprime,  en  une  société 
liarmonique  où  il  pourra  évoluer  librement, 
l'individu  a  été  tiraillé  par  deux  courants  op- 
posés qui.  jusqu'ici,  ont  été  opposés  l'un  à  l'au- 
tre. 

Nous  aurons  à  voir  au  cours  de  ce  travail 
si.  au  contraire,  ils  ne  se  complètent  pas  l'un 
l'autre. 


III 

LA  FORCE  ET  LE  DROIT 


La  loi  n'est  que  la  raison  du  plus  fort.  —  La  lutte  pour 
le  pouvoir.  —  Légalité,  masque  de  la  force.  —  L'Etat 
ne  peut  agir  qu'en  vue  de  sauvegarder  ce  qui  existe. 
—  L'ouvrier  qui  réclame  ne  peut  être  qu'un  perturba- 
teur. —  La  force  de  l'argent.  — Les  grèves  à  coup  d'ar- 
gent. —  L'arme  des  ouvriers.  —  L'inextensibilité  des 
réformes  dans  l'état  social  actuel.  —  Ge4te  inexlensibi- 
lité  justifie  l'intransigeance  ouvrière.  —  C'est  toujours 
à  ceux  qui  n'ont  rien  qu'on  rogne  la  part.  —  La  foi 
au  pouvoir  tutélaire  s'éteint. 

Chaque  fois  que  le  gouvernement  intervient 
dans  un  conflit  entre,  travailleurs  et  em- 
ployeurs, on  connaît  l'antienne  :  «  C'est  pour 
assurer  l'ordre,  garantir  la  liberté,  faire  res- 
pecter la  loi  »,  que  les  travailleurs  en  habit 
de  mascarade  sont  lancés  contre  les  travail- 


40  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

leurs  en  cotte  ou  blouse,  désireux  d'obte- 
nir quelque  amélioration  partielle  à  leur 
sort. 

Et  cela  suffit  pour  que,  même  pour  certains 
travailleurs,  la  défaveur  soit  jetée  sur  ceux 
qui,  ne  se  payant  pas  de  mots,  rejetant  les 
fictions,  essaient  de  renverser  le  Droit  d'au- 
jourd'bui,  pour  établir  celui  de  demain. 

Car  cette  fameuse  légalité  que  les  gouver- 
nants ont  pour  devoir  de  faire  respecter,  n'a 
jamais  été  que  la  raison  du  plus  fort.  11  n'y 
a  de  droit  que  celui  qui  sait  se  faire  respecter. 
La  légalité  n'a  de  sanction  que  la  force. 

Est-ce  que  toute  notre  histoire  politique 
n'en  est  pas  la  preuve  ? 

Aux  temps  primitifs  de  la  royauté,  la  loi, 
c'était  le  bon  plaisir  du  monarque — lorsqu'il 
était  assez  fort  pour  l'imposer  à  ses  vassaux. 
—  Plus  tard,  pour  assurer  sa  domination,  il 
dut  faire  quelques  concessions,  créer  un  Par- 
lement, qui  était  censé  défendre  les  intérêts 
des  sujets,  mais  qui  fut  toujours  à  la  dévotion 
du  pouvoir,  ne  s'insurgeant  contre  la  volonté 
royale  que  lorsqu'il  s'agissait  de  défendre 
quelque  intérêt  de  caste,  ou  acquérir  quelque 
nouveau  privilège;  car   il  est  naturel  à  tout 


LA    FORCE    ET    LE    DROIT  41 

organisme  de   se   développer  aux   dépens   du 
milieu  où  il  prit  naissance. 

Et  c'est  ainsi  que  la  bourgeoisie  ayant  crû 
en  fotce,  en  intelligence,  en  richesses,  cul- 
buta la  royauté  —  après  l'avoir  aidée  à  res- 
treindre les  privilèges  de  la  féodalité  —  et 
créa  une  nouvelle  légalité. 

L'Empire  la  renversa  pour  en  créer  une  à 
son  profit,  mais  dut,  lui  aussi,  céder  la  place 
à  un  retour  offensif  de  la  royauté  qui,  à  son 
tour,  recéda  la  place  à  la  bourgeoisie  qui  se 
réinstalla  au  pouvoir  avec  la  monarchie  de 
Juillet,  etc.,  etc.,  je  ne  suis  pas  en  train  de  faire 
un  cours  d'histoire. 

On  objectera,  sans  doute,  que  toutes  ces  lé- 
galités différèrent  peu  les  unes  des  autres,  et 
qu'en  définitive,  la  loi  resta  toujours  la 
même  :  favorable  à  oêux  qui  détenaient  la 
richesse  et  le  pouvoir,  dure,  implacable,  im- 
pitoyable et  oppressive  à  ceux  qui  ne  possé- 
daient rien. 

C'est  que,  à  travers  les  âges,  à  travers  les 
luttes  politiques,  il  n'y  a  jamais  eu,  en  réalité, 
qu'un  seul  conflit  :  la  lutte  de  ceux  qui  vivent 
de  l'exploitation  dos  masses,  et  de  ceux  qui 
veulent  en  vivre.  Le  pouvoir  politique   étant 


42  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

la  meilleure  arme  de  défense  des  privilèges, 
il  est  fatal  que  ceux  qui  se  sont  enrichis  dans 
le  trafic,  l'agiotage,  le  pressurage  de  leurs  es- 
claves, entendent  l'enlever  aux  classes,  aux 
formes  d'exploitation  vétustés.  C'est  pourquoi 
les  révolutions  politiques  passées,  tout  en  s'o- 
pérant  sur  des  étiquettes,  plutôt  que  sur  des 
formes  de  gouvernement,  ne  furent,  en  réalité, 
que  l'accession  au  gouvernement,  d'une  classe 
enrichie,  la  bourgeoisie,  au  détriment  d'une 
classe  ruinée,  la  noblesse. 

Si  la  loi  restait  sans  force  pour  la  sanction- 
ner, ce  serait  une  arme  ébréchée;  la  force 
seule  serait  également  impuissante  à  donner 
de  la  stabilité  à  un  état  social  qui  repose  sur 
l'exploitation  du  grand  nombre.  Pour  permet- 
tre aux  nantis  de  digérer  en  paix,  il  a  fallu 
persuader  aux  volés  que  leur  exploitation 
était  légitime,  inévitable,  que  leur  situation 
ne  pouvait  s'améliorer  que  lentement  et  gra- 
duellement, sous  peine  de  perdre  les  trésors 
acquis  de  civilisation. 

Et  en  associant  la  loi  et  la  force,  on  a  réussi 
à  en  faire  deux  étais  solides,  s'aidant  mutuel- 
lement dans  leur  œuvre.  Lorsque  l'idée  reli- 
gieuse vint  s'y  ajouter  ce  fut  parfait, 


LA   FORCE    ET   LE    DROIT  43 

Et  voilà  pourquoi  chaque  caste  a  lutté  pour 
s'emparer  du  pouvoir,  et  appliquer  la  loi  à 
son  profit. 

Et,  lorsque,  comme  la  bourgeoisie,  au 
moyen  du  soi-disant  suffrage  universel,  on  est 
parvenu  à  persuader  aux  exploités  qu'une 
part  leur  était  faite  dans  la  confection  des 
lois,  c'est  la  perfection  de  l'instrument  de  do- 
mination et  d'exploitation. 


Aussi,  l'intervention  du  pouvoir  dans  un 
conflit  économique  est-elle  très  caractéristi- 
que. C'est  entendu  qu'il  est  sans  parti  pris; 
qu'il  n'intervient  ni  pour,  ni  contre  l'un  ou 
l'autre  des  belligérants.  Responsable  de  l'or- 
dre, défenseur  delà  légalité,  il  n'a  qu'un  but  : 
«  assurer  l'ordre  et  le  respect  de  la  légalité... 
et  de  la  propriété!...  »  Et  voyez  comment  ca 
se  trouve.  Tordre  n'est  jamais  menacé  que 
par  les  ouvriers,  la  légalité  n'est,  neuf  cent 
quatre-vingt-dix-neuf  fois  sur  mille,  violée 
que  par  eux.  Leur  force  de  travail  leur  est 
reconnue  en  toute  propriété,  mais  lorsqu'ils 
se  lèvent  pour  réclamer  que  les  exploiteurs 
respectent  cette  seuli^  pr<»priété  que  la  b»i  leur 


44  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

reconnaît,  en  ne  profilant  pas  de  leur  besoin 
de  manger  pour  la  rémunérer  bien  au-dessous 
de  sa  valeur,  il  se  trouve  que  cette  propriété 
n'a  rien  à  prétendre  à  la  protection  gouver- 
nementale. La  seule  propriété  sacrée,  est  la! 
propriété  tangible  du  sol.  des  immeubles, 
meubles,  actions  ou  argent  monnayé.  Pour 
l'autre  :  «  Laissez-faire,  laissez-passer,.  c'est 
la  libre  concurrence!  » 

Il  semblerait  donc  qu'il  y  ait  là,  déjà,  une 
indication  que  l'ordre,  tel  qu'il  est  entendu 
par  la  légalité  existante  n'est  qu'une  arme 
pour  ceux  qu'il  favorise  contre  ceux  qui,  pour 
faire  entendre  leurs  réclamations,  se  trouvent 
continuellement  entraînés  —  rien  que  par  le 
fait  qu'ils  réclament  —  à  le  violer.  C'est  bien 
plus  simple  d'incriminer  le  mauvais  esprit  des 
grévistes. 

Cette  fatalité  qui,  quels  que  soient  ceux  qui 
exercent  le  pouvoir  :  Broglie,  Méline,  Clemen- 
ceau ou  Jaurès,  quelle  que  soit  l'étiquette 
dont  ils  s'affublent,  fait  que  leur  intervention 
en  faveur  de  l'ordre  se  tourne  forcément  à  la 
protection  des  possédants,  contre  les  «  exi- 
gences ))  des  dépossédés,  ne  démontre  qu'une 
chose,  affirmée  depuis  longtemps  par  les  anar- 


LA   FORCE    ET    LE    DROIT  45 

chistes  :  l'impossibilité  pour  tout  individu  qui 
veut  travailler  sérieusement  à  la  réforme  so- 
ciale, de  participer  à  l'exercice  du  pouvoir; 
car,  participer  au  pouvoir,  c'est  se  rallier  à 
la  conse<rvation  de  ce  qui  existe  contre  les  re- 
vendications qui  s'éveillent. 


C'est  qâe,  malgré  toutes  les  lil)ertés  que 
vous  reconnaisse  la  loi,  malgré  tous  les  droits 
dont  l'Etat  se  targue  de  vous  assurer  le  libre 
exercice,  il  y  a  une  force  plus  puissante  que 
la  loi,  c'est  l'argent,  sans  lequel  tout  droit  est 
vain,  toute  liberté  est  illusoire. 

La  loi  —  depuis  peu  —  garantit  à  l'ouvrier 
le  droit  de  grève.  Mais  la  reconnaissance  de 
ce  droit  n'est  qu'une  macabre  plaisanterie,  si 
celui  qui  est  en  grève  s'obstine  à  l'exercer  dans 
les  limites  que  lui  assigne  la  loi,  car  la  faim 
inévitable  suffira  à  en  avoir  raison. 

Que  demande  le  patron  ?  que  les  choses  con- 
tinuent à  aller  comme  elles  vont.  Et  c'est 
déjà  y  apporter  le  trouble  qu©  de  se  mettre 
en  grève. 

Par  ses  avances,  par  son  crédit,  le  patron 

est  assuré  de  pouvoir  attendre  que  la  faim,  la 

3. 


46  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

lassitude,  aient  entamé  la  force  de  résistance 
de  ses  esclaves;  inutile,  pour  lui,  de  manifes- 
ter, de  montrer  les  dents.  Il  n'a  qu'à  attendre 
que  son  auxilliaire,  la  faim,  ramène  à  résipis- 
cence ceux  qui  ne  sauraient  longtemps  trou- 
ver à  manger  s'ils  ne  trouvent  pas  à  louer 
leurs  bras. 

A  titre  d'exemple,  parmi  les  cas  innombra- 
bles, faut-il  rappeler  le  plus  caractéristique, 
la  grève  des  ouvriers  mécaniciens  anglais? 
Comme  le  recommandent  tant,  aux  ouvriers, 
gouvernants  et  socialistes,  et  enfin  tous  les 
hommes  sages  «  qui  ont  compris  que  la  vio- 
lence est  plutôt  nuisible  aux  réclamations  au 
service  desquelles  on  prétend  la  faire  ser- 
vir »,  les  mécaniciens  résistèrent  pacifique- 
ment pendant  des  mois  et  des  mois.  Il  n'y 
eut  aucun  acte  de  violence  à  leur  repro- 
cher, ce  qui  leur  valut  non  seulement  les  fé- 
licitations de  tous  les  hommes  d'ordre,  mais 
aussi  les  souscriptions  de  riches  philanthropes 
—  dont  quelques-unes  atteignaient  ou  dépas- 
saient 1000  livres  (25.000  fr.)  —  Ils  y  épuisè- 
rent cependant  leur  caisse,  les  caisses  des 
«  Unions  »  qui  les  aidèrent.  Si  je  ne  me  trompe, 
ce  fut  plus  de  35.000.000  de  francs  qu'ils  y  en- 


LA   FORCE    ET    LE    DROIT  47 

^loutircnt  pour,  en  fin  do  compte,  aboulir  à 
retourner  k  l'atelier  vaincus,  ayant,  pour  des 
années,  perdu  tout  espoir  de  faire  valoir  au- 
cune revendication  ! 

Et,  plus  près  de  nous  (1908),  les  filateurs 
du  Lancashire,  qui,  pour  résister  —  toujours 
très  pacifiquement  —  à  un  lock  out  patronal 
ayant  pour  but  de  réduire  les  salaires,  ont 
dû  accepter  la  réduction  après  avoir  englouti 
30.000.000! 


Il  ne  suffit  donc  pas  d'avoir  le  droit  pour 
soi.  Même,  avec  des  g-ros  sous,  il  ne  prévaut 
pas  contre  les  capitaux  et  l'entente  de  ceux  qui 
détiennent  les  moyens  de  production.  Sur  le 
terrain  légal  —  puisque  la  légalité  est  faite, 
encore  une  fois,  pour  défendre  ce  qui  existe 
—  la  lutte  entre  exploiteurs  et  exploités  est 
tellement  inég'ale,  tellement  disproportionnée; 
qu'il  faut  être  fou  pour  l'accepter. 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  pour  les  ouvriers  d'é- 
galiser les  chances  ;  faire  comme  ceux  qui 
les  dominent  aujourd'hui,  user  de  leur  nom- 
bre pour  imposer  leur  volonté.  A  chacun 
ses  armes.  Les  possédants  ont  le  capital,  ils 


48  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

ont  la  légalité,  ils  ont  toutes  les  forces 
sociales  que  les  travailleurs  sont  assez  bornés 
pour  leur  fournir,  et  qui,  par  leur  seule  mise 
en  mouvement,  se  trouvent  protéger  ceux  qui 
les  ont  créées  à  leur  profit,  les  ouvriers  n'ont 
que  leur  nombre,  mais  s'ils  savent  s'unir,  il 
peut  faire  échec  aux  forces  qu'on  leur  oppose  ; 
ils  peuvent  même  se  refuser  à  fournir  aux 
bourgeois  la  force  policière  et  la  force  armée 
qui  les  protègent. 

Qu'ils  apprennent,  enfin,  que  la  force  est  la 
seule  garantie  de  tout  droit,  de  toute  légalité. 
C'est  parce  que,  jusqu'à  présent,  la  force  que 
les  capitalistes  ont  su  opposer  aux  travailleurs 
a  été  plus  forte  que  celle  des  assaillants  qu'ils 
ont  eu  la  légalité  pour  eux. 

Que  les  ouvriers  sachent  user  de  la  force 
qu'ils  possèdent,  et  ce  sont  les  droits  qu'ils  ré- 
clament qui  deviendront  l'ordre  véritable,  la 
légalité  de  demain. 


Celui  qui,  à  des  réclamations  d'êtres  hu- 
mains, oppose  la  force  armée,  est-il  plus  auto- 
risé que  ceux  qui  cherchent  à  éveiller  les 
consciences  pour  leur  affranchissement,  lors- 


LA   FORCE   ET   LE   DROIT  49 

que,  devant  l'inanité  de  leurs  réclamations,  ils 
se  trouvent  entraînés  à  opposer  cette  force  dont 
leurs  maîtres  entendent  se  réserver  l'emploi? 

Est-ce  la  faute  de  ceux  qui  sont  exploités, 
si  on  ne  leur  a  laissé  d'autre  issue  que  la  vio- 
lence? 

La  légalité  n'est  qu'une  fiction  qui  sert  à 
masquer  l'emploi  et  l'abus  de  la  force.  En 
réalité,  il  n'y  a  de  droits  que  ceux  qui  savent 
s'imposer,  ne  sont  que  des  dupes  ceux  qui, 
pour  respecter  une  légalité  que  violent  tous 
les  jours  ceux  qui  l'invoquent,  ajournent  ou 
restreignent  leurs  revendications. 


Eh  !  sans  doute,  pas  plus  que  les  travail- 
leurs, les  patrons  ne  sont  responsables  de 
l'ordre  de  choses,  au  milieu  duquel  ils  sont 
nés.'  Mais  ils  en  vivent  tandis  que  les  autres 
en  crèvent.  La  différence  est  assez  grande 
pour  qu'elle  engendre  un  état  d'esprit  tout 
différent. 

Il  est  facile,  à  qui  jouit,  d'être  pacifique, 
de  se  contenter  de  ce  qui  est,  de  promettre 
des  améliorations...  pour  lorsqu'il  sera  mort, 
quand  ça  ne   pourra  plus   le  troubler,    sous 


50  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

prétexte  Je  ne  pas  compromettre  la  stabilité 
de  l'édifice  qui  l'abrite. 

Mais  celui  qui  crève  de  faim  «  veut  »  des 
améliorations  immédiates  et  non  après  sa 
mort.  Et  lorsqu'on  ne  veut  pas  les  lui  accor- 
der de  bonne  volonté,  il  lui  faut  parler  plus 
fort,  et  même  tenter  de  les  imposer  lorsqu'on 
continue  à  ne  rien  lui  céder. 

Tous  les  avantages  étant  d'un  côté,  toutes 
les  charges,  toutes  les  misères  de  l'autre,  ce 
sont  toujours  les  réclamations  de  ceux  qui  ont 
la  misère  en  partage  que  l'on  trouve  excessi- 
ves ou  prématurées.  C'est  à  ceux  qui  n'ont  rien 
que  l'on  demande  toujours  de  céder  et  auxquels 
on  oppose  les  baïonnettes  et  la  fusillade  lors- 
qu'ils insistent  trop  fort.  Et,  par  une  sinistre 
parodie  de  justice,  on  envoie  au  bagne  ceux 
qui  ont  échappé  au  massacre  pour  avoir  violé 
la  légalité.  Procédé  jésuitique  pour  cacher  la 
réalité  qui  est  bien  plus  simple  : 

La  défense  de  l'ordre,  c'est  la  défense  de 
ceux  qui,  dans  l'oisiveté,  vivant  des  produits 
du  travail  de  ceux  qu'ils  ont  asservis,  enten- 
dent ne  pas  être  troublés  par  les  réclamations 
de  ceux  qui,  parmi  leurs  esclaves,  ont  compris 
le  rôle  de  dupes  qu'ils  jouent  dans  l'organisa- 


LA   FORCE    ET    LE    DROIT  51 

tion  sociale,  et  veulent  vivre  dorénavant  de 
leur  travail  sans  être  forcés  d'en  abandonner 
la  meilleure  partie  à  leurs  parasites. 


S'il  plaît  à  certains  «  bergers  »  d'emboucher 
la  flûte  champêtre  pour  nous  jouer  Tair  du 
«  pouvoir  tutélaire  »  travaillant  à  faire  abou- 
tir les  réclamations  des  ouvriers  à  condition 
qu'ils  soient  sages,  très  sages,  et  ne  compro- 
mettent pas  celte  réalisation  par  leur  impa- 
tience ou  leur  intraitabilité,  ce  n'est  qu'un 
duplicata  de  la  «  vieille  chanson  à  bercer  la 
douleur  humaine  »,  aidant  à  supporter  le 
présent,  en  faisant  espérer  un  futur  meilleur. 
Mais  de  même  que  n'opère  plus  le  «  charme  » 
du  chant  religieux,  la  «  scie  »  politique  et 
parlementaire  s'est  ébréchée  dès  les  premiers 
grincements.  Nombre  de  travailleurs  savent 
que  leur  classe  n'obtiendra  que  ce  qu'elle 
saura  prendre;  les  nouveaux Tyrtéo  en  seront 
pour  leurs  bucoliques. 


IV 
LES    EXIGEiVCES   DES   OUVRIERS 


La  société  actuelle  est  unanimement  reconnue  mauvaise. 
—  C'est  sur  les  réformes  à  faire  que  l'on  n'est  plus 
d'accord.  —  Le  droit  de  défense  pour  ce  qui  existe.  — 
Et  les  droits  de  ceux  qui  sont  sacrifiés  par  ee  qui 
existe?  —  La  société  n'est  pas  une  entité.  —  Les  droits 
antagoniques.  —  La  société  actuelle  est  l'organisation 
de  l'exploitation  des  uns  par  les  autres.  —  Se  méfier 
des  conciliateurs.  —  La  violence  n'est  pas  toujours 
brutale.  —  Le  droit  des  grévistes  à  vider  l'atelier.  — 
La  révolte  c'est  l'affirmation  d'un  droit  nouveau.  — 
Chacun  son  tour  à  se  faire  entendre.  —  Primitivement 
les  droits  n'allaient  pas  sans  devoirs.  —  Au  cours  de 
l'évolution,  les  uns  ont  gardé  tous  les  droits  et  rejeté 
les  devoirs  sur  ceux  qu'ils  asservissaient.  —  C'est  aux 
spoliés  à  modérer  leurs  réclamations.  —  On  n'obtient 
que  ce  que  l'on  sait  prendre.  —  Mais  quelqu'un  trou- 
bla la  fête... 

Tout  le  monde  admet,  à  l'Iieure  actuelle, 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       53 

la  nécessité  de  réformes  sociales.  Nombre  de 
radicaux  ont  inscrit  maintes  lois  ouvrières 
dans  leur  programme;  il  n'y  a  pas  jusqu'à  la 
propagande  religieuse  qui  n'ait  cru  bon  de 
corser  son  apostolat  de  revendications  écono- 
miques. La  conscience  ouvrière  se  dévelop- 
pant, elle  a  forcé  les  favorisés  de  l'ordre  ac- 
tuel à  considérer,  avec  plus  de  bienveillance, 
l'état  lamentable  dans  lequel  grouille  une  par- 
tie de  l'humanité,  et  à  admettre  comme  légi- 
time une  partie  de  ses  réclamations. 

Donc,  tout  le  monde  est  d'accord  que  des 
satisfactions  doivent  être  accordées  aux  ré- 
clamations ouvrières,  mais  où  on  ne  l'est  plus, 
c'est  sur  la  façon,  l'urgence,  et  dans  quelle 
mesure  ces  améliorations  doivent  être  opé- 
rées. 

Pour  les  anarchistes,  ce  sont  les  ouvriers 
eux-mêmes  qui  doivent  les  réaliser  et  les  im- 
poser par  leur  action  et  leur  entente.  Pour  les 
socialistes,  c'est  par  des  mesures  législatives 
lorsqu'ils  auront  la  majorité  au  parlement,  et 
détiendront  le  pouvoir.  Pour  eux,  comme  pour 
les  radicaux,  et  tout  ceux  qui.  par  la  diver- 
sité de  leurs  étiquettes  écliappent  à  un  classe- 
ment précis,  ces  réformes  ne  peuvent  se  faire 


54  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

qu'avec  circonspection,  prudence,  modéré- 
ment, après  mûres  réflexions,  et  en  tenant 
compte  de  ne  pas  froisser  aucun  des  droits 
acquis. 

Aussi,  ne  faut-il  pas  trop  s'étonner  si  leurs 
réformes  sont  longues  à  venir,  si.  lorsqu'elles 
viennent,  elles  ne  réforment  rien  du  tout,  et 
si  ces  fameux  réformateurs,  sont  les  premiers 
à  se  scandaliser  des  exigences  et  de  l'intolé- 
rance des  ouvriers,  lorsque  les  réclamations  de 
ceux-ci  dépassent  la  moyenne  de  ce  que,  eux, 
ont  jugé  seul  légitime,  et  lorsque  ces  récla- 
mations prennent  une  forme  autre  que  la 
prière  : 

«  Les  ouvriers  compromettent  leur  cause  en 
demandant  trop  et  en  exigeant  trop  promple- 
ment  u. 


«  Il  faut  »,  disent-ils,  «  prendre  les  choses 
telles  qu'elles  existent,  essayer  de  les  amélio- 
rer du  mieux  que  nous  pourrons,  mais  se  gar- 
der de  les  troubler  violemment,  sous  peine 
d'aggraver  les  maux  dont  on  se  plaint. 

«  Il  y  a,  avant  tout,  le  droit  pour  la  société 
d'exister,  et  de  se  défendre.  Sans  doute  le  ré- 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       55 

gimc  capitaliste  n'est  pas  parfait,  mais  tel 
quel  il  fonctionne,  et  il  y  a  pour  ceux  qui  sont 
arrivés  à  une  situation,  le  droit  de  jouir  des 
fruits  de  leur  travail  ». 

Sans  doute  que  tout,  ce  qui  existe  —  la  so- 
ciété et  le  régime  capitaliste  comme  le  reste 
—  a  le  droit  d'exister  et  de  se  défendre  contre 
ce  qui  l'attaque.  A  une  condition  pourtant, 
c'est  que  ceux  qui  font  les  frais  de  cette  exis- 
tence veuillent  bien  continuer  à  garnir  le 
garde-manger,  et  ne  pas  y  opposer  leur  droit 
à  se  sustenter  eux-mêmes  avant  de  garnir  la 
table  des  autres. 

Les  animaux,  les  féroces  comme  les  autres, 
ont  un  droit  égal  à  celui  de  l'homme  do  pul- 
luler sur  la  terre  —  au  point  de  vue  particu- 
lier du  globe  leur  droit  serait  supérieur  à  ce- 
lui de  l'homme,  car  ils  détériorent  moins  la 
planète  que  leur  exterminateur. 

Cependant,  partout  où  ce  dernier  a  pu  s'é- 
tablir en  maître,  il  a  asservi  les  espèces  qu'il 
lui  était  profitable  de  domestiquer,  et  détruit 
celles  qui  lui  étaient  nuisibles,  ou  dont  il  ne 
pouvait  tirer  parti,  ou  simplement  pour  son 
plaisir,  les  traquant  jusqu'en  les  contré(;s  qui 
sont  restées  leur  domaine. 


56  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

Par  quel  privilège  ceux  qui  ont  asservi  et 
domestiqué  leur  semblable,  en  vertu  de  quel 
droit  ces  bêtes  féroces  à  deux  pattes  qui  tirent 
leurs  moyens  d'existence  de  l'exploitation 
d'êtres  de  leur  race,  échapperaient-ils  à  la  loi 
commune,  et  se  prétendraient-ils  inaccessibles 
aux  revendications  de  ceux  qui  se  refusent  à 
leur  servir  de  pâture  plus  longtemps? 


La  société  a  le  droit  de  vivre  I  le  rentier  a 
le  droit  de  toucher  ses  coupons,  l'industriel  a 
le  droit  de  défendre  les  bénéfices  qu'il  a  es- 
comptés des  opérations  qu'il  entreprend. 
Droits  très  légitimes,...  tant  qu'on  ne  les  con- 
teste pas. 

Mais  les  droits  de  l'ouvrier  à  se  développer, 
à  vivre  sa  vie,  à  jouir  de  l'existence,  qu'en 
fait-on?  Lui  seul  n'aurait-il  que  le  droit  de  se 
taire? 

La  société  n'a  pas  d'existence  par  elle-même  ; 
ses  droits  ne  peuvent  être  que  les  droits  de 
ceux  qui,  par  leur  réunion,  font  son  existence, 
et  si  ces  droits  par.liculiers  deviennent  anta- 
goniques que  deviennent  les  droits  de  la  so- 
ciété? 


LES   EXIGENCES    DES    OUVRIERS  57 

La  société  n'a  de  raison  d'être  qu'autant 
qu'elle  facilite  à  chaque  individu  l'exercice  de 
ses  facultés  ;  tous  ceux  qu'elle  entrave  ont  le 
droit  d'en  sortir  pour  en  créer  une  autre,  ré- 
pondant mieux  à  leurs  aspirations.  Et  si  ce  qui 
existe  prétends  leur  barrer  la  route?  Tant  pis 
pour  ce  qui  existe. 

L'ouvrier  peut  se  plaindre,  et  demander 
des  améliorations,  on  veut  bien  lui  reconnaître 
ce  droit,  mais  les  bonnes  âmes  se  scandalisent 
lorsque,,  las  de  réclamer  inutilement  depuis 
des  siècles,  il  entreprend  de  réaliser  lui-même 
ou  d'imposer  ce  qui  lui  semble  devoir  être 
plus  juste. 

On  va  jusqu'à  lui  reconnaître  le  droit  de  se 
mettre  en  grève,  mais  on  réprouve  qu'il 
veuille  empêcher  que  d'autres  prennent  sa 
place  à  l'atelier  ou  qu'il  proteste  tumultueu- 
sement dans  la  rue  contre  l'envoi  de  troupes 
dans  les  différends  qui  le  divisent  avec  ses 
exploiteurs. 

«  Horreur  !  il  attente  à  la  liberté  de  ses  ca- 
maradesl  II  trouble  l'ordre!  »  En  voilà  assez 
pour  lui  faire  perdre  l'estime  de  ceux  qui  sont 
cependant  animés  des  meilleures  intentions  à 
son  égard  ! 


a8  RÉFURMES,    RÉVOLUTION 

Il  no  faudrait  cependant  pas  se  foutre  du 
monde  à  jet  continu. 

L'état  social  est  organisé  de  façon  à  ce  que 
ceux  qui  vivent  du  travail  des  autres  ne  peu- 
vent permettre  l'affranchissement  de  ceux 
qu'ils  ont  asservis,  sans  voir  disparaître  leurs 
privilèges. 

L'organisation  politique  est  organisée  en 
vue  d'assurer  le  bon  fonctionnement  de  ce  qui 
existe,  et  empêcher  que  ceux  qui  sont  exploi- 
tés puissent  échapper  à  l'exploitation  qui  les 
rive  à  leur  fonction,  et  c'est  à  ceux  qui  souf- 
frent de  cette  double  exploitation  qu'on  vient 
reprocher  de  tenter  de  s'y  soustraire,  en  leur 
disant  que  ce  n'est  qu'en  respectant  ce  qui 
existe  qu'ils  arriveront  à  le  changer,  que  ce 
r'est  que  du  bon  vouloir  de  ceux  qui  les  exploi- 
tent et  qui  les  oppriment,  qu'ils  doivent  obte- 
nir un  changement  à  leur  situation  ! 

Et  ils  sont,  comme  cela,  une  foule  de  gens 
qui  reconnaissent  théoriquement  aux  ouvriers 
une  foule  de  droits,  mais  comme  ils  ne  com- 
prennent l'exercice  de  ces  droits  qu'à  condition 
quil  ne  gène  personne,  et  comme  chaque  ré- 
clamation des  travailleurs  est  une  atteinte 
à    quelque  chose  qui  existe,    il    s'ensuit  que 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       59 

ceux  qui  SG  sont  proposé  Je  concilier  les  droils 
du  capital  et  du  travail  ont  entrepris  de  con- 
cilier deux  choses  inconciliables,  deux  choses 
qui  s'excluent,  car  le  capital  ne  peut  prospérer 
qu'en  exploitant  le  travail,  et  le  travail  se  li- 
bérer, qu'en  supprimant  le  capital.  Et  les  con- 
ciliateurs étant  toujours  néfastes,  car  leur 
rôle  est  d'obtenir  de  l'un  des  combattants, 
l'abandon  de  ses  revendications  les  plus  im-- 
portantes,  les  travailleurs  doivent  envoyer 
promener  ceux  qui  viennent  leur  promettre 
d'obtenir  des  parlements,  ou  des  exploiteurs 
eux-mêmes,  une  amélioration  à  leur  situa- 
tion. 


C'est  très  bien  de  dire  que  celui  qui  ne  veut 
pas  infliger  les  souifrances  de  la  faim,  et  de 
plus  grandes  privations  aux  siens,  a  le  droit 
de  continuer  le  travail  s'il  lui  plaît,  et  de  ne 
pas  se  joindre  aux  grévistes. 

C'est  très  bien  d'affirmer  (jue  la  trunciuillité 
de  la  rue  doit  être  assurée  aux  citoyens  pai- 
sibles, et  que  les  violences  qui  peuvent  trou- 
bler l'ordre  doivent  être  réprimées. 

Mais  l'état  social  n'est  constitué  que  d*un6 


60  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

longue  accumulation  de  vielences  qui,  pour 
s'être  accomplies  sans  bruit,  sans  intervention 
des  muscles,  n'en  sont  pas  moins  des  violences, 
des  pires  et  des  plus  hypocrites,  car  ceux  qui 
en  souifrent,  sont  forcés  pour  s'y  soustraire 
de  se  faire  agresseurs. 

Ceux  qui  possèdent  la  protection  des  forces 
sociales,  pour  mater  leurs  esclaves,  n'ont  pas 
besoin  de  recourir  à  la  force  brutale.  Possé- 
dant ce  qui  fait  la  force  dans  la  société  d'au- 
jourd'hui, l'argent  qui  permet  de  se  procurer 
ce  qui  est  nécessaire  pour  vivre,  ils  n'ont  qu'à 
attendre  que  la  faim  poigne  au  ventre  ceux  qui,- 
vivant  de  leur  travail,  arrachent  à  peine  cha- 
que jour  la  subsistance  du  lendemain.  Qui  donc 
oserait  nommer  cela  de  la  violence  ? 

Toute  lutte  pacifique  entre  exploiteurs  et  ex- 
ploités ne  peut  être  égale,  puisque  tous  les 
avantages  sont  d'un  côté. 

Par  suite  des  premières  violences  :  la  con- 
quête et  le  pillage,  suivis  d'une  longue  série 
de  vols,  de  dois  et  de  fraudes,  les  moyens  de 
production,  c'est-à-dire  la  possibilité  de  vivre 
et  d'être  libre,  étant  devenus  la  propriété  d'une 
minorité  qui  en  use  pour  asservir  le  plus  grand 
nombre,  pour  que  la  lutte  redevienne  égale, 


LES    EXIGENCES    DES    OUVRIERS  61 

c'est  à  la  force  qu'il  faut  que  recourent  ceux 
qui  sont  spoliés. 

Eh  !  oui,  celui  qui  a  faim  a  le  droit  de  vendre 
sa  force  de  travail  au  prix  qui  lui  convient, 
mais  vous  oubliez  que  tous  sont  solidaires  dans 
une  société,  et  que  les  actes  de  l'un  ont  des 
conséquences  pour  d'autres.  Et  lorsque,  au 
milieu  de  toutes  les  chances  d'insuccès  qui  sont 
contre  le  travailleur  en  lutte,  vient  s'ajouter 
la  trahison  de  celui  qui  fait  le  jeu  de  l'exploi- 
teur, en  prenant  à  l'atelier  la  place  de  celui 
qui  est  en  grève,  c'est  demander  à  ce  der- 
nier de  faire  œuvre  de  dupe  que  de  lui  de- 
mander de  respecter  le  droit  au  travail  de 
celui  qui  intervient  ainsi  en  faveur  de  l'ex- 
ploiteur. 

La  tranquilité  de  la  rue  !  le  maintien  de 
l'ordre  pour  la  bonne  marche  des  affaires  ! 
tout  cela  ce  sont  des  arguments  que  peut  in- 
voquer lé  gouvernement  pour  justilier  l'injus- 
tice qu'il  commet  en  faisant  intervenir  les 
forces  sociales  dans  un  conflit  où  son  inter- 
vention, même  lorsqu'il  prétend  tenir  la  ba- 
lance égale  entre  les  belligérants,  est  une 
aide  apportée  à  ceux  en  faveur  de  qui  toute 
la    légalité  est   faite,  mais  dont  n'ont  pas   à 

4 


t)2  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

s'inquiéter    ceux    qui     veulent    s'émanciper. 


On  oublie  trop  que  la  loi  ne  protège  que  qui 
possède.  Car,  n'a  pas  besoin  de  protection  qui 
n'a  rien  à  défendre  ;  la  loi  n'est  que  la  con- 
sécration de  l'inégalité.  Pourquoi  la  respecte- 
raient ceux  dont  elle  consacre  l'infériorité  ? 

L'ordre  public  étant  le  bon  fonctionnement 
de  Tordre  de  choses,  tel  qu'il  existe,  c'est  le 
troubler  que  de  se  refuser  à  coopérer  plus  long- 
temps àson  fonctionnement,  l'ouvrier  se  trouve 
placé  dans  cette  situation  que  la  loi  lui  recon- 
naît une  foule  de  droits,  mais  comme  l'exercice 
de  ces  droits  ne  va  pas  sans  amener  quelque 
perturbation  dans  un  état  social  si  bien  réglé, 
surgissent,  de  suite,  toutes  sortes  de  restrictions 
qui  rendent,  pour  le  travailleur,  tout  droit 
illusoire,  ne  lur  laissant  plus  que  celui  de  se 
plaindre. 

D'aucuns,  parmi  les  ouvriers,  sontlas  de  faire 
entendre  des  plaintes  inutiles.  Ils  sont  fatigués 
de  réclamer  des  réformes  qu'on  leur  avoue  être 
nécessaires,  mais  qu'on  refuse  de  réaliser  parce 
que  ceux  dont  elles  diminueraient  les  privilè- 
ges se  refusent  à  les  accepter." 


LES    EXIGENCES    DES    OUVRIERS  fi3 

Et  comme  on  leur  a  appris  que  ces  privilè- 
ges sont  injustes,  puisqu'ils  ne  résultent  que 
des  vols  qui,  au  cours  des  siècles,  ont  été  opé- 
rés sur  le  travail,  la  liberté  et  la  substance 
(les  producteurs;  comme  on  leur  a  enseigné 
que  les  privilégiés  ne  se  résignaient  jamais 
de  bonne  grâce  à  renoncer  à  leurs  privilèges, 
ces  travailleurs  s'avisent  de  geindre  un  peu 
moins,  et  de  vouloir  réaliser  par  eux-même 
les  réformes  qu'ils  veulent  voir  appliquer. 
«  lîalte-là  !  »  viennent  leur  crier  ceux  qui 
leur  ont  le  mieux  démontré  qu'ils  n'étaient, 
dans  l'état  social,  que  des  êtres  exploités  et 
opprimés  et  qu'ils  le  resteront  tant  qu'ils  seront 
assez  bêtes  pour  le  supporter,  «  vous  n'avez 
pas  le  droit  de  troubler  l'ordre  public  ». 

Ouais  !  bonnes  gens  !  mais  parmi  les  travail- 
leurs d'aucuns  veulent  vivre  leur  vie.  Jusqu'ici 
on  leur  a  imposé  toutes  les  concessions,  tou- 
tes les  soumissions,  au  tour  des  privilégiés  à 
en  consentir  leur  part,  ou  tant  pis  pour  l'or- 
dre public. 


Ils  sont  beaucoup  pour  qui,  théoriquement, 
le  travailleur  a  tous  les  droits  :  droit  de  proies- 


64  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

ter,  (lèse  coaliser,  de  faire  grève,  de  manifes- 
ter, mais  à  une  condition,  une  seule  :  ne  pas 
«  troubler  l'ordre  public  »,  que  ceux  qui  n'ont 
rien  à  réclamer  ne  soient  pas  troublés  dans 
leurs  jouissances.  L'exercice  de  ces  droits  doit 
se  dérouler  comme  un  ballet  bien  réglé.  A 
l'amende  ceux  qui  ne  savent  pas  garder  l'ali- 
gnement. 

L-e  pis  est,  c'est  que  ces  gens-là  se  croient 
très  libéraux  et  ne  s'aperçoivent  pas  qu'ils  se 
fichant  tout  simplement  du  monde. 

L'ordre  social,  si  haut  qu'on  remonte  dans 
l'histoire,  et  ce  qu'il  est  permis  de  connaître  de 
la  préhistoire,  est  basé  sur  l'observance  de 
certaines  règles  imposées  par   les  plus  forts. 

Que  quelques-unes  aient  été  dictées  par  les 
conditions  d'existence,  et  aient  eu  leur  raison 
dV'tre,  cela  est  possible,  mais  ne  justifient  nul- 
lement les  abus  qu'a  engendré  l'exercice  du 
pouvoir. 

Si,  dans  la  barde,  le  mâle  le  plus  vieux, 
parce  que  plus  vieux,  plus  expérimenté, 
exerce  un  droit  de  surveillance  et  de  police 
sur  les  femelles  et  les  jeunes,  c'est  pour  le  sa- 
lut de  tous,  et  ces  droits  ne-  sont  pas  sans 
entraîner   dos  devoirs.  Et  ce  despotisme,   du 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       G."» 

reste,  est  mitigé  par  le  droit  que  prennent  les 
jeunes  de  se  séparer  du  troupeau  pour  fonder 
une  autre  famille,  ou  de  se  substituer  au  vieux 
mâle,  lorsque  les  forées  le  quittent. 

Il  en  fut,  sans  doute  ainsi,  des  premières 
familles  humaines.  Mais  il  y  avait  de  la  place 
pour  tout  le  monde.  Ne  subissaient  l'autorité 
que  ceux  qui  en  tiraient  avantage  ou  y  trou- 
vaient une  protection. 

Et  ce  fut  la  justification  de  l'oppression 
pure  et  simple,  lorsque  à  l'autorité  patriarcale 
se  substitua  celle  du  guerrier,  auquel  était 
déjà  associé  le  sorcier,  qui  ne  tarda  pas,  lui 
aussi,  à  engendrer  une  caste  nouvelle,  celle 
des  prêtres. 

Au  cours  des  siècles  les  castes  se  sont  su- 
perposées les  unes  aux  autres,  quelques-unes 
se  sont  substituées  à  celles  qui  détenaient  la 
meilleure  part  de  richesses  et  d'autorité,  le 
guerrier,  devenu  le  noble  par  la  suite,  et  le 
prêtre  ont  dû  céder  le  pas  au  marchand  et 
au  robin,  auxquels  est  venu  s'adjoindre  le  po- 
liticien. Tout  ce  qui  sert  d'intermédiaire  entre 
le  travail  et  le  capital,  entre  le  gouvernant 
et  le  gouverné,  a  su  se  tailler  sa  part  de  pri- 
vilèges, en  faisant  mine,  au  besoin,  d'appuyer 


t6  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

les  réclamations  que  faisaient  entendre  ceux 
qui  commencent  à  en  avoir  assez  de  servir  de 
pourvoyeurs  à  cette  cohue  d'appétits;  mais  tous 
les  droits,,  soi-disant  accordés  à  la  plèbe,  sont 
trop  bien  réglementés  pour  qu'ils  soient  dan- 
gereux pour  les  privilégiés,  tant  que  leurs  pos- 
sesseurs s'agiteront  dans  les  rets  de  la  légalité. 
Voilà  pourquoi  certains  droits  reconnus,  ne 
sont  qu'une  entrave  de  plus,  si  on  se  laisse 
emprisonner  dans  la  légalité. 


Vouloir  que  l'ouvrier  obtienne  —  bénévole- 
ment —  des  concessions  de  ceux  qui  l'exploi- 
tent, en  prenant  bien  soin  de  ne  les  gêner  en 
rien  dans  leur  exploitation,  serait  aussi  efficace 
que  celui  qui,  tombé  entre  les  pattes  d'un  tigre 
n'ayani  pas  mangé  de  huit  jours,  espérerait 
l'apitoyer  en  lui  expliquant  la  bonne  action 
qu'il  accomplirait  de  le  laisser  aller  rejoindre 
la  famille  dont  il  est  le  soutien. 

Le  patron  n'accorde  une  amélioration  de 
salaire,  à  ceux  qu'il  exploite,  que  lorsqu'il  es- 
père la  compenser  par  un  travail  plus  intense, 
ou  qu'il  entrevoit  la  possibilité  do  la  faire  payer 
par  le  consommateur.   Mais,  comme   l'un   et 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       67 

l'autre  moyen  ne  sont  pas  extensibles  à  volonté, 
l'industriel  arrive  vite  à  la  limite  des  conces- 
sions possibles.  Ce  n'est  qu'à  son  corps  défen- 
dant qu'il  fait  droit  aux  réclamations  qu'on 
lui  adresse,  car  il  sait  qu'une  concession  en 
entraîne  une  autre,  et  qu'il  serait  vite  acculé 
à  l'impossible. 

Que  l'industriel  se  refuse  aux  concessions 
qui  le  mettraient  en  état  d'infériorité  en  regard 
deses  concurrents,  c'est  évidemment  son  droit 
de  capitaliste.  Mais  est-ce  une  raison  pour  les 
travailleurs  de  renoncer  aux  améliorations 
qui  leur  sont  indispensables  ? 

Pour  ceux  qui  se  sont  donnés  le  rôle  de  mé- 
diateurs, c'est  toujours  à  l'ouvrier  de  céder  ; 
c'est  toujours  par  le  malheureux  sort  du  ca- 
pitaliste qu'ils  sont  apitoyés. 

«  Voyez,  disent-ils,  c'est  vouloir  acculer  vo- 
tre patron  à  la  banqueroute,  que  de  trop  exi- 
ger. Il  faut  être  raisonnables  en  vos  réclama- 
tions, et  savoir  vous  contt'ntcr  de  ce  qui  est 
possible  ». 

Le  ((  possible  »,  pour  eux.  c'est  ce  qui  peut 
être  accordé  sans  que  rien  ne  soit  rtdrancbé 
aux  jouissances  de  ceux  qui  possèdent,  sans 
que  rien  ne  soit  touché  à  la  forme  d'exploita- 


08  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

tion  sur  laquelle  est  basée  l'ordre  social.  Et 
c'est  très  compréhensible  de  leur  part,  eux  qui 
ont  vécu,  vivent,  ou  veulent  vivre  de  cette 
mauvaise  organisation  sociale.  Ce  qui  leur  pa- 
raît seulement  possible,  c'est  que  les  ouvriers 
qui,  eux,  en  crèvent,  mettent  des  bornes  à 
leurs  réclamations,  pour  ne  pas  troubler  ce 
bel  ordre  de  cboses. 


Il  y  a,  cela  est  évident,  un  minimum  de 
concessions  que  patrons  et  gouvernants  ne 
peuvent  dépasser,  il  y  a  des  réclamations  aux- 
quelles un  patron  ne  peut  faire  droit  sans  être 
acculé  à  la  faillite  I 

En  quoi  cela  doit-il  regarder  les  ouvriers  ? 
Faudrait-il  qu'ils  continuent  à  subir  la  misère, 
les  privations,  parce  que,  en  exigeant  ce  à 
quoi  ils  pensent  avoir  droit,  leur  patron  ne 
pourrait  plus  ramasser  des  millions  ? 

Du  moment  que  la  fortune  des  uns  ne  peut 
se  faire  qu'à  condition  que  les  producteurs  se 
contentent  des  mauvaises  conditions  dans  les- 
quels ils  ont  vécu,  c'est  la  condamnation  d'un 
ordre  de  choses  qui,  pour  exister,  exige  pareille 
injustice. 


LES  EXIGENCES  DES  OUVRIERS       09 

Los  travailleurs  ont  droit  à  tout  le  bien-être 
qu'ils  conçoivent,  et  qu'ils  peuvent  conquérir 
par  leur  travail,  à  tout  le  développement  de  leur 
être  qu'ils  peuvent  assurer.  Ils  ont  le  droit  do 
le  revendiquer  on  tout  et  partout,  à  toute  heure, 
à  chaque  instant,  et  ils  n'auront  que  ce  qu'ils 
sau-pont  prendre.  Tant  pis  s'il  y  a  conflit,  tant 
pis  pour  ceux  qui,  pour  faire  perdurer  leurs  pri- 
vilèges, veulent  se  mettre  en  travers  de  leurs 
revendications.  Le  crime  c'est  de  vouloir  ré- 
duire leurs  réclamations  pour  sauvegarder  ce 
que  l'on  appelle  les  «  droits  acquis  »,  qui  ne  sont 
pas  plus  respectables  que  les  droits  «  à  acqué- 
rir »,  et  qui  ne  devinrent  tels  que  parce  qu'ils 
furent  assez  osés,  et  assez  forts,  pour  jeter  bas 
d'autres  «  droits  acquis  »  qui  se  prétendaient 
tout  aussi  respectables. 

Voilà  des  milliers  d'années  que  les  travail- 
leurs peinent,  courbés  sous  la  férule  des  maî- 
tres, leur  produisant  le  luxe  et  l'abondance, 
alors  qu'ils  restent  eux-mêmes  sevrés  de  tout. 
Et  lorsqu'ils  lèvent  la  tête,  réclamant  d'être 
traités  comme  des  hommes,  on  leur  crie  :  Vous 
allez,  par  l'outrance  do  vos  réclamations  com- 
promettre l'état  social  dont  vous  vous  plai- 
gnez. Si  vous  exigez  tout  ce  ((ui  vous  est.  dû. 


70  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

VOS  maîtres  n'auront  plus  qu'à  renoncer  à  ti- 
rer de  vous  leur  substance. 

Il  y  a  là,  un  illog-isme  dont  ne  se  rendent 
pas  compte  les  prêcheurs  de  modération. 
Il  y  a,  en  présence,  deux  classes  d'individus, 
dont  l'une  a  de  tous  temps  profité  de  tous  les 
avantages  d'un  état  social  qui  s'est  établi  pour 
lui  assurer  la  jouissance  tranquille  des  pri- 
vilèges dont  elle  s'est  emparée,  et  une  classe 
d'êtres  qui,  de  cet  état  social  n'ont  connu  que 
les  charges,  dont  toute  l'organisation  a  été 
de  tout  temps  dirigée  pour  étouffer  leurs  ré- 
clamations, écraser  leurs  tentatives  d'émanci- 
pation, et  au  lieu  de  dire  aux  premiers  «  dé- 
tendez la  corde  si  vous  ne  voulez  pas  qu'elle 
casse  »,  c'est  aux  seconds  que  l'on  crie  :  «  mo- 
dérez vos  réclamations  afin  de  ne  pastrbubler 
l'ordre  de  choses  admirable  dont  vous  êtes  les 
seuls  à  ne  pas  profiter. 


Tant  que  les  exploités  ont  cru  à  l'immuta- 
bilité de  leur  situation,  tant  qu'ils  ont  cru  à 
la  légitimité  de  l'exploitation,  cela  a  marché 
tant  bien  que  mal.  Se  contentant  de  vagues 
espoirs,  ils  se  croyaient  au  sumiaïun  de  la  féli- 


LES    EXIGENCES    DES    OUVRIERS  71 

cité  lorsqu'ils  étaient  à  peu  près  assurés  de 
manger  à  leur  faim. 

Il  est  fort  fâcheux  que  cette  belle  quiétude 
ne  soit  plus;  quele  bétail  à  production  ne  veuille 
plus  se  contenter  dévalues  promesses,  ni  sta- 
gner dans  la  misère,  s'avisant  de  réclamer  ce 
que  ses  maîtres  ne  peuvent  lui  accorder  sans 
renoncer  à  leur  vie  de  parasites;  mais  voilà 
qui  est  indifférent  à  ceux  qui  veulent  conqué- 
rir leur  place  au  soleil.  Que  cela  rende  l'exer- 
cice du  pouvoir  difficile  à  ceux  qui  se  propo- 
sent pour  régler  les  rapports  du  capital  et  d  u 
travail,  voilà  ce  qui  ne  nous  touche  guère  ; 
personne,  si  ce  ne  sont  ceux  qui  ont  des  privi- 
lèges à  défendre,  ne  réclame  leurs  soins. 

L'ouvrier  ne  pouvant  être  émancipé  que  par 
la  mise  des  instruments  de  production  à  la  li- 
bre disposition  de  qui  peut,  par  lui-même,  les 
mettre  en  œuvre,  entraînant  ainsi  la  dispa- 
rition du  salariat,  le  capitaliste  doit  disparaî- 
tre devant  le  producteur  devenu  maître  de  sa 
force  de  travail.  La  grande  utopie  est  de  croire 
que  l'on  peut  ménager  l'un  et  l'autre. 


Chaque  fois  que  les  travailleurs  réclament 


73  RÉFORiMES,   RÉVOLUTION 

une  part  plus  grande  de  mieux-étrc  ou  de 
liberté,  on  les  accuse  de  bouleverser  l'ordre  so- 
cial, on  veut  les  forcer  à  ajourner  leurs  récla- 
mations, sous  prétexte  qu'elles  sont  intempes- 
tives, tandis  que  les  capitalistes  sont  toujours 
dans  leur  droit  lorsqu'ils  se  refusent  à  lâcher 
quelque  concession  en  restitution  de  leurs  vols. 
Mais,  parmi  les  travailleurs,  beaucoup  sont 
arrivés  aujourd'hui  à  comprendre  qu'il  était 
injuste  que  tout  le  travail,  toute  la  misère, 
toutes  les  privations  sinent  d'un  côté,  tandis 
que  tout  le  superflu,  toutes  les  jouissances  sont 
de  l'autre.  Ils  ont  compris  qu'eux  seuls  four- 
nissent la  force  à  ceux  qui  les  oppriment,  et 
ils  ont  résolu  d'utiliser  cette  force  à  rétablir 
l'équilibre. 

Que  les  jouisseurs  veuillent  assurer  la  sta- 
bilité de  ce  qui  existe,  en  endormant  avec  des 
promesses  d'amélioration  ceux  qui  réclament, 
c'est  leur  rôle,  c'est  le  rôle  de  tout  gouver- 
nant. 

Mais  ceux  qui  peinent  et  souffrent  ne  veulent 
plus  se  payer  d'espérances,  se  rassasier  de  pro- 
messes. Ils  sont  résolus  de  «  troubler  la  fête  » 
chaque  fois  qu'ils  penseront  "pouvoir  en  tirer 
quelque  chose.  Ils  ne  «  coupent  »  plus  à  l'or- 


LES    EXIGEXCES    DES    UL'VKIEHS  73 

dre  public.  L'ordre  ne  rég-uera  que  lorsqu'il 
sera  fait  droit  à  leurs  justes  cxij^ences. 

La  société  que  l'on  nous  dépeint  comme 
—  et  doit  être  pour  l'homme  —  le  moyen  de 
mieux  utiliser  ses  forces,  n'est  encore  qu'un 
champ  de  bataille,  au  centre  duquel  s'est  em- 
busquée la  poig'née  de  parasites  qui  force  le 
plu^  grand  nombre  à  peiner  à  son  profit.  Les 
plus  avisés  do  ceux  qui  produisent  en  ont  as- 
sez du  rôle  de  sacrifiés,  ils  réclament  ;  et 
lorsqu'on  refuse  de  leur  donner  satisfaction, 
ils  tentent  de  renverser  la  table. 

Ce  n'est  que  le  commencement  ;  au  fur  et  à 
mesure  que  s'augmentera  le  nombre  de  ceux 
qui  auront  compris  leur  véritable  intérêt,  il 
est  à  prévoir  que  les  réclamations  deviendront 
de  plus  en  plus  exigeantes,  de  plus  en  plus 
impérieuses...  dût  la  digestion  de  quelques- 
uns  en  être  troublée.  Cela  peut  être  fort  en- 
nuyeux pour  les  politiciens  de  Favenir,  et  ren- 
dre le  métier  fort  désagréable,  mais  cela  n'a 
d'importance  ({ue  p;jur  les  politiciens  ;  cela  ne 
comporte  aucun  empêcheipent  pour  ceux  (jui 
ne  veulent  plus  se  payer  de  promesses,  et  en- 
t(5ndent  réaliser  eux-mêmes  ce  qu'on  leur  a 
vainement  promis  depuis  si  longtemps. 


V 
ou   SOOT   LES   SIMPLISTES? 


Un  travail  de  Pénélope.  — Les  catégoriseurs  d'idéals, — 
Vous  êtes  orfèvre  M.  Josse  ?  —  Chacun  voit  avec  sa 
lorgnette.  —  Est  réalisable  ce  que  veulent  réaliser  les 
individus.  —  Gouverner  c'est  défendre  ce  qui  existe. — 
Des  réformes  qui  ne  <  réforment  »  pas.  —  Propager 
un  idéal  c'est  travailler  à  sa  réalisation.  —  Il  faut  dé- 
truire le  salariat.  —  La  loi  ne  protège  que  ceux  qui 
savent  se  protéger  eux-mêmes.  — Le  but-guide.  —  In- 
conciliabilité  entre  travail  et  capital.  —Ceux  qui  n'ont 
rien  ne  sont  pas  intéressés  à  la  défense  de  ce  qui 
existe,  —  Le  mensonge  Patrie.  —  Le  mensonge  juri- 
dique. —  Le  problème  est  posé. 

Mais  avant  de  passer  à  la  discussion  de  ces 
deux  grands  courants  économiques,  il  est  bon 
de  répondre  à  un  reproche  général  que  beau- 
coup de  gens,  très  bien  intentionnés,  pour  la 
plupart,  font  à  l'idée  anarchiste,  c'est  celui 
de  ne  pas  savoir  tenir  compte  des  nécessités 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES?  75 

sociales,   de  voir  les  choses  trop  simplement. 

En  économie  sociale,  être  traité  de  simpliste, 
c'est  le  coup  du  lapin.  Notre  société  est  si  com- 
plexe, que  ceux  qui  ne  se  sont  jamais  demandé 
si  les  relations  sociales  ne  gagneraient  pas  à 
être  simplifiées  dans  leurs  rapports,  ne  peu- 
vent s'imaginer  une  société  privée  de  tous  les 
rouages  qui  compliquent  celle  qui  nous  en- 
serre en  ses  multiples  engrenages. 

Pour  la  plupart  des  gens  qui  s'occupent  de 
remédier  aux  défectuosités  sociales,  le  dernier 
mot  de  la  logique  n'est  pas  :  «  telle  institution 
est  mauvaise,  et,  malgré  tous  les  perfection- 
nements que  l'on  y  a  apportés  depuis  qu'elle 
existe,  elle  continue  à  produire  de  mauvais  ef- 
fets, il  faut  donc  la  détruire.  »  Pas  si  simplis- 
tes! Il  ne  faut  pas  détruire  ce  qui  existe.  «Au- 
cune modification  n'a  pu  en  changer  les  ef- 
fets, continuons  à  chercher  de  nouvelles  trans- 
formations. Peut-être  finirons-nous  par  mettre 
la  main  sur  une  bonne!»  Et  les  électeurs,  après 
avoir  rebuté  Pierre  qui  ne  faisait  rien  de  bon, 
pour  essayer  de  Jacques  qui,  malgré  ses  pro- 
messes, ne  faisait  pas  mieux,  pour  tâter  de 
Jean  qui  n'a  pas  mieux  réussi,  se  préparent 
à  essayer  de  Ludovic,   de  Pierre,  d'Antoine 


76  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

en  passant  partons  les  noms  et  prénoms  con- 
nus, afin  (le  recommencer  lorsque  la  liste  sera 
épuisée,...  à  moins,  cependant,  que  leur  pa- 
tience ne  se  lasse  plus  vite,  les  incitant  à  met- 
tre la  machine  au  rancart,  en  voyant  que  per- 
sonne ne  peut  rien  en  tirer  de  bon. 


Or,  les  anarchistes  qui  se  refusent  à  coopérer 
à  l'amélioration  d'institutions  qu'ils  reconnais- 
sent mauvaises,  pour  chercher  à  réaliser  ce 
qui  leur  semble  plus  efficace,  ne  peuvent  que 
paraître  absurdement  simplistes,  à  des  gens 
qui  ont  catégorisé  leur  idéal  en  plusieurs  lots  : 
l*'  celui  des  réformes  immédiates...  c'est-à- 
dire  lorsqu'il  plaira  au  parlement  et  au  gou- 
vernement de  réaliser  leurs  promesses;  2°  ce- 
lui des  réformes  possibles...  à  Pâques  ou  à  la 
Trinité,  et  enfin,  .3°  celles  du  couronnement, 
le  but  lumineux,  l'aflranchissement  intégral 
que  tout  individu  doit  désirer...  sans  l'espé- 
rer, et  surtout  bien  se  garder  de  chercher  à  le 
réaliser,  de  crainte  de  le  rendre   impossible. 

Il  faut  noter,  il  est  vrai,  que  tous  ceux  qui 
cherchent  à  nous  persuader  qu'il  ne  faut  pas 
chercher  à  changer  trop  brusquement  l'ordre 


ou   SONT    LES    SIMPLISTES?  77 

do  choses  existant,  sont  des  gens  qui,  pour  la 
plupart,  n'ont  pas  trop  à  s'en  plaindre.  Si  par- 
fois. Ton  entend  tenir  le  même  langage  à 
quelque  ouvrier,  on  peut  sûrement  ajouter  ceci  : 
c'est  que,  par  chance,  il  a  trouvé  le  moyen  de 
quitter  l'outil  pour  quelque  situation  pins  ré- 
munératrice. On  comprend  alors  que  tous  ces 
gens-là  n'envisagent  pas  les  choses  sous  le 
même  angle  que  ceux  sur  qui  pèse  de  tout  son 
poids  la  lourde  exploitation  sociale. 


Ce  n'est  pas  que  je  veuille  suspecter  la  bonne 
foi  et  la  sincérité  de  ceux  des  privilégiés  de 
Tordre  social  qui  viennent,  spontanément. 
oiTrir  leur  concours  aux  travailleurs  dans  la 
lutte  entreprise  contre  les  iniquités  sociales. 
Mais  la  situation  n'est  pas  la  même  pour  ce- 
lui à  qui  est  assurée  la  vie  quotidienne,  et  le 
libre  exercice  de  ses  facultés,  et  celui  qui  ar- 
rache péniblement,  par  un  labeur  exténuant, 
la  croûte  de  pain  de  chaque  jour,  sachant  qu'il 
ne  mangera  pas,  ni  lui,  ni  les  siens,  du  jour 
où  le  travail  viendra  à  lui  manquer;  menace 
d'autant  plus  hallucinante,  qu'il  sait  qu'elle 
doit  se   réaliser  en   des  temps  plus  ou    moins 


78  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

éloignés,  par  suite  de  l'instabilité  de  la  pro- 
duction. 

Si  le  premier  peut  se  contenter  de  chang^e- 
ments  qui  n'apportent  guère  qu'une  satisfac- 
tion morale  et  momentanée,  l'autre  a  soif  de 
résultats  plus  tangibles. 

Je  sais  bien  qu'à  cela  on  nous  répond  que 
les  premiers,  moins  intéressés  dans  la  lutte, 
ayant  plus  de  savoir,  plus  de  science,  voient 
davantage  les  dangers  d'une  transformation 
trop  brusque,  et  ne  se  laissent  pas  aveugler 
par  l'appât  de  convoitises  pouvant  compromet- 
tre le  résultat  final. 

Ou.  pourrions-nous  répondre,  parce  que, 
ayant  plus  à  perdre,  et  déjà  pourvus  de  ce  que 
réclament  les  autres,  ils  sont,  par  là,  moins 
pressés  de  lutter.  Aux  dangers  de  ia  lutte  pré- 
sente, où  ils  savent  ce  qu'ils  ont  à  perdre,  sans 
trop  savoir  ce  qu'ils  y  gagneront,  ils  préfèrent 
attermoyer. 

Non  pas  que  je  veuille  insinuer  que  la  crainte 
de  perdre  leur  situation  les  incite  à  temporiser. 
Ils  pourraient  se  tenir  cois,  laisser  aller  les 
choses.  Mais  il  est  dans  la  nature  humaine, 
—  malgré  les  meilleures  intentions  —  de  ne 
voir  choses    et  événements  que  sous   l'angle 


ou  SONT  LES  SIMPLISTES?  79 

SOUS  lequel  on  se  trouve  placé  —  ou  sous  le- 
quel on  se  place,  ce  qui  est  la  même  chose, 
—  et  lorsqu'on  a  trouvé  un  raisonnement  qui 
met  d'accord  votre  volonté  de  bien  faire  avec 
vos  intérêts  immédiats,  il  est  si  doux  de  s'y 
reposer. 


Car  il  est  à  remarquer  que  nombre  de  ceux 
qui  trouvent  que  l'état  de  choses  existant 
est  à  ménager,  ont  débuté,  ou  même  conti- 
nuent à  professer  contre  la  société  des  criti- 
ques aussi  acerbes  que  peuvent  les  formuler 
les  anarchistes,  beaucoup  consentent  à  admet- 
tre qu'une  société  anarchiste  serait  l'idéal. 
Mais...  ce  n'est  pas  possible  actuellement, 
ajoutent-ils. 

Evidemment,  si  cela  était  possible  immé- 
diatement, cela  se  réaliserait,  puisque  la  réa- 
lisation d'une  société  anarchiste  ne  dépend 
que  de  la  volonté  des  individus  à  vivre  en 
harmonie.  Et  les  anarchistes  en  tirent  cotte 
conclusion  :  faisons  comprendre  aux  individus 
que  cette  réalisation  dépond  de  leur  volonté 
rien  que  de  leur  volonté,  et  travaillons  à  rui- 
ner la  foi  qui  peut  encore  exister  en  la  péren- 


80  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

nité  des  formes  sociales  qui  nous  régissent. 
Tandis  que  le  raisonnement  des  réformis- 
tes se  résume  en  ceci  :  «  l'idéal  social,  que 
nous  croyons  juste,  ne  nous  semble  pas  réa- 
lisable parce  que  les  cerveaux  n'y  sont  pas 
préparés  et  ne  conçoivent  pas  d'autre  organi- 
sation sociale  que  celle  qui  existe.  Faisons  bien 
ressortir  cette  impossibilité,  sans  en  expliquer 
les  causes  ;  d'autre  part,  les  institutions  sont 
mauvaises,  et  ne  persistent  que  parce  que 
ceux  qui  les  subissent  n'en  comprennent  pas 
toute  la  fausseté,  disons-leur  que  toutes  mau- 
vaises qu'elles  sont,  il  ne  faut  pas  qu'ils  son- 
gent à  les  détruire,  sous  peine  de  s'en  trouver 
plus  mal,  et  avec  cela  nous  pourrons  atten- 
dre de  mourir  sans  crainte  d'être  secoués  trop 
brusquement. 


Je  sais  fort  bien  qu'il  n'y  a  pas  d'absolu.  Si 
les  institutions  étaient  absolument  mauvaises, 
elles  ne  dureraient  pas  vingt-quatre  heures, 
elles  n'auraient  paspu  s'établir.  Elles  rendent 
des  services  à  toute  une  classe  do  gens,  et  une 
foule  d'autres  s'imaginent  ne  pouvoir  vivre  que 
sous  leur  égide,  c'est  ce  qui  leur  permet  de  ré- 


ou   SONT    LES    SIMPLISTES  ?  81 

sister  aux  attaques  de  ceux  qui  ont  franche- 
ment à  s'en  plaindre. 

Mais  il  ne  s'ensuit  pas.  sous  prétexte  qu'elles 
peuvent  rendre  des  services,  que  ceux  sur  qui 
elles  pèsent  n'ont  pas  le  droit  de  chercher  à 
s'en  débarrasser,  et  c'est  ce  qui  fait  que  tous 
ceux  qui  ont  débuté  dans  l'opposition  la  plus 
irréductible  ont  dû,  une  fois  arrivés  au  pouvoir, 
renier  leurs  affirmations  d'antan  pour  se  dé- 
vouer à  la  défense  de  ce  qu'ils  avaient  tant  at- 
taqué. 

Et  c'est  ce  qu'un  socialiste,  M.  Sarraute,  a 
bien  fait  ressortir  dans  un  bouquin  '  où  il  ex- 
plique qu'un  socialiste  au  pouvoir  ne  peut  pas 
professer  les  mêmes  théories  que  lorsqu'il  était 
opposant,  démontrant  que  toutes  les  violences 
de  critique  sont  permises  contre  l'ordre  social 
qu'il  s'agit  de  détruire,  que  l'on  peut  bien,  par 
exemple,  proclamer  l'antinomie  du  Capital  et 
du  Travail,  mais,  une  fois  au  pouvoir,  la  ques- 
tion change  de  face  :  «  le  problème  de  la  vie 
prime  et  primera  toujours  le  problème  de  la 
démocratie,  »  oubliant  que  le  problème  de  la 
démocratie  n'est  que    le  problème  de  la   vie 


1.  Socialisme  d'opposition  et  socialisme  de  gouvernement 

5. 


83  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

ouvrière,,  de  la  vie  de  ceux  qui  produisent,  et 
que  ce  qu'on  décore  du  nom  de  démocratie  n'est 
que  l'ensemble  des  réformes  qui  doivent  être 
réalisées,  pour  que  leur  vie  soient  complète  en 
durée  et  en  intensité. 


Maintenant,  je  n'ignore  pas  que,  retourner 
l'objection  n'est  pas  y  répondre  ;  mais  ce  que 
je  voulais  démontrer  c'est  que  traiter  quel- 
qu'un de  simpliste  ne  prouve  rien,  vu  que  l'on 
n'est  jamais  sûr  d'avoir  soi-même  tenu  compte 
de  toute  la  complexité  du  problème. 

Il  se  peut  que  l'impatience  do  ceux  qui  n'ont 
rien  à  perdre,  tout  à  gagner  dans  une  trans- 
formation sociale,  les  aveugle  sur  certains 
dangers,  mais  s'ils  ont  à  se  garder  des  mou- 
vements irréfléchis,  cela  ne  prouve  pas  qu'ils 
aient  quoi  que  ce  soit  à  espérer  de  l'ordre  do 
choses  actuel. 

D'autant  plus  que  si  nous  examinons  les  ré- 
formes proposées,  comme  «  réalisables  »,  nous 
nous  apercevons  vite  qu'elles  ont  juste  l'effi- 
cacité d'un  cautère  sur  une  jambe  de  bois,  et 
que,  si  elles  sont  incapables  de  préparer  un 
état  social   meilleur,   elles  ont,   par  contre, 


ou   SONT    LES    SIMPLISTES?  83 

l'inconvénient  d'endormir  les  réclamations 
de  ceux  qui  souffrent  de  l'état  présent,  do  les 
détourner  des  réalisations  intégrales,  en  leur 
faisant  espérer  des  avantages  immédiats, 
mais  illusoires  ;  car  toute  réforme  qui,  par 
exemple,  laisse  subsister  le  salariat,  laissera 
toujours  le  travailleur  misérable  et  opprimé. 


Je  sais  l'objection  que  l'on  peut  nous  faire  : 
La  transformation  complète  de  la  société  que 
vous  poursuivez,  vous  le  savez  bien,  n'est  pas 
réalisable  immédiatement,  même  par  une 
révolution;  celle-ci,  du  reste,  n'étant  elle- 
même  possible  que  lorsque  les  esprits  auront 
évolués.  Les  générations  actuelles  ne  sont  pas 
sûres  de  voir  poindre  ce  paradis  terrestre 
que  vous  leur  promettez.  C'est  la  renonciation 
à  toute  amélioration  pour  elles  que  vous  leur 
demandez,  pour  la  réalisation  d'un  idéal 
qu'elle  ne  connaîtront  pas  I  » 

J'ignore  ce  que  demandera  de  temps,  avant 
de  produire  des  résultats,  la  propagande  en 
vue  d'amener  une  transformation  sociale.  Je 
n'ai  pas  la  prétention  d'apporter,  dans  mes 
poches,  la  solution  de  problèmes  qui  dépend 


84  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

de  tant  d'éléments  qui  ne  nous  sont  pas  tous 
connus. 

En  tous  cas,  tant  que  durera  l'ignorance 
des  exploités,  tant  qu'ils  useront  leurs  efforts 
à  améliorer  ce  qui  n'est  pas  améliorable,  la 
société  restera  ce  qu'elle  est,  avec  ses  jouis- 
seurs en  haut,  ses  crèves-faim  en  bas.  Tant 
que  les  travailleurs  seront  assez  bètes  pour 
espérer  leur  libération  de  la  pitié  de  leurs  ex- 
ploiteurs, ils  subiront  les  effets  de  l'exploita- 
tion. 

Chaque  génération  a  le  droit  de  songer  aux 
améliorations  qui  peuvent  l'avantager  dans 
la  lutte  avant  de  songer  à  celles  dont  doivent 
profiter  ses  descendants  ;  d'autant  plus  que  ce 
qu'elle  aura  su  conquérir,  pour  elle,  restera 
acquis  à  ceux  qui  lui  succéderont.  Seulement, 
il  faut  que  ses  efforts  soient  tournés  à  la  con- 
quête de  réformes  qui  en  soient  véritablement, 
et  non  de  trompe-l'œil  qui.  au  bout  de  peu 
de  temps,  la  ramènent  juste  au  point  de  dé- 
part. ^ 

De  même,  il  n'y  a  qu'un  moyen  de  faire  con- 
naître une  idée,  c'est  de  la  propager,  à  chaque 
instant,  à  tous  venants,  de  môme,  il  n'y  a 
qu'un  moyen  de  sortir  de  l'état  social  présent, 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES?  85 

c'est  de  se  soustraire  à  l'exploitation  ;  c'est  en 
essayant  de  réaliser  ce  qui  se  rapproche  le  plus 
de  l'idéal  entrevu  que  l'on  prépare  la  société 
future,  et  l'abolition  de  celle  qui  existe. 

Et  cet  état  social  ne  croulera  définitivement 
que  lorsque  ceux  qui  le  supportent  auront  pris 
conscience  qu'il  ne  se  maintient  que  par  leur 
passivité  à  le  supporter.  C'est  cet  état  de  cons- 
cience que  nous  voulons  créer,  parce  que  plus 
vite  il  se  créera,  plus  vite  nous  réaliserons  ce 
que  nous  voulons. 

Mais,  j'espère  le  démontrer  au  cours  de  ce 
volume,  travailler  à  la  réalisation  d'un  idéal. 
si  éloigné  qu'il  paraisse,  n'implique  nullement 
tle  refuser  les  acquisitions  que  Ton  peut  faire 
en  cours  de  route,  bien  au  contraire.  Il  s'agit 
seulement  de  no  pas  prendre  l'ombre  pour  la 
proie. 


L'émancipation  du  prolétariat,  un  change- 
ment notable  dan«  la  situation  économique 
ne  seront  réalisés  que  du  jour  où  le  salariat 
étant  aboli,  il  pourra  se  soustraire  à  l'exploi- 
tation do  ceux  qui,  jusqu'ici,  ont  détenu  li's 
uKtyons  de  production. 


86  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

C'est  cela  qu'il  faut  faire  comprendre  aux 
travailleurs.  Et  on  ne  fait  que  masquer  cette 
vérité,  lorsqu'on  leur  fait  espérer  des  change- 
ments notables  sans  qu'il  soit  besoin  de  s'at- 
taquer au  régime  de  la  propriété,  en  laissant 
subsister  le  salariat. 

Toutes  les  réformes  parlementaires  ne  sont 
que  des  amusettes  pour  les  dévoyer  du  vrai 
chemin.  Aucun  parlement  n'osera  réaliser  la 
seule,  la  vraie  réforme  qui  puisse  créer  un  or- 
dre social  nouveau  :  la  remise  des  moyens  de 
production  entre  les  mains  de  ceux  qui  doivent 
les  mettre  en  œuvre.  Car  un  parlement  n'est 
que  l'expression  très  atténuée  de  la  pensée 
moyenne  de  la  population,  et  on  sait  que  les 
changements  sociaux  ne  peuvent  être  le  fait 
que  de  minorités  agissantes,  en  avance  sur  la 
moyenne. 

C'est  simplifier  le  travail  préparatoire,  abré- 
ger la  période  transitoire  que  d'amener  les 
individus  à  ne  plus  poser  leur  confiance  en  un 
Parlement-Providence,  de  ne  plus  attendre  un 
changement  social  de  la  bonne  volonté  de  ceux 
qui  seront  les  derniers  à  l'accepter. 

Faire  comprendre  aux  intéressés  qu'ils  n'ob- 
tiendront que  les  réformes  qu'ils  sauront  im- 


ou    SONT   LES   SIMPLISTES?  87 

poser  par  leur  action,,  est  la  seule  voix  ouverte 
à  ceux  qui  veulent  franchement  voir  disparaî- 
tre l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme. 
Tandis  que  le  raisonnement  tenu  par  les  con- 
cilliateurs  ne  contribue  qu'à  jeter  la  confusion 
dans  les  esprits. 

On  reconnaît  que  la  situation  des  travail- 
leurs est  intolérable,  qu'ils  ont  droit  aux  riches- 
ses qu'ils  créent,  mais,  ajoute-t-on,  aussitôt  : 
«  qu'ils  se  gardent  d'aller  trop  vite  et  de  de- 
mander trop.  Il  y  a  trop  d'intérêts  qu'il  ne  faut 
pas  effrayer.  Que  l'on  se  contente  d'améliora- 
tions successives  ». 

C'est  toujours  tourner  dans  le  même  cercle 
vicieux.  Ceux  que  l'on  a  tant  crainte  d'efTrayer 
ne  sont  pas  plus  bêtes  que  d'autres.  Ils  savent 
que  ce  sont  leurs  privilèges  qui  sont  visés.  S'ils 
laissent  passer  une  réforme,  c'est  qu'elle  ne 
les  atteint  qu'en  apparence.  Celles  qui  auraient 
pour  effet  d'amoindrir  réellement  leur  capa- 
cité d'exploitation  seraient  étranglées  au  pas- 
sage. 


On  a  déjà  voté  des  lois  ouvrières,   malgré 
qu'aucune  ne  se  soit  réellement  attaquée  au 


88  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

capital,  cela  n'enipôcho  pas  les  industriels  de 
les  éluder  à  cause  des  petits  désagréments 
qu'elles  leur  apportent.  Lorsqu'elles  sont  ap- 
pliquées, c'est  que  les  travailleurs  ont  dut  en 
imposer  l'application  par  la  grève,  mais  sans 
que  cala  ait  amené  un  changement  apprécia- 
ble dans  leur  situation. 

Par  le  fait  de  l'existence  du  salariat,  et  d'une 
valeur  d'échange,  le  coût  de  la  vie  doit  haus- 
ser avec  l'augmentation  des  produits  qu'en- 
traîne la  hausse  des  salaires.  —  A  moins  que 
l'industriel  ne  trouve  une  compensation,  à 
l'augmentation  de  salaire  accordée,  par  une 
économie  de  temps,  alors  l'augmentation  est 
illusoire  puisqu'elle  doit  se  traduire  par  du 
chômage,  —  l'ouvrier  reste  donc  toujours  dans 
l'impossibilité  de  trouver  à  satisfaire  ses  be- 
soins de  développement  intégral.  11  doit  rester 
la  bète  à  production,  à  laquelle  on  rationne 
même  ce  qui  doit  satisfaire  ses  besoins  primor- 
diaux :  manger,  se  reposer,  se  reproduire.  Et 
nous  retombons  toujours  à  notre  conclusion  : 
Pour  que  le  travailleur  puisse  arriver  à  réali- 
ser une  amélioration  notable  à  son  existence, 
il  faut  abolir  l'exploitation  de  Phomme  par 
l'homme;  il  faut  que  chacun  puisse,  en  la  so- 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES?  89 

ciété.  trouver  à  sa  libre  disposition  les  moyens 
Je  production  qu'il  peut  mettre  en  œuvre  par 
son  propre  travail  —  isolé  ou  en  association,  — 
C'est  cet  idéal  qu'il  ne  doit  jamais  perdre  de 
vue,  c'est  l'étalon  qui  doit  le  fixer  sur  la  va- 
leur des  réformes  immédiates.  Et  voilà  com- 
ment un  but  éloigné  est  indispensable  même 
pour  des  réalisations  immédiates. 


Seulement  cette  façon  de  concevoir  les  clio- 
ses,  évidemment,  entraîne  une  façon  d'agir 
qui  vous  met  en  antag-onisme  avec  tout  ce  qui 
existe,  avec  ceux  qui  ont  la  prétention  d'amé- 
liorer les  choses  et  de  diriger  l'évolution  so- 
ciale, et  cela  vous  rend  la  vie  plutôt  incom- 
mode, vous  posant  en  grincheux  à  l'égard 
de  ceux  qui  n'ont  qu'un  but  :  arriver  à  con- 
cilier quand  même. 

Comment  accepter  une  fonction  do  l'Etat, 
lorsqu'on  est  convaincu  que  la  meilleure  ré- 
forme n'est  qu'un  obstacle  à  l'évolution  ? 

Impossible  d'aspirer  à  une  fonction  élue,  lors- 
qu'on est  certain  que  tout  le  parlementarisme 
n'est  qu'une  comédie  destinée  à  faire  croire 
aux  exploités  qu'ils  trouveront  là  un  remède 


90  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

à  leur  exploitation,  et  que  son  seul  but  est  de 
protéger  leurs  exploiteurs  contre  leurs  légiti- 
mes revendications. 

Etre  anarchiste,  c'est  être  négateur,  non 
'  seulement  de  toute  l'organisation  sociale  exis- 
tante, mais  aussi  de  tous  les  replâtrages  qui 
ont  la  prétention  de  ménager  un  passage  à  la 
société  future,  car  ce  passage  n'existe  pas,  ou, 
du  moins,  échappée  nos  prévisions  et  ne  peut 
être  que  l'œuvre  de  la  masse  de  petits  chan- 
gements qui  s'opèrent  tous  les  jours,  sous  nos 
yeux,  que  nous  y  participions  ou  non,  que 
nous  les  désirions  ou  que  nous  les  combattions, 
que  nous  les  constations,  ou  qu'ils  échappent 
à  notre  perception. 

Ce  passage,  c'est  l'eiïort  continuel  de  quitter 
l'état  social  présent  pour  atteindre  l'idéal  en- 
trevu. Alors  le  pas  accompli  en  avant  n'est  pas 
pour  s'implanter  sur  la  place  conquise,  mais 
seulement  pour  y  trouver  un  point  d'appui, 
pour  un  nouvel  effort.  Tandis  que,  pour  faire 
accepter  par  la  masse,  quelle  que  réforme 
que  ce  soit,  il  faut  la  présenter  comme  but. 


S'il   est   vrai    que   la  société   actuelle  soit 


ou  SONT  LES  SIMPLISTES?         -  91 

grosse  de  la  société  de  demain,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  la  société  do  demain  ne  se  réa- 
lisera qu'en  détruisant  les  institutions  de  la 
société  actuelle  qui  entravent  son  évolution, 
et  cette  destruction  ne  peut  être  préparée  en 
faisant  croire  que  les  dites  institutions  peu- 
vent servir  à  la  transformation. 

De  même  qu'un  fonctionnaire  de  l'Etat,  in- 
tervenant dans  les  conflits  sociaux,  ne  peut 
faire  autrement  que  de  prendre  position  en 
faveur  des  privilégiés,  de  même,  le  conci- 
liateur n'arrive  à  concilier  qu'en  dupant  l'ex- 
ploité au  profit  de  l'exploiteur. 

Il  ne  peut  y  avoir  de  conciliation  possible 
entre  celui  qui  a  tout  et  veut  tout  garder,  et 
celui  qui  n'a  rien,  et  veut  entrer  en  possession 
de  ce  à  quoi  il  a  droit. 

Si  le  premier  consent  à  faire  quelques  con- 
cessions, ce  ne  peut  être  qu'à  condition  que 
ces  concessions  ne  détruisent  pas  sa  situation 
privilégiée,  mais  que,  en  retour,  l'autre  re- 
nonce à  ce  qu'il  a  droit,  pour  se  contenter 
d'une  apparence  de  satisfaction.  C'est  l'éter- 
nelle histoire  du  plat  de  lentilles. 


92  RÉFORMES,    RÉVOLUTION- 

Je  connais  le  cliché  qui  vient  se  placer  ici  : 
«  Il  y  a  les  libertés  acquises  qu'il  ne  faut  pas 
compromettre  par  des  exigences  irrationnel- 
les. H  y  a  les  réactionnaires  qui  guettent  nos 
divisions  pour  nous  ramener  en  arrière.  Il  y 
a  la  république  qui,  certes,  n'est  pas  Pidéal, 
mais  qui,  cependant,  a  permis  certaines  con- 
quêtes, et  que  l'on  doit  défendre  contre  l'en- 
nemi commun  »  !  Que  sais-je  encore,  on  peut 
ajouter  indéfiniment  à  la  liste. 

Mensonges  que  tout  cela. 

«  Votre  justice  n'est  pas  la  nôtre  »,  disait 
Ravary  à  un  civil  qui  l'interpellait.  «  Votre 
idéal  social  n'est  pas  le  nôtre  »,  peuvent  dire 
les  travailleurs  aux  réformistes,  et  même 
ajouter  :  «  il  est  l'ennemi  du  nôtre,  car  vous 
voulez  concilier  ce  qui  est  inconciliable,  tandis 
que  nous  voulons  rompre  avec  ce  mensonge 
qui  voudrait  nous  faire  accepter  le  mal  dont 
nous  souffrons,  sous  prétexte  de  ne  pas  com- 
promettre la  réalisation  du  changement  que 
nous  voulons  ». 


Ce  sont,  du  reste,  les  mêmes  clichés  que  pour 
l'internationalisme  et  le  désarmement. 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES  ?  93 

«  La  belle  chose  que  les  nations  toutes 
sœurs,  consacrant  leurs  eli'orts  à  des  travaux 
utiles,  au  lieu  Je  les  dépenser  en  travaux  de 
défense!  y  eut-il  jamais  rêve  plus  noble! 

«  Ah  !  oui,  mais  il  y  a  des  pays  dont  la  vic- 
toire serait  le  triomphe  de  l'obscurantisme  et 
de  l'autocratie!  Il  y  a  des  pays.  —  La  France 
en  France  —  ayant  un  bagage  d'idées  et  de 
libertés  à  défendre  ! 

c(  La  guerre,  ah  !  certes  1  est  une  chose  mons- 
trueuse, criminelle  ;  le  militarisme  est  une 
plaie  honteuse,  un  chancre  rongeur  qui  dé- 
vore la  substance  des  nations  ;  mais,  de  peur 
d'un  mal  «  qui  pourrait  venir  »,  il  faut  garder 
le  mal  présent  ». 

Et  voilà  comment  les  choses  reconnues 
mauvaises  persistent  et  résistent,  même  lors- 
qu'on est  d'accord  sur  leur  malfaisance. 

Eh  bien  !  non,  les  travailleurs  peinant  de 
12  à  14  heures  par  jour,  pour  un  salaire  de 
famine,  n'ont  pas  à  défendre  un  bagage  d'i- 
dées qui,  toute  leur  vie,  doivent  leur  rester 
inconnues  ;  il  n'y  a  de  libertés  réelles  que 
pour  ceux  qui  ont  le  moytMi  de  les  exercer. 

Qu'importe  la  liberlé  de  conscience  à  celui 
(jui  doit  taire  ses  opinions  s'il  veut  trouver  du 


94  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

travail,  et  même,  parfois,  afficher  celles  qu'il 
n'a  pas,  et  dont  le  cerveau  est  tellement  an- 
nihilé par  un  travail  exténuant  qu'il  n'éprouve 
même  pas  le  besoin  de  lire  ? 

Qu'importe  la  liberté  de  réunion  à  celui  qui, 
au  sortir  de  l'usine,  n'aspire  qu'à  manger  et 
dormir  ? 

Qu'importe  la  liberté  de  la  presse  à  celui  qui 
n'aura  jamais  les  moyens  de  publier,  même 
une  brochure  de  quatre  pages  ? 

Je  dis  qu'importe  ?  Que  devrait  importer  ? 
serait  plus  vrai  ;  car  on  a  tellement  pourri  de 
politique  le  cerveau  des  travailleurs  que  l'on 
est  arrivé  à  les  faire  se  passionner  pour  des 
libertés  qu'une  petite  minorité  est  seule  en 
état  d'exercer. 


Pour  le  travailleur,  le  grand  problème  est 
de  défendre  le  morceau  de  pain  de  tous  les 
jours,  de  défendre  sa  dignité  à  l'usine,  afin 
de  ne  pas  être  traité  tout  à  fait  comme  une 
bête  de  somme.  Voilà  la  lutte  journalière,  et 
celle-ci  est  à  mener  contre  l'exploiteur  compa- 
triote, aussi  bien  que  contre  l'exploiteur  étran- 
ger. 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES?  95 

Si  la  guerre  est  atroce.  Si  les  guerres  ne 
sont  suscitées  que  pour  les  combinaisons  lou- 
ches des  ruffians  de  la  politique  ou  de  la  ban- 
que. Si  les  travailleurs  n'ont  rien  à  y  gagner, 
que  les  frai's  à  payer,  que  leurs  maîtres  soient 
vainqueurs  ou  vaincus  —  alors  guerre  à  la 
guerre,  que  les  travailleurs  ne  s'y  laissent 
traîner  sous  aucun  prétexte,  pour  n'importe 
quel  motif;  qu'ils  refusent  de  se  laisser  armer, 
et  laissent  leurs  maîtres  soutenir  seuls  leurs 
compétitions. 

La  guerre  ne  pourra  plus  avoir  lieu  du  jour 
011  ceux  qui  sont  seuls  à  fournir  la  chair  à 
mitraille  refuseront  de  s'y  laisser  mener  ;  et 
du  jour  où  les  exploités  refuseront  de  servir 
plus  longtemps  de  gardes-chiourmes  à  leurs 
exploiteurs,  le  règne  de  leurs  maîtres  sera 
bien  près  de  sa  fin. 


Il  en  est  de  même  dans  l'ordre  éconoiniquo, 
car  tout  se  tient. 

C'est  une  autre  tromperie  de  prétendre  que 
si  l'individu,  aujourd'hui  est  plus  libre,  il  le 
doit  à  un  gouvernement  et  à  des  lois  plus 
libérales.  Il  y  a  un  gouvernement  soi-disant 


96  RÉFOKMES    RÉVOLUTION 

plus  libéral,  appliquant  moins  les  luis  res- 
trictives—  qui  existent  toujours,  '  —  et  des 
lois  plus  libérales,  parce  que  les  individus  ont 
su  résister  aux  gouvernements  despotiques, 
et  les  renverser,  par  ce  qu'ils  ont  su  conquérir 
plus  de  libertés.  Ils  ne  le  doivent  pas  plus  à  la 
République  qu'à  n'importe  quel  autre  rég^ime. 
C'est  parce  qu'ils  Tont  conquis  de  haute  lutte, 
indépendamment  de  tout  régime  politique. 
C'est  parce  que  les  travailleurs  ont  lutté  pour 
améliorer  leur  situation  que  la  république  a 
été  rendue  possible. 

De  même,  si  les  ouvriers  ont  obtenu  une  di- 
minution de  la  durée  des  heures  de  travail, 
s'ils  ont  réussi  à  faire  augmenter  leurs  salai- 
res, s'ils  possèdent  le  droit  de  se  syndiquer, 
s'ils  ont  le  droit  de  parler  et  d'écrire,  ce  n'est 
pas  parce  qu'il  y  a  des  lois  qui  le  leur  p(;r- 
mettent,  mais  parce  qu'ils  ont  lutté,  toujours 
et  sans  cosse,  soit  individuellement,  soit  cor- 
porativement  par  la  grève,  soit  en  masse  par 
les  révolutions. 

Aujourd'hui  nous  sommes  arrivés  à  recon- 
naître que  toutes  ces  améliorations    ne  sont 

1.  Et  le  iiiiuistère  socialo-radical  de  Clemenceau  nous 
prouve  que  l'on  peut  toujours  les  appliquer. 


ou    SONT    LES    SIMPLISTES  ?  97 

(jue  tciiipuraires,  insignifiantes  ;  que  ces  fa- 
meuses libertés  ne  sont  que  des  auxiliaires 
qui  doivent  servir  à  en  obtenir  de  plus  gran- 
des, mais  qu'elles  sont  impuissantes  à  amener 
la  véritable  solution. 


Tant  que  les  aspirations  des  travailleurs  se 
bornaient  à  réclamer  un  peu  plus  de  liberté, 
un  peu  plus  de  bien-être,  l'existence  des  pri- 
vilèges des  maîtres  n'étant  pas  mise  en  péril, 
ils  pouvaient  discuter  sur  le  plus  ou  moins  de 
longueur  que  l'on  pouvait  donner  à  la  ciiaîne 
par  laquelle  ceux-ci  tiennent  ceux-là. 

Aujourd'hui  la  situation  n'est  plus  la  même. 
Ce  n'est  pas  seulement  un  peu  plus  de  bien- 
être  que  réclament  les  travailleurs  conscients, 
mais  tout  le  bien-être  qu'ils  aident  à  produire. 
Ils  ne  veulent  plus  être  une  classe  à  part, 
n'ayant  droit  qu'à  une  situation  inférieure.  Si 
les  exploiteurs  veulent  continuer  à  exploiter, 
les  travailleurs  ne  veulent  plus  continuer  à 
l'être. 

Que  la  netteté  de  ces  réclamations  effraie 
ceux  qui  ne  veulent  pas  laisser  diniinufr  buus 
privilèges,  cela  ne  fait  aucun  doute,  et  nous 


98  RÉFORMES,   REVOLUTION 

avons  vu  qu'en  eltet  ils  croyaient  trouver  leur 
refuge  dans  les  mesures  de  répression.  Mais 
du  jour  où  le  prolétariat  commencera  à  pren- 
dre conscience  de  sa  force,  ce  ne  sont  pas  les 
mesures  de  répression  qui  pourront  l'arrêter. 
Quels  que  soient  ceux  qui  détiennent  le  pou- 
voir, ils  ne  peuvent  jamais  que  ce  que  leur  per- 
met la  conscience  publique.  Et  c'est  cette  cons- 
cience publique  qu'il  s'agit  d'éveiller.  La  solu- 
tion ne  peut-être  amenée  que  par  la  lutte.  Ce 
n'est  pas  en  chercbant  à  se  tromper  sur  le 
danger  qu'on  Técartera,  ni  en  laissant  aux 
générations  à  venir  le  soin  de  tout  résoudre, 
qu'on  changera  quelque  chose. 

La  question  est  posée,  et  simplistes  eux- 
mêmes  ceux  qui  pensent  l'éluder  en  élevant 
une  question  d'opportunité.  Aujourd'hui,  de- 
main, dans  cent  ans,  le  problème  reste  le 
même.  Il  faut  bien  se  décider  à  l'envisager  tel 
qu'il  est.  Une  orientation  nouvelle  s'en  dégage 
et  c'est  ce  qui  désoriente  ceux  qui  ne  l'ont  pas 
compris. 


VI 

I/FMPOT   SUR  LE  REVEiXU, 

LES  RETRAITES  OUVRIÈRES 


Les  bourgeois  se  prétendent  les  défenseurs  de  la  justice 
absolue.  —  Chacun  doit  payer  selon  ses  ressources. 
—  Ce  sont  les  bourgeois  qui  tirent  le  plus  d'avantages 
de  l'ordre  social.  —  |La  valeur  d'une  pièce  de  cent 
sous.  —  L'Impôt  indirect,  moyen  d'écorcher  sans 
faire  crier.  —  En  définitive  c'est  celui  qui  travaille 
qui  paie  pour  tous.  —  Les  lois  de  «  protection  ou- 
vrière ».  —  L'arJjitrage  obligatoire.  —  Un  nouvel  im- 
pôt. —  Une  escroquerie  financière.  —  La  danse  des 
milliards.  —  Un  leurre. 

A  tout  seigneur,  tout  honneur,  c'est  par  les 
deux  grandes  réformes  du  parti  radical  que 
nous  commencerons  notre  examen  des  moyens, 
les  plus  saillants,  proposés  en  vue|de  faire,  do 
la  société  capitaliste,  un  Eden  où  tout  le  monde, 
riches  comme  pauvres,  trouvera  satisfaction. 


100  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

et  ce  qui  en  toute  justice  revient  à  ses  efforts. 
Car,  c'est  un  point  qu'il  ne  faut  pas  oublier, 
les  défenseurs  de  l'ordre  social  actuel,  ne  les 
défendent,  repoussant  les  «  utopies  »  socialis- 
tes ou  anarchistes,  que,  parce  que,  partisans  de 
la  «  Justice  »  absolue,  ils  prétendent  que  cette 
justice  ne  peut  être  répartie  que  par  un  gou- 
vernement chargé  de  faire  respecter  la  liberté 
do  chacun,  et  que,  d'autre  part,  la  vraie  jus- 
tice consiste  à  rémunérer  chacun  selon  son  tra- 
vail, et  qu'il  n'y  a,  jusqu'à  présent,  que  l'or- 
ganisation économique  actuelle  qui  permette 
d'approcher  cette  justice  distributive.  Ils  en 
tiennent  l'instrument,  il  ne  s'agit  plus  que  d'a- 
méliorer la  façon  de  s'en  servir  pour  arriver 
à  la  perfection. 


Si  chacun  doit  recevoir  selon  ce  qu'il  a  tra- 
vaillé, chacun  doit  payer  à  la  société  selon 
ses  moyens,  et  c'est  ce  qui  nous  a  valu  celte 
grande  pensée  du  règne  radical  :  l'impôt  sur 
le  revenu.  « 

Selon  ses  promoteurs,  c'est  bien  là  le  véri- 
table impôt  égalitaire.  Chacun  concourant,  se- 
lon ses  ressources,   aux  charges  communes. 


IMPOT    SUR    LE    REVENU  101 

payant,  personnelloment  et  directement,  sans 
pouvoir  rejeter  sur  d'autres  le  fardeau  qui  lui 
incombe  ;  n'est-ce  pas  Là  de  la  l)onne  justice  ? 

Quelle  bonne  blague  ! 

D'abord,  il  n'y  a  que  celui  qui  possède  qui 
jouisse  pleinement  des  avantages  que  nous  pro- 
cure l'organisation  sociale. 

Qui  a  besoin  d'une  armée,  d'une  police, 
d'une  magistrature,  chargées  de  défendre... 
la  propriété  ?...  Ceux  qui  en  possèdent  une, 
naturellement. 

A  qui  sont  réservés  les  emplois  grassement 
rétribués  par  lebudget,  les  fonctions  ([ui  n'ont 
qu'une  raisijn  d'être  :  assurer  à  ceux  qui  les 
possèdent  le  libre  exercice  des  privilèges  ac- 
quis, par  une  minorité,  aux  dépens  du  plus 
grand  nombre. 

En  admettant  la  légitimité  de  l'impôt,  pour 
être  équitable,  ce  n'est  pas  sur  les  ressources 
de  celui  qui  paie  qu'il  devrait  être  basé,  mais 
sur  les  avantages  qu'il  en  retire. 

Il  aurait  fallu,  de  plus,  qu'il  fût  largement 
progressif,  que,  passé  un  certain  chillre  de 
revenus,  l'impôt  fût  un  commencement  de  res- 
titution, car  il  est  outrageant  pour  la  justice, 

dont  se  réclament  nos  Lycurguc,  que  des  uns 

6. 


102  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

aient  cent  mille  francs  à  manger  par  an,  quand 
d'autres  n'arrivent  à  peine,  non  à  satisfaire, 
mais  à  calmer  les  besoins  les  plus  primordiaux. 
D'autre  part,  l'argent  n'a  pas  la  même  va- 
leur pour  celui  qui  n'a  que  cent  sous  à  man- 
ger par  jour,  que  pour  celui  qui  peut  dépenser 
dix,  vingt,  cent  fois  autant.  Pour  l'un,  cinq 
francs  à  distraire  de  son  budget,  représentent 
une  privation  dans  le  nécessaire,  pour  l'au- 
tre c'est  une  quantité  négligeable.  Mais  peut- 
on  demander  à  ceux  qui  sont  des  privilégiés 
de  se  charger  de  faire  rendre  gorge  à  eux- 
mêmes,  et  à  ceux  de  leur  classe  I 


De  plus,  ne  le  savons-nous  pas  par  les  impôfs 
existant  déjà  —  directs  ou  indirects  —  n'est-ce 
pas,  en  somme,  sur  le  producteur  que  retombe 
toute  charge?  n'est-ce  pas.  en  fin  de  compte, 
celui  qui  produit  qui  paie? 

Si  les  actions,  obligations,  par  une  opération 
mystérieuse,  produisaient  dans  les  coffre-forts 
de  ceux  qui  les  détiennent  les  sommes  néces- 
saires pour  rédimer  leurs  coupons,  on  pourrait 
croire  que  le  tantième  prélevé  par  l'impôt  sur 
cette  opération,   serait    bien   prélevé    sur   le 


IMPOT    SUR   LE   REVENU  103 

rentier,  et  qu'il  lui  est  impossible  de  se  récu- 
pérer sur  d'autres. 

Mais  ces  actions  représentent  une  part  d'ex- 
ploitation, soit  dans  un  budget  d'Etat,  soit  dans 
une  entreprise  industrielle,  commerciale,  de 
transports  ou  de  banque,  et  il  faudrait  être  bien 
naïf  pour  croire  que  ces  gens  qui  ont  en  main 
la  possibilité  de  reprendre  d'une  main  ce  qu'ils 
paient  de  l'autre,  se  garderont  de  le  tenter. 

Que  l'on  augmente  l'impôt  sur  les  patentes, 
le  détaillant  augmentera  sûrement  ses  prix, 
que  l'on  augmente  l'impôt  sur  la  propriété,  le 
propriétaire  augmentera  ses  loyers.  Ne  les  aug- 
mentent-ils pas,  déjà,  lorsqu'une  amélioration, 
à  laquelle  ils  sont  étrangers,  se  produit  dans 
leur  quartier,  comme  cela  vient  de  se  produire, 
par  exemple  pour  ceux  où  on  a  établi  le  mé- 
tro. 


L'argent  ne  produit  de  l'argent  que  par  le 
travail  de  ceux  qui  peinent  et  triment.  Que  la 
production  s'arrête,  l'argent  cessera  de  pro- 
duire. On  pourra  bien  inventer  toute  sorte  de 
système  pour  faire  payer  les  oisifs,  mais  tant 
que  l'exploitation  du  travail  des  autres  sera  la 


104         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

base  de  l'ordre  économique,  on  peut  être  assuré 
que  toutes  les  charges  sociales  retomberont 
toujours  sur  les  épaules  de  ceux  qui  travail- 
lent. Il  s'établira  une  série  de  ricochets  qui 
finiront  par  atteindre  celui  qui,  au  bas  de  l'é- 
chelle sociale,  est  bien  forcé  d'encaisser  les 
coups  qu'il  ne  peut  rendre  à  personne...  à  moins 
que,  prenant  conscience  de  sa  situation,  il  ne 
culbute  le  joli  système  qui  fait  de  lui  la  bète 
de  somme,  et  le  pâtira  de  l'ordre  social. 

Dans  ce  changement  d'assiette  de  l'impôt, 
l'ouvrier  ne  gagnera  qu'une  chose,  ça  sera  de 
savoir  un  peu  plus  exactement,  ce  que  lui  coû- 
tent les  services  de  l'Etat.  Ce  qu'il  paie,  à 
riieure  actuelle,  indirectement  sous  forme  de 
douane,  d'octroi,  pour  lui,  n'entre  pas  en 
compte.  Cela  est  incorporé  à  la  valeur  des 
marchandises  qu'il  achète,  et  n'a  qu'un  vague 
rapport  avec  l'impôt. 

L'impôt  indirect,  fut  à  mon  sens  la  plus 
belle  trouvaille  que  pouvaient  faire  des  gou- 
vernants afin  d'écorcher  le  contribuable  sans 
qu'ils  s'en  aperçoivent  trop,  et  peut-être  la 
bourgeoisie  a-t-elle  tort  d'en  changer  la  forme. 

Mais,  probablement,  son  impôt  sur  le  re- 
venu ne  sera-t-il  qu'un  trompe-l'œil,   et   en- 


LES    RETRAITES    OUVRIÈRES  105 

tond-elle,  conserver  les  deux  formes  d'extor- 
sion sur  le  contribuable. 

Et  puis,  comment  veut-on  que  l'ouvrier 
arrive  jamais  à  se  rendre  compte  quelle  part 
il  paie  pour  ceux  qui  l'exploitent,  pour  toute 
la  vermine  d'intermédiaires  qui  vivent  de  lui 
et  de  son  travail,  sous  forme  d'augmentation 
des  denrées  et  produits  industriels,  de  baisse 
de  salaire,  d'augmentation  de  loyers  et  di- 
verses autres  formes  de  reprises  sur  lui.  (lar, 
exploité  comme  producteur,  il  l'est  tout  au- 
tant comme  consommateur. 


A  côté  de  l'impôt  sur  le  revenu,  le  parti 
radical  a  en  réserve  ou  en  application,  ce 
que  l'on  est  convenu  d'appeler  les  «  lois  ou- 
vrières »  ou  de  «  protection  ouvrière  ».  Il  y 
en  a  toute  une  série  :  Réglementation  des 
lioures  de  travail,  sur  l'arbitrage  et  la  conci- 
liation obligatoires,  les  accidents  du  travail, 
et  combien  d'autres?  Ils  ont  ainsi,  en  réserve, 
une  infinité  de  projets  qui,  une  fois  volés, 
vont  faire  aux  travailleurs,  une  vie  de  féli- 
cités incommensurables,  ne  parle-t-on  pas. 
déjà,   —  Obt  pour    un   avenii-    Idinlain   —  ilc 


100         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

leur  assurer  la  propriété  d'un  foyer,  d'une 
maison  familiale  qui  serait  insaisissable! 

Car,  si  l'Etat,  pour  les  radicaux,  est  le  meil- 
leur régulateur  de  la  justice,  la  propriété  in- 
dividuelle, «  fruit  du  travail,  de  la  tempé- 
rance et  de  l'économie  »,  accessible  à  tous  ceux 
qui  sont  doués  de  ces  qualités,  c'est  la  plus 
grande  somme  de  justice  à  laquelle  il  soit  pos- 
sible d'arriver. 

«  Certes,  dans  l'état  social  qui  la  protège,  il 
s'est  glissé  quelques  abus.  Quelle  œuvre  hu- 
maine en  est  exempte?  Mais  ces  abus,  ces  im- 
perfections, c'est  au  législateur  aies  corriger, 
à  les  amender,  à  lui  d'accorder  aux  travail- 
leurs la  place  qui  leur  revient  dans  cette  so- 
ciété. Toute  leur  place,  mais  rien  que  leur 
place.  » 


Car  il  est  bien  entendu  que  tout  le  monde 
ne  peut  pas  être  capitaliste.  Si  chacun  était 
assuré  de  la  satisfaction  de  ses  besoins,  plus 
personne  ne  voudrait  travailler.  D'autre  part, 
les  aptitudes  ne  sont  pas  toutes  égales.  Il  y  a. 
de  plus,  les  droits  acquis.  A  celui  dont  les  pa- 
rents se  sont  privés  pour  laisser  un  petit  bien- 


LES  RETRAITES  OUVRIÈRES        107 

être,  et  à  plus  forte  raison  qui  s'est  privé  lui- 
même,  on  ne  peut  pas,  au  nom  d'une  pré- 
tendue égalité,  aller  arracher  ce  qui  leur  ap- 
partient. 

Les  uns  sont  habiles,  les  autres  non  ;  les 
uns  sont  intelligents,  les  autres  ne  le  sont 
pas;  les  uns  sont  faits  pour  commander,  les 
autres  pour  obéir,  la  vraie  justice  est  que 
chacun  soit  rémunéré  d'après  ses  propres  mé- 
rites, d'après  ce  qu'il  apporte  de  travail,  d'in- 
telligence ou  de  capital  dans  l'association; 
pour  cela  faire,  il  n'y  a  qu'à  laisser  agir  la 
libre  concurrence. 

La  lice  est  ouverte.  A  celui  qui  saura  dé- 
ployer le  plus  d'aptitudes,  il  appartiendra  de 
prendre  place  parmi  l'élite,  de  se  créer  la  vie 
de  luxe  et  de  loisirs  qu'il  sera  capable  d'ac- 
quérir par  son  travail...  ou  celui  des  autres. 

Mais,  dans  tout  combat  bien  ordonné,  il  -y 
a  des  règles  à  observer,  de  là,  la  nécessité 
d'arbitres  pour  intervenir  entre  les  combat- 
tants qui  seraient  enclins  à  tricher. 

Et  comme  la  bourgeoisie  a  trouvé  cette  par- 
faite arme  de  gouvernement,  b;  sullrage  uni- 
versel, par  lequel  le  plus  intime  des  cit(»y<Mis 
semble    participer,    sinon    au    gouvernement 


108  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

lui-même,  au  choix  des  gouvernants,  tout  au 
moins,  et  par  là,  indirectement,  au  choix  des 
règles  à  intervenir,  il  s'ensuit  que  le  devoir 
de  chacun  est  de  respecter  ces  règles  édictées 
au  nom  —  et  pour  le  plus  grand  bien  —  de  tous. 


Nous  aurons  à  discuter  plus  loin,  le  men- 
songe électoral;  nous  aurons  également  à  voir 
par  l'exemple  de  la  journée  de  huit  heures, 
ce  que  valent  toutes  ces  lois  dites  de  «  protec- 
tion ouvrière  ».  La  loi  d'arbitrage  obligatoire 
dans  les  conflits  entre  ouvriers  et  employeurs, 
serait  la  plus  belle,  loi  d'étranglement  des  ré- 
clamations ouvrières  si.  une  l'ois  votée,  les 
ouvriers  étaient  assez  veules  pour  s'y  sou- 
mettre. 

En  ellet,  quel  est  le  rôle  d'un  arbitre?  c'est 
de  concilier  les  parties  en  présence;  d'être 
assez  adroit  pour  obtenir  de  part  et  d'autre, 
des  concessions  —  ou  semblants  do  conces- 
sions —  permettant  de  taire  une  cotte  mal 
taillée,  de  façon  à  ce  que  chacun  des  belligé- 
rants puisse  l'accepter.  Cela  est  si  vrai,  que  le 
projet  de  loi  en  préparation,  porte  «  loi  d'ar- 
bitrage et  de  conciliation.  » 


LES  RETRAITES  OUVRIÈRES        10^ 

Mais,  comme  nous  l'avons  vu  déjà,  c'est 
toujours  sur  les  réclamations  des  ouvriers 
que  les  réductions  s'opèrent;  comme  le  patron 
peut  toujours  invoquer  des  raisons  économi- 
ques, imprévues,  pour  rompre  les  contrats, 
et  qu'il  est  entendu  que  c'est  l'ouvrier  qui 
est  toujours  l'empêcheur  d'exploiter  en  rond, 
on  voit  d'ici  ce  que,  dans  ces  comédies  d'arbi- 
trage, pèseraient  les  réclamations  des  ex- 
ploités. 

Un  arbitre  qui  accepterait  en  bloc  les  récla- 
mations des  grévistes,  leur  donnerait  raison 
sur  toute  la  ligne!  phénomène  pareil  n'a  ja- 
mais été  vu,  ça  serait  le  monde  renversé,  ça 
serait  une  raison  pour  les  patrons  de  le  récu- 
ser. Or  donc,  pour  que  la  justice,  telle  que  l'en- 
tendent gouvernants  et  nantis,  soit  respectée, 
toute  commission  arbitrale  devra  être  com- 
posée moitié  de  patrons,  moitié  d'ouvriers,  et 
le  président  qui  devra  les  départager,  choisi 
parmi  les  gens  posés,  connus  pour  leur  esprit 
d'ordre  :  fonctionnaires,  magistrats  ;  pas  besoin 
qu'il  S(jit  ennemi  des  réclamations  ouvrières, 
suffisant  qu'il  ne  donne  pas  dans  le  travers 
des  «  utopies  irréalisables  ».  On  sera  sur  que 
la  sentence  sera  ce  qu'elle  doit  être,  une  so- 


110         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

lutioii  amiable,  «  où  il  sera  tenu  compte  au 
patron  de  ce  qu'il  lui  est  possible  d'accorder, 
sans  renoncer  à  ses  droits  et  privilèges.  » 


Et  la  fameuse  loi  sur  les  retraites  pour  la 
vieillesse  est  une  fumisterie  de  ce  genre,  avec 
une  extorsion  de  milliards  dont  seront  victimes 
les  seuls  travailleurs. 

Le  projet  de  loi  en  gestation  porte  qu'il 
sera  opéré  une  retenue  de  0  fr.  05  par  journée 
de  travail  qui  n'atteint  pas  2fr.;  0  fr.  10  par 
journée  allant  de  2  à  5  fr.,  et  0  fr.  15  par 
journée  au-dessus  de  5  fr.  L'année  sera  comp- 
tée pour  250  journées  de  travail  rétribuées, 
Un  versement  équivalent  sera  versé  par  l'em- 
ployeur au  nom  de  l'employé. 

Et  avec  cela,  si  l'ouvrier  a  versé  sans  arrêt, 
pendant  30  ans,  ses  0  fr.  05,  0  fr.  10  ou  0  fr.  15 
—  son  patron  autant  —  il  pourra,  à  l'âge  de 
65  ans,  obtenir  une  rente  annuelle  de  400, 
800  ou  1.200  fr.,  ce  qui  donnera  aux  premiers, 
la  possibilité  de  payer  leur  terme,  et  quel- 
ques sous  de  poche,  car,  sans  doute,  il  s'agit 
ici  d'ouvriers  de  la  campagne,  où  l'on  peut  se 
loger  pour  80  à  100  fr. 


LES  RETRAITES  OUVRIÈRES       111 

C'est  déjà  beau  comme  fumisterie,  car, 
même  à  la  campagne,  se  nourrir  avec  moins 
(le  20  sous  par  jour  à  dépenser,  on  ne  risque 
pas  de  mourir  d'indigestion. 

Mais,  on  a  si  peu  de  besoins  quand  on  est 
vieux!  Et  puis,  un  ouvrier! 

Mais  où  cela  devient  épique,  c'est  lorsqu'on 
sait  que  la  durée  de  la  vie  moyenne  étant  de 
35  ans,  peut-être  un  peu  moins,  si  la  statis- 
tique s'opère  seulement  sur  la  classe  ouvrière, 
et  que  l'on  sait  qu'il  n'y  a  qu'un  nombre  très 
infime  qui  parviennent  à  l'âge  de  65  ans  fixé 
pour  recevoir  la  fameuse  pension.  L'ironie,  dé- 
passe les  bornes. 

On  objectera,  évidemment,  que  pour  pou- 
voir payer  ces  sommes,  môme  si  minimes,  il 
faut  bien  que  plus  d'un  des  participants  aient 
été  enlevés  de  la  circulation. 

Il  est  certain  que  l'Etat  ne  peut  pas  pallier 
aux  mauvais  ellets  de  l'organisation  écono- 
mique. Organisme  fait  pour  absorber,  et  non 
pour  produire,  ses  services  sont  toujours  chè- 
rement payés  par  ceux  qui  en  sont  l'objet. 
C'est  pourquoi  les  anarchistes  veulent  s'en 
débarrasser  comme  d'un   appareil   trop  cou- 


112         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

teux  et  ont  entrepris   de  démontrer  sa  noci- 
vité. 


Et  ici,  encore,  il  ne  faillit  pas  à  son  rôle. 

Les  calculs  de  l'auteur  du  projet  do  loi, 
esiimont  qu'il  y  a  en  France.  9.200.000  sala- 
riés sur  lesquels  pourra  peser  cet  impôt  nou- 
veau. Mettons  que  la  moyenne,  à  verser  par 
chaque  individu,  soit  de  0  fr.  10  par  journée 
de  travail  :  250  journées  à  0  fr.  10  font,  par 
an.  25  fr.,  cela  pendant  30  ans.  l'ait  par  indi- 
vidu, 750  fr.,  ce  qui,  multiplié  par  9.200.000 
«  plumés  »  représente  une  somme  de  six  mil- 
liards 900.000  fr,  (six  milliards,  neuf  cent 
mille  francs),  Et  comme  le  patron  aura  versé 
autant,  c'est  une  somme  de  près  de  14  mil- 
liards dont  la  bourgeoisie  va  s'assurer  la  ges- 
tion, avant  d'avoir  à  débourser  un  sou. 

Et  ceci  n'est  qu'une  basse  moyenne,  car  les 
versements  devront  commencer  dès  l'âge  de 
dix-huit  ans,  ce  qui.  pour  ceux-là,  fera  47  ans 
à  attendre,  avant  de  toucher. 

Je  laisse  à  d'autres  le  soin  de  calculer  si 
cette  somme,  avec  ses  intérêts  capitalisés,  ne 
pourrait    pas   permettre   d'abaisser   la   limite 


LES  RETRAITES  OUVRIÈRES        113 

d'âge  OÙ  cette  pension  doit  être  versée,  et 
même  d'en  relever  le  chiffre.  Ce  que  je  viens 
de  dire.,  est  déjà  suffisant  pour  donner  un 
aperçu  de  ce  que  coûtent  les  services  de 
l'Etat. 

Mais,  pour  gérer  ces  milliards,  pour  admi- 
nistrer ces  caisses  de  retraites,  il  faudra,  en 
surplus,  créer  de  bons  emplois  lucratifs,  de 
bons  fromages  dans  lesquels  les  frères  et  amis 
pourront  se  créer  des  situations  confortables. 
Si  l'Etat  coûte  cher  aux  uns,  c'est  une  bonne 
vache  à  lait  pour  d'autres.  Je  doute  qu'il  y  ait 
compensation. 


Cependant,  l'escroquerie  étant  un  peu  forte, 
il  fallait  la  masquer. 

En  attendant  que  la  loi  ait  acquis  son  plein 
effet,  il  sera  demandé  à  l'Etat  —  c'est-à-dire 
au  contribuable,  c'est-à-dire,  en  dernier  res- 
sort, à  celui  qui  produit  —  un  crédit  annuel 
de  lo. 000. 000  de  francs,  pour  payer  une  rente 
de  370  fr..  par  an,  à  ceux  qui  auront  atteint 
65  ans. 

Et  voilà  comment,  d'une  loi  qui  a  l'air  de 
venir   en  aide  au  travailleur,  en  lui  promet- 


114         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

tant  de  lui  donner  de  quoi  vivre!  —  ne  pas 
mourir  de  faim,  serait  plus  juste  —  lorsqu'il 
ne  pourra  plus  travailler,  on  en  a  fait  une 
charge  nouvelle,  qui  pèsera  sur  sa  période 
d'activité,  lui  enlevant  une  partie  du  produit 
de  son  travail,  le  forçant  aux  privations,  sous 
prétexte  d'assurer  ses  vieux  jours.  Ce  qui  sera 
un  mensonge  pour  les  neuf-dixièmes  d'entre 
eux,  puisqu'ils  n'atteindront  jamais  l'âge  où 
cette  somme  devrait  leur  être  versée. 


VII 

LA  JOURXKE    DE  HUIT   HEURES 
DÉFE\SE  DES    SALAIRES 


Les  réclamations  ouvrières  admises  par  tous...  en  prin- 
cipe et  à  condition  que  les  ouvriers  méritent  leur  réa- 
lisation par  leur  soumission.  —  Les  exagérations  for- 
cées des  prôneurs  de  système.  —  Les  réclamations 
ouvrières  ne  prendront  lin  que  lorsque  chacun  sera 
son  propre  patron.  —  (Ihacun  a  droit  au  développe- 
ment qu'il  peut  atteindre.  —  Les  réclamations  ne  ces- 
seront qu'avec  les  abus  qui  les  suscitent. 

Les  réclamations  ouvrières  s'imposent  tel- 
lement à  notre  époque,  qu'elles  ne  sont  plus 
guère  contestées  que  par  quelques  fossiles  en- 
croûtés (l'autoritarisme  ou  d'économie  poli- 
tique ;  quelques-unes,  même,  essayent  de  se 
traduire  en  projets  de  loi. 


116         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

La  journée  de  huit  heures,  l'amélioration 
des  conditions  d'existence  ,  une  retraite  pour 
assurer  le  sort  des  vieux  travailleurs^  tout 
cela  est  admis  en  principe  ;  on  n'y  oppose 
plus  guère  que  des  questions  d'opportunité  ; 
la  dernière  raison  de  ceux  qui  n'en  ont  plus 
de  bonnes  à  opposer. 

«  Le  syndicat  !  Mais  comment  donc  1  Les 
travailleurs  doivent  se  syndiquer,  afin  de 
pouvoir  traiter  sur  le  pied  d'égalité  avec 
leurs  employeurs.  Ces  derniers,  môme,  ayant 
tout  avantage  à  avoir  en  face  d'eux  une  orga- 
nisation solide,  avec  laquelle  ils  puissent  trai- 
ter, et  qui  puisse  leur  garantir  l'exécution 
des  clauses  acceptées.  » 

«  Journée  de  huit  heures!  mais  certaine- 
ment! l'ouvrier  n'est  pas  une  bête  de  somme. 
11  ne  doit  pas  être  forcé  de  tendre  ses  nerfs 
jusqu'à  l'usure  prématurée.  lia  droit  à  un  re- 
pos qui  lui  permette  de  donner  la  plus  grande 
somme  de  travail  avec  le  moins  possible  de 
fatigue.  Il  faut  qu'il  ait  le  temps  de  s'instruire, 
de  se  récréer  ». 

«  Oui  !  il  est  honteux  pour  la  société  que, 
lorsqu'il  ne  peut  plus  travailler,  l'ouvrier  soit 
réduit  à  la  mendicité.  Des  lois  de  prévoyance 


LA   JOURNÉE   DE    HUIT    HEURES  117 

doivent  lui  assurer  Texistence  (vingt  sous  par 
jour)  lorsque  ses  membres  épuisés  ne  voudront 
plus  le  servir.  » 

Et  ainsi  do  suite  pour  le  reste  ;  c'est  édifiant 
de  voir,  depuis  que  la  situation  malheureuse 
des  travailleurs  a  été  découverte,  combien 
de  gens  se  sont  apitoyés  voulant  à  tout  prix 
se  faire  les  défenseurs  de  leurs  réclamations 
etj  poussant  l'esprit  de  dévouement  jusqu'au 
bout,  s'empressent  même  de  les  formuler  en 
lieu  et  place  de  leurs  protégés. 


Oui,  c'est  curieux  à  remarquer,  presque 
toutes  les  réclamations  ouvrières  ont  été  for- 
mulées par  des  f)oliticiens  qui  s'en  sont  d'a- 
bord fait  une  plate-forme. 

Le  travailleur  est  resté  si  longtemps  dans 
l'ignorance,  pendant  tant  de  siècles  il  a  ac- 
cepté si  passivement  son  rcMe  à  part,  dans  l'é- 
tat social,  de  bête  à  produire,  n'imaginant  pas 
qu'il  pût  en  être  autrement,  ne  demandant 
qu'un  peu  moins  de  misère,  un  peu  moins 
d'oppression,  et  un  peu  plus  d'égards,  que,  de 
tout  temps  il  s'est  trouvé  des  gens  pour  pren- 
dre sa   défense,  et  qu'il  existe  des  «   sociétés 


118  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

protectrices  des  travailleurs  »,  tout  comme  il 
en  existe  pour  la  protection  des  animaux  — 
bien  avant  qu'il  songeât  à  formuler  des  reven- 
dications claires  et  précises. 

Les  uns,  comme  pas  mal  de  politiciens,  afin 
de  le  gouverner  plus  facilement,  en  le  du- 
pant par  des  promesses  fallacieuses,  d'autres, 
tout  bonnement,  tout  naïvement,  dans  l'espoir 
de  lui  venir  en  aide,  s'imaginant  que  les  pri- 
vilégiés auront  fait  tout  ce  qu'ils  peuvent  en 
faisant  quelques  petites  concessions,  et  dont 
le  travailleur,  s'il  veut  se  montrer  digne  de 
les  recevoir,  devra  se  satisfaire,  n'exigeant 
rien  de  plus,  s'astreignant  à  les  mériter  par 
une  plus  grande  soumission  à  l'ordre  de  cho- 
ses existant,  attendant  tout  de  la  bonne  vo- 
lonté de  ses  exploiteurs,  et  de  la  providence 
parlementaire.  Les  bonnes  âmes  ne  se  ren- 
dant pas  compte  que  c'est  vouer  ainsi  le  prolé- 
taire à  l'esclavage  indéfini,  que  c'estle  classer 
hors  de  l'humanité,  en  bête  de  production, 
anneau  intermédiaire  entre  l'homme  et  l'ani- 
malité. 


La  réduction  de  la  journée  de  travail  à  huit 


•       LA   JOURNÉE   DE    HlIT    HEURES  119 

heures  est  une  de  ces  réformes  qui  s'érigent 
en  drapeau,  que  certains  bourgeois  veulent 
bien  accepter  comme  revendication  possible, 
mais  qui  leur  semble  être  le  maximum  de  ce 
que  les  travailleurs  peuvent  légitimement  ré- 
clamer dans  cette  direction  et  qu'ils  ne  doi- 
vent pas  dépasser. 

Après  avoir  constaté  que  la  situation  du 
travailleur  n'est  pas. ce  que  doit  être  la  situa- 
tion d'un  homme  dans  la  société  ;  que  certains 
capitalistes  se  refusent  systématiquement  à 
toute  concession  ;  que  l'application  de  diver- 
ses réformes,  loin  d'être  une  charge  pour  les 
employeurs,  a  été  en  plus  d'un  cas,  une 
amélioration  à  leur  profit  autant  qu'à  celui 
des  travailleurs. 

Et,  pour  la  journée  de  huit  heures,  divers 
essais  tentés  par  dos  capitalistes  plus  intelli- 
gents que  d'autres  sont  concluants  à  cet 
égard'. 

Devant  ces  constatations,  nos  gens    sensi- 


1.  Voir,  à  ce  sujet,  La  journi-e  de  huit  heures  et  le  sala- 
rial industriel  de  M.  de  Morsier,  qui  y  cite  dos  tentatives 
de  la  journée  de  S  heures  faites  par  divers  industriels, 
où,  au  bout  de  quelque  temps,  la  production  arriva  à 
égaler  celle  faite  pendant  les  10  heures. 


120         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

bles  ne  peuvent  s'empêcher  de  flétrir  comme 
il  convient  la  rapacité  de  ces  «  mauvais  maî- 
tres »  ;  mais  ce  n'est  que  pour  demander  une 
plus  grande  sagesse  aux  travailleurs,  plus 
de  patience  et  plus  de  modération  dans  leurs 
demandes  et  leur  façon  de  demander. 

On  sent  que.  —  sans  qu'ils  se  l'avouent  — 
quelle  que  soit  leur  phraséologie,  les  deman- 
des des  travailleurs  ne  sont  pas  un  droit,  mais 
une  faveur  qu'il  faut  mériter. 


Oh!  ils  ne  manquent  pas  d'arguments  pour 
étayer  leurs  appels  à  la  patience,  à  la  modé- 
ration. 11  y  a  des  situations  qui  ne  peuvent 
se  modifier  du  jour  au  lendemain,  des  condi- 
tions de  concurrence  qui  font  qu'un  patron, 
ou  un  groupe  de  patrons,  ne  peuvent  réaliser 
telle  ou  telle  réforme  sous  peine  de  se  trou- 
ver en  état  d'infériorité  en  face  de  leurs  con- 
currents, surtout  en  face  de  leurs  concurrents 
étrangers. 

Cela  est  vrai.  Nous  nous  sommes  déjà  ren- 
contrés avec  l'objection.  Mais,  comme  nous 
l'avons  vu,  en  quoi  cela  doit-il  arrêter  les  ex- 


DÉFENSE   DES    SALAIRES  131 

ploités  dans    leur   marche   vers    l'émancipa- 
tion ? 


Sans  doute,  qu'avant  d'avoir  compris  que 
leur  situation  ne  changera  réellement  que 
du  jour  où  ils  auront  abattu  l'exploitation,  et 
instauré  un  régime  économique  où  il  ne  sera 
plus  possible  à  un  individu,  ou  groupe  d'in- 
dividus, d'exploiter  le  travail  de  ses  sembla- 
bles, les  travailleurs  sont  appelés  à  expéri- 
menter l'une  après  l'autre  les  réformes  qui 
doivent  adoucir  le  régime  d'exploitation  qu'ils 
subissent.  Seulement  c'est  un  mensonge  de 
vouloir  leur  montrer  cette  amélioration 
comme  un  but  définitif  de  leurs  efforts,  alors 
que  ce  ne  peut  être  qu'un  soulagement  mo- 
mentané. 

Evidemment,  pour  entraîner  les  gens  à  la 
conquête  d'une  réforme,  il  serait  absurde  de 
leur  dire  qu'elle  n'apportera  aucun  soulage- 
ment à  leur  sort,  ou  bien  que  le  pou  de  bons 
effets  qu'elle  pourra  avoir  au  début  de  son 
application  sera  vite  annihilé  par  le  jeu  des 
rouages  sociaux. 

Pour  entraîner    les  gens  à    la  conquête  de 


122         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

quelle  que  réforme  que  ce  soit,  il  faut  sur- 
tout appuyer  sur  les  avantages  qu'ils  on  tire- 
ront. 

Et  c'est  le  travers  dans  lequel  sont  tombés 
quelques  syndicalistes  révolutionnaires  lors- 
que, comme  moyen  d'agitation,  ils  s'emparè- 
rent de  la  réduction  des  heures  de  travail. 

Réduire  les  heures  de  travail,  obtenir  plus 
de  liberté,  plus  de  loisirs,  c'est  un  avantage 
incontestable,  contre  lequel  personne —  si  ce 
n'est  les  défenseurs  de  l'exploitation  —  ne 
peut  s'élever. 

Mais  pour  enrôler  les  individus,  il  faut  am- 
plifier les  choses;  à  côté  des  avantages  réels, 
tangibles,  on  fut  trop  porté  à  en  trouver  d'au- 
tres. 

Ainsi,  par  exemple,  la  réduction  des  heu- 
res de  travail  devait,  selon  quelques-uns,  non 
seulement  atténuer  le  chômage,  mais  le  sup- 
primer, puisqu'il  faudrait  augmenter  le  per- 
sonnel pour  remplacer  les  heures  que  chaque 
producteur  ferait  en  moins. 

Et  on  objectait  que,  même  en  admettant 
que  les  travailleurs  puissent  arriver  à  aug- 
menter leur  puissance  de  production,  il  était 
impossible  qu'ils  produisent  en  huit  heures  ce 


LA  JOURNÉE  DE  HUIT  HEURES       123 

qu'ils  produisaient  en  dix,  la  force  humaine 
ayant  des  limites. 

Des  limites,  évidemment,  il  y  en  a  aux  for- 
ces humaines,  mais  sait-on  ce  que  l'on  peut 
leur  arracher  après  entraînement  approprié  ! 
J'ai  parlé  plus  haut  du  livre  de  M.  de  Morsier 
relatant  des  essais  où  l'on  est  arrivé,  juste- 
ment, à  faire  produire  le  môme  travail  en  huit 
heures  qu'en  dix.  Et  on  oublie  l'élément  mé- 
canique qui  se  perfectionne  tous  les  jours, 
éliminant,  à  chaque  fois,  une  part  de  travail 
humain.  Les  capitalistes  sont  lents  à  le  faire 
entrer  dans  la  pratique,  à  cause  des  frais  de 
premier  établissement,  mais  ils  n'hésiteront 
pas  à  l'employer  lorsque  le  travail  des  bras  hu- 
mains leur  deviendra  plus  onéreux  qu'un  re- 
nouvellement d'outillage. 

En  admettant,  qu'au  début,  la  réduction 
des  heures  de  travail  permette  d'employer 
quelques-uns  des  bras  inoccupés,  ce  ne  sera 
que  très  temporaire,  et  n'empêchera  pas  le 
chômage. 

il  est  bon,  qu'en  attendant  la  suppression 
de  l'exploitation,  les  travailleurs  s'essaient  à 
obtenir  plus  de  liberté,  plus  de  bien-être. 
Mais  il   est  bon  aussi  qu'ils  sachent  bien  que 


124  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

les  concessions  qu'ils  arrachent  à  leurs  exploi- 
teurs ne  sont  que  des  étapes  en  attendant 
l'affranchissement  complet. 


Une  autre  erreur  que  font  les  bonnes  âmes 
qui  s'intéressent  aux  réclamations  ouvrières, 
c'est  de  croire  que  ces  réclamations  sont  le 
but  final  de  tous  leurs  efforts. 

Lorsque  les  ouvriers  ne  travailleront  plus 
que  huit  heures  par  jour,  lorsqu'ils  auront  ob- 
tenu quinze  jours  de  vacance  par  année,  en 
plus  du  repos  hebdomadaire,  et  un  salaire 
leur  permettant  de  vivre  un  peu  moins  chiche- 
ment que  par  le  passé,,  et,  comble  de  magnifi- 
cence, lorsque  la  Providence-Parlement  aura 
assuré  leurs  vieux  jours  —  aux  rares  survi- 
vants, serait  plus  juste  —  par  le  vote  d'une 
pension  quotidienne  de  vingt  sous,  cela  ne 
fait  aucun  doute  pour  les  bonnes  âmes,  les 
travailleurs  devront  être  au  comble  de  leurs 
vœux,  et  n'auront  plus  rien  à  réclamer. 

Telle  est  la  part  du  travailleur.  Pour  obte- 
nir davantage,  il  faut  franchir  le  fossé,  il  faut 
laisser-là,  l'outil  du  producteur  manuel,  il 
faut  passer  dans  «  l'élite  »  — ce  sont  eux  qui 


DÉFENSE  DES  SALAIRES  125 

se  proclament  ainsi  —  de  ceux  qui  font  tra- 
vailler les  autres,  des  intermédiaires,  des  in- 
tellectuels, des  professions  dites  libérales,  les 
seuls  auxquels  soit  permie  la  satisfaction  inté- 
grale des  besoins,  le  développement  complet 
et  normal  de  l'individualité. 

Et,  il  faut  bien  l'avouer,  l'idéal  de  la  plu- 
part des  exploités  ne  va  pas  au-delà  ;  ne  voyant 
pas  d'autre  solution  que  d'être  exploiteur 
pour  ne  plus  être  exploité. 


Cependant,  il  y  en  a  d'autres  qui  demandent 
mieux.  Il  s'en  trouve  qui  veulent  jouir  do  la 
vie  sans  exploiter  les  autres  et  qui  envisagent 
une  société  où  l'on  ne  serait  ni  exploité,  ni 
exploiteur. 

Le  travailleur  n'est  pas  une  bètc  à  part 
dans  l'humanité.  Il  n'est  pas  vrai  qu'il  faille 
des  êtres  œuvrant  dans  la  misère,  dans  la 
gène  et  les  privations,  pour  permettre  aux 
favorisés  de  l'intelligence  —  ou  du  hasard  — 
d'exercer  leurs  facultés  au  profit  de  cette  en- 
tité :  l'Humanité. 

Tout  individu  n'a  droit  qu'à  ce  à  quoi  ses 
facultés  lui  permettent  d'atteindre,  mais  il  y 


126         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

a  un  droit  absolu.  Mais  faut-il  qu'il  puisse  se 
développer  en  toute  son  intégralité  physique, 
intellectuelle  et  morale.  Et  tout  état  social 
qui  favorise  le  développement  des  uns  au  dé- 
triment des  autres,  est  un  état  social  qui  ne 
répond  pas  à  son  but.  Lorsque  dans  un  état 
social  qui,  comme  le  nôtre,  engendre  la  guerre 
entre  ses  membres,  ceux  qui  se  trouvent  lésés 
ont  le  droit  et  le  devoir  de  le  combattre,  d'en 
préparer  la  transformation,  en  cherchant  d'au- 
tres formes  de  groupement  plus  adéquates  à 
leurs  conceptions,  sans  tenir  compte  des  entra- 
ves, légales  ou  non,  que  ceux  qui  bénéficient 
de  cet  état  de  choses  voudraient  leur  imposer. 

Chacun  doit  coopérer  à  la  production  puis- 
qu'il ne  peut  subsister  qu'en  consommant  des 
produits  du  travail.  Et  si  une  meilleure  éco- 
nomie des  forces  exige  la  division  du  travail, 
cette  division  n'exige  pas  que,  dans  la  répar- 
tition, les  uns  aient  le  droit  d'enlever  la  meil- 
leure part  des  autres. 

Il  n'est  pas  vrai  qu'il  faille  des  gens  «  pro- 
duisant »  et  d'autres  «  faisant  produire  ». 
Pas  plus  qu'il  ne  doit  y  avoir  des  «  dirigés  »  et 
des  «  dirigeants  »  ;  des  gens  «  qui  pensent  » 
et  des  gens  «  pour  lesquels  on  pense  ». 


DEFENSE  DES   SALAIRES  127 

Et  alors,  envisagées  à  ce  point  de  vue,  les  ré- 
formes que  les  «  bonnes  âmes  »  trouvent  si  con- 
sidérables qu'ils  estiment  qu'elles  ne  doivent 
être  concédées  que  graduellement,  et  avec 
beaucoup  de  restrictions,  alin  de  ne  pas  trou- 
bler la  bonne  marche  de  la  société  capitaliste, 
deviennent  bien  anodines  au  point  de  vue  de 
l'ouvrier  conscient,  et  seraient  quantité  né- 
gligeable s'il  ne  savait,  qu'en  eflet,  la  société 
ne  se  transforme  pas  en  un  jour,  et  qu'en  at- 
tendant d'être  assez  fort  pour  exiger  tout,  il 
est  bon  de  profiter  de  tous  les  avantages  que 
l'on  peut,  en  cours  de  route,  arracher  à  ses 
exploiteurs. 


Seulement,  ce  que  les  politiciens  tentent  de 
démontrer  comme  but  final  aux  travailleurs, 
ceux  qui  ont  conscience  de  leur  place  en  l'hu- 
manité, ne  le  considèrent  que  comme  une 
amélioration  transitoire  dont  ils  s'emparent 
pour  demander  davantage.  Etc'estparce  qu'ils 
savent  que  cela  leur  est  dû  qu'ils  le  récla- 
ment comme  un  droit,  en  essayant  au  besoin 
de  l'imposer  par  la  force  de  leur  volonté  et  de 
leur  union,  et  se  refusent  aie  solliciter  comme 
une  grâce. 


128  RÉFORMES,   REIVOLUTION 

Oui.  le  travailleur  apprend  à  se  passer  des 
protecteurs,  bénévoles  ou  malévoles,  qui  s'in- 
téressent à  lui.  Il  apprend,  lentement,  mais 
progressivement,  à  vouloir  par  lui-même,  il 
comprend  qu'il  ne  se  libérera  définitivement 
qu'en  détruisant  l'ordre  de  choses  qui,  jus- 
qu'ici, a  fait  de  lui  un  animal  à  part  dans  l'é- 
tat social  ;  l'exercice  de  ses  forces  finira  de 
lui  apprendre  tout  ce  que  Ton  peut  lorsqu'on 
sait  vouloir. 


C'est  la  révolution!  clament  ceux  qui  vou- 
draient bien  lâcher  quelques  concessions  pour 
sauver  l'ordre  capitaliste  existant. 

Eh  !  oui,  c'est  la  révolution. 

Que  ceux  qui  détiennent  le  pouvoir  et  la 
richesse  nous  laissent  organiser  notre  vie 
comme  nous  l'entendons  ;  que  ceux  qui  se 
sont  emparé  des  moyens  do  production,  nous 
rendent  la  part  qui  nous  permettra  d'évoluer 
librement  ;  qu'on  nous  rende  la  part  du  sol  à 
laquelle  nous  donne  droit  le  fait  d'exister,  et 
là  qu'on  nous  laisse  évoluer  librement,  nous 
n'aurons  plus  besoin  de  faire  appel  à  la  révo- 
lution, car  ce  n'est  pas  pour  le  plaisir    de  ti- 


DÉFENSE    DES    SALAIRES  129 

rcr  des  coups  de  fusil  que  nous  sommes  révo- 
lutionnaires. 

Mais,  tant  qu'il  y  aura  des  gens  pour  exer- 
cer le  pouvoir  au  nom  de  majorités  (fictives) 
imbéciles; 

Tant  qu'il  y  aura  des  gens  pour  repousser 
nos  réclamations,  sous  prétexte  qu'elles  peu- 
vent perturber  l'ordre  de  choses  qui  assure 
l'exploitation  et  la  misère; 

Tant  que  l'état  social  sera  divisé  en  gens 
qui  ont  tous  les  moyens  de  développement  à 
leur  disposition,  et  en  gens  qui  doivent  se 
contenter  des  bribes  que  l'inertie  ou  la  con- 
descendance des  premiers  leur  permet  d'espé- 
rer; 

Tant  que  nous  n'aurons  pas  réalisé  notre 
rêve  de  justice  et  de  liberté  où  chacun,  en 
retour  de  sa  part  dt;  travail  aura  droit  à  tout  ^ 
ce  qui  peut  concourir  à  son  développement 
intégral,  nous  ferons  entendr»;  nos  réclama- 
tions, en  cherchant  à  les  imposer  chaque  fois 
que  cela  nous  sera  possible. 


vin 

LE    3ILTUAL1SME 


La  racine  du  mal.  —  Mauvais  etïet  de  l'établissement 
d'une  valeur  d'échange.  —  Guildes  et  corporations.  — 
S'adapter  n'est  pas  révolutionner.  —  Tendance  à 
«  Unilatéraliser  ».  —  Les  «  petits  profits  ».  —  Men- 
songe des  panacées.  —  a  L'aide  mutuelle  »  basée  sur 
la  disparition  des  «  mutualistes  ».  —  La  pratique  du 
ï  mutualisme  engendre  la  concurrence.  —  Mensonges 
des  systèmes.  —  Le  moyen  vaut  surtout  par  ce  que  va- 
lent ceux  qui  le  mettent  en  œuvre.  —  Si  le  présent  ne 
peut  être  sacrifié  à  l'avenir,  il  ne  peut  avoir  de  va- 
leur qu'en  en  tenant  compte. 

Maintenant  que  nous  avons  t'ait  la  critique 
dos  divers  moyens  préconisés  par  les  socia- 
listes et  autres  «  améliorateurs  »,  nous  avons 
à  passer  en  revue  quelques-unes  des  réfor- 
mes qu'ils  nous  préconisent,  ainsi  qu'à  faire  la 
critique  du  Parlementarisme. 


LE   MUTUALISME  131 

D'abord,  avant  tout,  —  je  serais  forcé  de  le 
répéter  encore  plus  d'une  fois  au  cours  de  ce 
volume,  —  étant  admis,  et  démontré,  que 
le  mal  social  dérive  de  l'organisation  indivi- 
duelle de  la  propriété,  et  de  la  mainmise,  par 
quelques-uns,  à  leur  profit,  sur  les  moyens 
de  production,  du  système  d'échange  et  de 
l'invention  de  la  monnaie,  valeur  fictive  et  re- 
présentative des  produits  échang-és  qui  per- 
met à  ceux  qui  s'en  sont  emparé  de  fausser 
les  bases  du  marché,  il  est  bien  clair  que 
toute  transformation  sociale  —  ou  soi-disant 
telle  —  qui  se  faronne  d'après  leur  fonctionne- 
ment, et  les  conserve  dans  son  organisation, 
soit  sous  la  forme  où  ils  existent,  soit  sous 
une  forme  nouvelle,  pourra  bien  atténuer  le 
mal  en  le  répartissant  un  peu  plus  également, 
mais  ne  le  détruit  pas.  Ce  n'est  qu'un  pallia- 
tif, et  non  une  transformation  sociale. 


Si  la  misère  existe  c'est  que  la  société  est 
organisée  de  telle  façon  que  les  uns  sont  obli- 
gés de  vendre  leur  force  de  travail  à  d'au- 
tres, et  forcés  de  la  céder   au  prix  qu'ils  en 


132         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

trouvent,  et  pour  le  temps  seulement  que  l'on 
veut  bien  les  employer. 

Une  autre  cause  de  misère  est  que  l'échange 
dos  produits  est  basé  sur  la  valeur  qui  leur 
est,  respectivement  mais  arbitrairement  attri- 
buée; car  il  n'existe  et  ne  peut  exister  aucun 
étalon  permettant  d'évaluer  chaque  produit 
à  sa  valeur  exacte. 

L'établissement  de  la  valeur  d'échange  a 
pour  effet  de  transformer  en  cause  de  misère 
l'abondance  des  produits,  en  permettant  aux 
-  détenteurs  des  moyens  d'échange  de  profiter 
do  cette  abondance  pour  en  donner  un  prix 
dérisoire  au  producteur  qui,  vu  le  manque 
d'argent,  est  forcé  de  liquider  à  n'importe  quel 
prix,  tandis  que  le  consommateur  profite  très 
peu  de  cette  abondance,  car  les  produits  ne 
lui  arrivent  que  grevés  du  bénéfice  dont  veut 
bien  se  contenter  Taccapareur,  augmenté  de 
celui  de  tous  les  intermédiaires. 

Par  conséquent,  pour  être  efficace,  pour 
détruire  et  non  déplacer,  ou  seulement  atté- 
nuer les  maux  qu'elle  se  propose  de  guérir, 
toute  réforme  doit  abolir  le  salariat  et  toute 
valeur  représentative  dans  les  échanges.  Si- 
non elle  n'est  qu'une  fumisterie. 


LE    MUTUALISMË  133 

Or,  un  des  moyens  préconisés  pour  guérir 
les  maux  sociaux,  préconisés  par  ceux  qui 
voudraient  —  ou  avoir  l'air  de  —  faire  quel- 
que chose,  sans  toucher  aux  privilèges  exis- 
tants, vient  en  première  ligne  le  Mutualisme. 

Oh!  ce  n'est  pas  qu'ils  l'aient  inventé.  De 
tous  temps  les  individus  ont  essayé  de  parer 
aux  misères  sociales  en  se  groupant  en  vue 
de  se  soutenir  les  uns  les  autres. 

Ainsi,  sans  remonter  aux  Grecs  et  aux  Ro- 
mains, chez  qui,  paraît-il.  existaient  déjà  des 
groupements  analogues,  les  corporations,  les 
ghildes,  frairies  et  confréries  du  moyen  âge, 
sont  des  associations  de  secours  mutuels  d'une 
autre  envergure  que  celles  d'à  présent,  où  ce- 
lui qui  avait  hesoin  était  secouru  d'une  fa- 
çon autrement  fraternelle  que  dans  celles 
existantes  oii  le  malade  n'est  envisagé  que 
comme  un  écornifleur.  où  le  désir  d'augmen- 
ter le  capital  fait  oublier  le  but,  qui  est  de 
se  venir  en  aide. 


Essayer,  par  l'aide  mutuelle,  de  parer  aux 
misères  engendrées  par  l'état  social,  c'est, 
en  somme,  un    désir  très  légitime.  L'état  so- 


134  RÉFORMES,    REVOLUTION 

cial  actuel  ne  pouvant  être  brisé  du  jour  au 
lendemain,  que,  en  attendant  de  pouvoir  le 
transformer,  ceux  qui  soutirent  de  son  orga- 
nisation essaient  d'atténuer  les  misères  les 
plus  lourdes,  par  leurs  propres  efforts,  sans 
rien  attendre  de  leurs  maîtres  ou  de  bienfai- 
teurs bénévoles,  c'est  une  tentative  à  encou- 
rager, et  qui  ne  peut  être  combattue. 

Seulement,  ce  qu'il  faut  démontrer,  et  ce 
dont  il  faut  bien  que  s'imprègnent  ceux  qui 
se  groupent  en  vue  d'acquérir  quelque  adou- 
cissement au  sort  que  leur  fait  la  société  ac- 
tuelle, c'est  que  ces  moyens  ne  sont  qu'une 
adaptation  à  l'état  social  présent,  un  émoUient 
sur  le  chancre  d'exploitation  qui  les  ronge, 
qu'un  moyen  d'atténuer  le  mal  ;  mais  que  leur 
émancipation,  et  que  la  possibilité  de  se  dé- 
velopper intégralement,  exigent  d'autres  ef- 
forts, d'autres  moyens. 


Mais  on  a  toujours  tendance  à  vanter  son 
«  ours  »,  surtout  lorsqu'on  cherche  à  le  pla- 
cer; aussi  les  partisans  d'un  système  ont-ils 
tendance  à  le  doter  de  toutes  les  vertus.  Et 
ils  insisteront  d'autant  plus  sur  certains  avan- 


LE   MUTUALISME  135 

tages  qu'ils  sont  plus  problématiques.  Ce  qui 
existe  n'a  pas  besoin  d'être  démontré. 

Puis,  à  côté  de  ceux-là,  sont  venus  se  pla- 
cer ceux  qui  ont  toujours  quelque  panacée 
pour  g-uérir  les  maux  de  l'état  social,  et  ont 
la  prétention  de  rendre  tout  le  monde  heu- 
reux, sans  toucher  aux  privilèges,  sans  faire 
rendre  gorge  à  ceux  qui  se  sont  emparé  de 
la  richesse  sociale. 

Et  alors,  les  petits  profits  immédiats  que 
peut  réellement  donner  tel  ou  tel  système,  et 
qui  sont  la  seule  raison  que  l'on  pourrait  avoir 
de  les  [employer,  ne  deviennent  plus  qu'une 
chose  accessoire,  leur  vrai  mérite,  leur  seule 
vertu,  c'est  que  leur  emploi  va  changer  l'état 
social  et  faire  que  les  travailleurs,  tout  en  con- 
tinuant à  être  pressurés,  exploités  —  puisque 
le  nouveau  système  se  targue  de  ne  pas  tou- 
cher aux  «  droits  acquis  »  —  vont  nager  dans 
l'abondance  et  la  félicité. 


Par  l'emploi  de  tel  ou  tel  système  —  à  en- 
tendre ces  marchands  d'orviétan,  —  l'ouvrier 
va  se  trouver  alfranchi  de  l'exploitation  pa- 
tronale; le  bien-être  va  s'installer  à  son  foyer  ; 


136         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

la  misère  en  ser;i  à  tout  jamais  chassée;  et 
son  sort  en  sera  tellement  chang-é,  qu'il  ne 
pourra,  décemment  rien  désirer  de  plus. 

Mensonges!  mensong-es!  Si,  par  l'intermé- 
diaire de  la  coopérative,  l'acheteur  trouve  à 
réaliser  un  léger  bénéfice  sur  ce  qu'il  achète, 
c'est  autant  de  gagné,  c'est  un  «  petit  profit  » 
qu'il  aurait  tort  do  dédaigner,  mais  l'assiette 
coriimerciale  n'en  est  en  rien  changée;  les 
échanges  opérés  au  moyen  d'une  valeur  re- 
présentative continuent,  cachant  l'exploita- 
tion capitaliste,  à  perturber  les  rapports  entre 
acheteur  et  vendeur. 

Si,  par  l'association,  le  travailleur  arrive 
à  devenir  son  propre  patron,  tant  mieux! 
qu'il  apprenne  à  être  indépendant;  mais, 
encore  ici,  tant  que  subsistera  le  système 
commercial  qui  nous  régit,  l'amélioration  sera 
des  plus  faibles,  il  restera  l'exploité  de  la  ban- 
que et  de  la  concurrence. 

Si,  au  moyen  d'institutions  de  prévoyance, 
il  arrive  tant  bien  que  mal  à  pallier,  —  plu- 
tôt mal  que  bien,  —  au  chômage,  à  la  mala- 
die, à  l'incapacité  de  travail,  ce  n'est  qu'en  ro- 
gnant sur  un  budget  déjà  insuffisant,  en 
accumulant  les  privations. 


LE   MITUALISME  137 

Quant  à  la  fameuse  retraite  que  quelques- 
unes  de  ces  associations  prévoient  pour  leurs 
membres,  non  seulement  elle  ne  permet  pas 
d'en  vivre  à  celui  qui  la  touche,  mais  encore 
elle  ne  peut-être  servie  aux  plus  favorisés  qu'à 
condition  que  la  plupart  de  ceux  qui  versent 
meurent  avant  que  le  terme  soit  venu  pour 
eux  de  la  toucher. 

Pour  ce  qui  est  des  sociétés  de  secours  mu- 
tuels, on  sait  qu'elles  ne  vivent  que  grâce  à  la 
g-énérositédes  membres  honoraires,  qu'en  obte- 
nant des  médecins  de  renoncer  à  la  plus  grande 
partie  de  leur  salaire.  Ce  sont  des  œuvres  de 
mendicité  déguisée.  Et  les  secours  qu'elles  ac- 
cordent ne  sont  que  pour  un  délai  très  court.  Il 
ne  faut  pas  s'aviser  d'être  malade  longtemps. 

Et,  ici,  on  se  heurte  vite  à  l'impasse.  L'état 
précaire  de  ces  associations  ne  tient  pas  à  la 
faiblesse  numérique  de  leur  effectif.  Car,  après 
un  certain  chiffre,  l'augmentation  des  parti- 
cipants aux  secours  suit  l'augmentation  des 
participants  aux  versements.  Augmenter  les 
versements,  c'est  augmenter  les  privations 
immédiates  pour  un  besoin  qui  no  se  pré- 
sentera peut-être  pas. 


8. 


138         RÉFORMES,  REVOLUTION 

Et  quel  est  l'esprit  que  développent  ces  pré- 
tendues associations  de  réforme  sociale,  de 
soi-disant  solidarité,  et  d'initiative? 

Dans  les  sociétés  de  retraite,  on  dénombre 
combien  de  sociétaires  sont  morts  dans  l'année 
qui  finit;  on  escompte  combien  il  en  mourra 
dans  l'année  qui  commence,  car  la  retraite 
espérée  ne  peut-être  payée  qu'à  un  nombre 
restreint  de  survivants.  On  compte  sur  la  Pro- 
vidence-Grippe, Bronchite,  ou  Tuile  quelcon- 
que pour  diminuer  le  nombre  des  gueules  af- 
famées. 

Dans  les  coopératives  de  consommation,  on 
n'envisage  que  le  décompte  à  toucher  au  bout 
de  l'année;  à  payer  le  moins  cher  possible, 
sans  s'inquiéter  de  quelle  façon  les  fournis- 
seurs peuvent  abaisser  les  prix.  —  Provi- 
dence X. 

Dans  les  syndicats  purement  syndicalistes, 
Oifi  ne  vise  qu'à  l'augmentation  de  salaire,  sans 
voir  que  l'amélioration  qu'elle  apporte  n'est 
que  temporaire,  que  l'augmentation  des  pro- 
duits ne  tarde  pas  à  rétablir  le  niveau,  et  que 
la  seule  défense  des  salaires  n'est  qu'une  im- 
passe. Ici,  encore,  on  compte  sur  une  Provi- 
dence-Inconnue qui  arrangera  les  choses,  de 


LE    MUTUALISME  139 

façon  à  ce   que   les  salaires  augmentent,   et 
que  diminue  le  coût  de  la  vie! 

On  a  créé  des  mutuelles  pour  l'achat  de  va- 
leurs à  lots.  On  compte  sur  la  Providence-Ha- 
sard qui  apportera  aux  participants  un  ou 
plusieurs  gros  lots  à  partager.  Mais,  à  aucun 
moment  on  ne  s'est  demandé  où  sont  prélevés 
les  intérêts  que  l'on  touche,  cette  prime  au 
Capital  qu'on  leur  fait  miroiter.  Que  cela  sorte 
de  la  poche  du  contribuable,  de  la  sueur  du 
travailleur,  qu'importe  I  pourvu  que  l'on  de- 
vienne capitaliste  à  son  tour. 


D'autres  associations  se  proposent  le  prêt  à 
leurs  adhérents. 

Certes,  il  est  très  agréable  desavoir,  en  cas 
de  besoin,  où  s'adresser  pour  trouver  la  somme 
qui  vous  tirera  d'une  passe  difficile.  Mais  tout 
cela  c'est  de  la  prévoyance,  c'est  l'argent  que 
l'on  se  prive  do  dépenser  pour  pouvoir  le  trou- 
ver en  temps  opportun,  et  n'a  sur  la  société, 
qu'il  soit  mis  dans  une  caisse  commune  pas 
plus  d'effet,  que  mis  dans  un  coin  de  tiroir  de 
sa  commode. 

Et  c'est  cet  acharnement,  de  la  part  de  ceux 


140         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

qui  les  préconisent,  à  vouloir  présenter  aux 
naïfs  ces  palliatifs  comme  des  remèdes  so- 
ciaux, qui  a  entraîné  les  anarchistes  —  et 
aussi  les  socialistes...  autrefois,  lorsqu'ils 
étaient  révolutionnaires  —  à   les  combattre. 

Si  tous  ces  fabrica^iits  de  systèmes  s'étaient 
contentés  de  faire  ressortir  les  avantages  tem- 
poraires qui  en  découlent,  ça  serait  une  absur- 
dité de  les  combattre,  car  nousvivons  dans 
la  société  actuelle,  et  il  est  bien  naturel  de 
chercher,  dans  la  mesure  du  possible  —  à  con- 
dition de  ne  pas  rejeter  le  fardeau  sur  d'au- 
tres —  à  se  garer  de  ses  mauvais  effets. 

Le  premier  droit  de  chacun  est  de  se  rendre 
la  vie  la  moins  mauvaise  possible,  tout  en 
luttant  pour  l'agrandir.  Ce  n'est  que  lorsque 
chaque  individu  aura  augmenté  sa  part  de 
liberté  et  de  bien-ôtre  dans  la  société  actuelle 
qu'il  aura  rendu  possible  la  conquête  de  liber- 
tés nouvelles,  d'un  bien-être  plus  grand.  Atté- 
nuer les  difficultés  d'existence  que  fait  peser 
sur  nous  l'état  social  actuel,  c'est  lutter,  déjà, 
contre  lui,  c'est  s'essayer  à  s'en  sortir. 

Mais,  loin  d'avoir  la  modestie  de  s'en  tenir 
au  pou  de  bien  qu'elles  peuvent  réaliser,  les 
propagateurs  de  ces  petites  machinettes,  tous 


LE    MUTUALISME  141 

ces  inventeurs  de  système,  se  croient  tenus 
de  promettre  ce  qu'ils  ne  peuvent  donner, 
même  indirectement  :  bien-être  immédiat, 
émancipation  présente  et  future,  transforma- 
tion de  l'ordre  social  et  capitaliste;  tandis 
que,  au  contraire,  leurs  systèmes  servilement 
basés  sur  les  entreprises  capitalistes  ne  font 
que  développer  cliez  leurs  adhérents  l'esprit 
de  lucre,  l'espoir  de  recevoir  plus  qu'ils  ne 
donnent,  et  leurs  œuvres  de  solidarité,  par 
leur  mécanisme,  développent  chez  leurs  adhé- 
rents, le  désir  de  voir  disparaître  les  coassociés 
pour  que  s'agrandisse  d'autant  la  part  de  ceux 
qui  restent. 


Mensonge!  car  vous  n'apportez  rien  à  vos 
participants.  Vous  no  l'aidez  à  se  garer  des 
privations  éventuelles,  qu'au  prix  de  priva- 
tions immédiates.  Et  n'opérez  ainsi  qu'un  dé- 
placement de  misère. 

Mensonge  encore,  mensonge  surtout,  lors- 
que vous  affirmez  pouvoir  opérer  un  change- 
ment dans  l'état  social,  car  tous  vos  systèmes 
ne  sont  que  des  adaptions  à  la  société  capita- 
liste, basés  sur  son  système  financier,  n'ayant 


142         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

pour  effet  que  d'amener  le  travailleur  à  se 
croire  capitaliste,  lui  aussi,  lorsqu'il  a  un  tan- 
tième de  co-participation  à  une  action  de  cinq 
cents  francs.  Et  Rotschild  n'est  plus  son  cou- 
sin Jorsqu'il  a  devant  lui  l'amorce  des  millions 
d'un  capital  social,  trompe-œil  qu'une  simple 
division  suffirait,  cependant,  à  lui  en  démon- 
trer tout  le  mirage. 

Et  je  ne  parle,  ici,  que  des  honnêtes.  Je  ne 
veux  pas  faire  mention  de  celles  où  ne  palpent 
vraiment  que  ceux  qui  les  administrent,  de 
celles  où  la  justice  est  forcée  d'intervenir  pour 
préserver  les  intérêts  des  derniers  arrivés 
contre  l'appétit  vorace  des  promoteurs. 


Pour  s'affranchir  n'importe  quel  moyen  est 
bon  —  mais  avec  cette  restriction  que  l'amé- 
lioration ne  s'accomplira  pas  par  l'exploitation 
de  moins  favorisés.  Or,  tout  moyen,  si  excel- 
lent soit-il,  ne  vaut  que  par  ce  que  valent  eux- 
mêmes  ceux  qui  s'en  servent. 

Or,  justement,  pour  amener  des  adhérents 
à  leurs  groupements,  mutualistes,  syndicalis- 
tes et  coopérateurs,  nous  venons  de  le  voir. 


LE    MUTUAL ISME  143 

n'ont  jamais  fait  appel  qu'à  l'esprit  mercan- 
tile, aux  sentiments  bêtement  égoïste  des  in- 
dividus. Et,  il  faut  le  constater,  ce  n'est  qu'en 
déployant  des  qualités  commerciales  et  d'ex- 
ploiteurs qu'on  arrive  à  les  faire  réussir. 

Il  y  a  là  un  cercle  vicieux;  car  l'organisa- 
tion capitaliste  n'est  pas  favorable  à  ceux  qui 
ne  voudraient  déployer  que  des  qualités  de 
solidarité,  de  confiance  et  de  désintéressement. 

Cependant  l'éducation  se  fait,  et  déjà,  cer- 
tains groupements  mutualistes  ou  coopéra- 
teurs,  essaient  de  s'organiser  avec  des  ten- 
dances moins  restreintes  que  le  bénéfice  immé- 
diat à  en  retirer  par  les  associés,  se  proposant 
de  coopérer  à  des  œuvres  d'émancipation  so- 
ciale. 

Mais  il  faudra  les  voir  à  l'œuvre.  Tant  va- 
lent ceux  qui  l'emploient,  tant  vaut  le  moyen. 
Il  faut  compter  aussi  avec  l'ambiance  qui 
transforme  la  mentalité  des  individus  avec  le 
succès. 


Donc,  que  les  individus  emploient  n'importe 
quel  système  qui  leur  aide  à  mieux  vivre,  où 
à  se  prémunir  contre  les  accidents  de  la  vie, 
mais  qu'ils   n'oublient  pas    qu'il    ne    peut    y 


I4i         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

avoir  d'émancipation  complète  de  l'individu 
dans  une  société  basée  sur  l'exploitation,  et 
l'assujettissement,  du  plus  grand  nombre  au 
profit  d'une  minorité  de  privilégiés,  et  que 
s'affranchir  en  rejettant  sur  d'autres  épaules 
le  fardeau  dont  on  se  débarrasse,  c'est  prendre 
rang  parmi  les  exploiteurs. 

Et  c'est  parce  que  l'indépendance  dans  la 
société  actuelle  ne  s'acquiert  pas  sans  préparer 
celle  de  l'avenir  que  nous  sommes  prêts  à  ac- 
cepter tout  moyen  qui,  dans  l'état  présent, 
peut  faciliter  l'affranchissement  des  individus  ; 
mais  nous  combattrons  toujours  tout  moyen 
qui  tendrait  à  libérer  un  groupe  au  détriment 
des  masses,  ou  qui,  pour  une  apparence  ten- 
drait à  sacrifier  l'avenir. 

Seulement,  en  profitant  de  toutes  les  occa- 
sions qui  se  présentent  pour  revendiquer  tou- 
tes les  libertés,  tout  le  bien-être,  auxquels 
ils  ont  droit,  les  individus  ne  doivent  pas  ou- 
blier qu'allonger  sa  chaîne  d'un  maillon  n'est 
pas  encore  la  liberté,  et  que,  dans  l'état  social 
actuel,  l'indépendance  économique  ne  se  con- 
quiert qu'au  détriment  de  ceux  qu'on  laisse 
derrière. 


IX 
LE   COOPERATISME 


Illusions  sur  le  coopératisme.—  Echecs  des  coopératives 
de  production.  —  Ouvriers.  —  Patrons.  —  Coopératives 
de  consommation.  —  Les  théoriciens.  —  Le  bluff.  — 
Tout  se  tient  dans  la  société.  —  On  produit  pour  agio- 
ter, non  pour  consommer.  —  La  loi  dos  salaires.  —  Le 
recrutement  des  associés.  —  Le  mirage.  —  On  ne  lutte, 
sur  son  terrain  contre  le  capital  qu'en  lui  empruntant 
ses  moyens.  —  La  société  composée  de  coopératives 
ne  serait  pas  changée.  —  Les  coopératives  anglaises. 

—  Les    coopératours-exploiteurs.    —    On    n'apprends 
pas  à  se  libérer  du   mercantilisme   en  le   pratiquant. 

—  Bien  compris   le  coopératisme  peut  affranchir  in- 
dividuellement quelques-uns,  mais  ne  peut  devenir  un 

moyen  d'affranchissement  général.  —  Il  faut  détruire 
la  propriété. 

Le  coopératisme,  comme  moyen  d'émanci- 
pation sociale,  eut  sa  plus  grande  vogue  après 
la  révolution  de  1848. 

L'écrasement  des  travailleurs  dans  les  jour- 

9 


146         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

nées  de  Juin  18 i8  ayant,  pour  quelque  temps, 
imposé  silence  à  la  propagande  socialiste,  il 
fallait  quand  môme  une  issue  au  mécontente- 
ment des  exploités.  Il  se  formula  dans  l'idée 
d'associations  ouvrières  de  production. 

L'émancipation  des  ouvriers  devait,  cette 
fois,  se  faire  pacifiquement  et  sans  coup  férir. 
Le  patronat  n'avait  qu'à  bien  se  tenir.  Ses  jours 
étaient  comptés.  Le  prolétariat  av!iit  trouvé 
sa  voie.  S,)n  affranchissement  n'étai  t  plus  qu'u  no 
question  de  temps  et  de  méthode. 

Et  le  gouvernement  d'alors,  féroce  défen- 
seur de  la  propriété  —  les  massacres  de  Juin 
l'attestent  —  encouragea  ce  courant  par  des 
subventions.  De  nombreuses  coopératives  de 
production  furent  organisées  et  se  mirent  à 
fonctionner. 

Par  malheur,  ce  n'était  pas  ce  que  l'on  avait 
cru.  Non  seulement  le  système  capitaliste  n'en 
fut  pas  atteint,  mais,  même  avec  la  subvention 
gouvernementale,  ce  n'était  pas  si  facile  que 
cela  de  produire  à  son  compte.  Car  ce  n'est  pas 
le  tout  de  produire.  Il  faut,  surtout,  trouver 
des  débouchés  à  sa  production,  et  pour  trouver 
ces  débouchés  il  faut  entrer  en  conflit  avec 
les  producteurs  capitalistes  :  individus  ou  as- 


LE    COOPÉRAÏISME  147 

sociations  et  pouvoir  leur  faire  concurrence. 

Aussi,  nombreuses  furent  les  faillites  de  ces 
essais.  Faillites  auxquelles  le  coup  d'Etat  de 
décembre  donna  bien  le  coup  de  pouce  pour 
quelques-unes  de  ces  associations,  mais  ne  fit 
qu'en  abréger  l'agonie. 

Et  la  demi-douzaine,  à  peine,  qui  survécu- 
rent, étaient  devenues,  ni  plus  ni  moins,  que 
des  associations  de  capitalistes,  n'ayant  plus 
de  coopératives  que?  le  nom. 


L'idée  de  coopération  resta  donc  endormie, 
durant  tout  l'empire,  pour  ne  se  réveiller  qu'a- 
près regorgement  du  prolétariat  de  mai  71. 

L'égorgemcnt  ou  l'emprisonnement  de  tous 
ceu.x^  qui  se  réclamaient  du  socialisme,  la  me- 
nace de  Tarrestation  toujours  suspendue  pour 
ceux  qui  aurai(;nt  osé  le  propager,  le  régime 
de  terreur  permanent,  et  le  bâillonnement  de 
toute  pensée  liardie  semblaient  faire  croire  à 
la  bourgeoisie  qu'elle  en  avait  enfin  fini  avec 
les  réclamations  sociales. 

Mais  la  rivière  qui  ne  peut  renverser  l'obs- 
tacle qui  entrave  son  libre  cours  le  tourne. 
Dès  73,  sous  prétexte  de  délégations  ouvrières 


148         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

à  l'exposition  de  Vienne,  le  mouvement  ouvrier 
se  fit  jour.  Et  l'idée  de  la  coopération,  elle- 
même,  reparut  à  la  lumière,  par  la  formation 
de  coopératives,   de  consommation  cette  fois. 

La  bourgeoisie  ne  supportant  pas  les  réunions 
où  l'on  pouvait  discuter  ses  privilèges,  il  fal- 
lait bien  que  l'activité  de  ceux  qui  cherchent 
le  mieux  se  fit  jour.  Quoi  de  plus  innocent,  pour 
l'autorité,  qu'une  réunion  do  gens  se  réunis- 
sant pour  acheter  du  lard,  des  pommes  de 
terre,  et  des  haricots  I  Et  des  tentatives  de  coo- 
pération surgirent  de  tous  côtés. 

Et,  certainement,  pour  la  plupart  de  leurs 
promoteurs,  il  ne  s'agissait  bien  que  d'acheter 
de  l'épicerie  à  meilleur  compte,  sans  plus. 
Mais  la  question  commerciale  regardait  le 
conseil  d'administration;  mais  les  adhérents 
pouvaient  se  rencontrer  dans  le  local  de  l'as- 
sociation, et,  dans  ces  réunions  occasionnelles, 
pouvaient  se  faire  jour  les  plaintes  sur  l'état 
présent,  l'espoir  en  l'avenir.  Et  l'activité  que 
la  bourgeoise  avait  cru  tuer  se  transporta 
dans  les  coopératives.  C'est  alors  que  vinrent 
les  théoriciens  qui  prétendirent  y  avoir  décou- 
vert le  moyen  infaillible  de  l'émancipation 
ouvrière.  Infaillible  et  pacifique.  Car,  l'ouvrier 


LE    COOPÉRATISME  149 

a  bien  le  droit  decherclier  à  s'émanciper,  mais 
à  la  condition  de  respecter  les  privilèges  ac- 
quis, et  de  ne  pas  troubler  l'harmonie  so- 
ciale I 

Inutile  de  dif  e  que,  lorsque  nous  démontrons 
qu'il  est  impossible  aux  travailleurs  de  s'éman- 
ciper, —  en  tant  que  classe  —  sans  détruire 
les  privilèges  existants,  sans  reprendre  à  ceux 
qui  les  détiennent  les  moyens  de  production, 
c'est  nous  qui  sommes  les  utopistes  1 


Et,  sur  cette  question  comme  sur  beaucoup 
d'autres,  les  anarchistes,  lorsqu'ils  se  formè- 
rent en  groupements  distincts,  écœurés  des 
palinodies  et  des  mensonges  que  l'on  débitait 
aux  crève-faim,  se  mirent  à  combattre  le  coo- 
pératisme,  puisqu'on  voulait  le  faire  passer 
pour  un  moyen  d'émancipation. 

Car  il  y  a  ceci  de  particulier  à  l'esprit  humain, 
une  chose  n'est  bonne  qu'à  condition  que  l'on 
amplifie  et  multiplie  ses  vertus.  C'est  ce  qu'ont 
si  bien  compris  l'annonce  et  la  réclame.  En 
politique  et  en  économie  sociale,  il  en  est  de 
môme.  Toute  réforme  n'est  bonne  qu'à  condi- 
tion qu'elle  guérisse  tous  les  maux  sociaux. 


150         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Et  les  théoriciens  du  coopératisme  n'ont  pas 
failli  à  vouloir  en  faire  une  panacée. 

Mais  tout  se  tient  dans  l'Etat  social,  et  le 
mal  qu'il  engendre  ne  se  guérit  qu'en  s'atta- 
quant  aux  causes.  Et  ce  sont  eHes,  ji^stement, 
qu'on  laisse  subsister. 

Ce  qui  est  une  des  causes  de  la  misère,  c'est 
que  les  moyens  de  production  sont  aux  mains 
d'une  minorité  qui  s'en  sert  pour  exploiter  ceux 
qu'elle  emploie  pour  les  mettre  en  œuvre  ; 
mais  c'est  aussi  parce  que  cet  état  de  choses 
a  engendré  toute  une  organisation  économi- 
que à  laquelle  sont  forcés  de  se  plier,  dans 
l'état  social  actuel,  même,  ceux  qui  V(judraient 
en  sortir. 

Ainsi,  la  production  n'est  pas  organisée  en 
vue  de  produire  pour  satisfaire  les  besoins  des 
membres  de  la  société,  mais  pour  faire  des 
bénéfices  et  agioter.  De  sorte  qu'il  se  produit 
cette  anomalie  que  si  la  production  d'un  objet 
—  industriel  ou  du  sol  —  dépasse  une  certaine 
moyenne,  son  abondance  au  lieu  d'être  un 
bienfait  pour  tous,  est  une  cause  de  ruine  pour 
ceux  qui  l'on  produit,  car  cette  abondance  en- 
traîne une  dépréciation  (jui  en  rend  la  vente 
onéreuse  au  lieu  d'être  rémunératrice  ;  de  plus, 


LE   COOPÉRATISME  151 

leur  oncoifïbromont  en  mag-asins  occasionne 
un  chômage  plus  ou  moins  long,  et,  en  fin  de 
compte,  un  abaissement  des  salaires. 

D'autre  part,  avt^c  le  système  social  existant, 
nous  l'avons  déjà  vu  dans  le  dernier  cliapitre, 
il  est  impossible  de  produire  à  bon  marché.  La 
valeur  d'échange  entraine  le  salariat,  et  le  sa- 
lariat exige  que  chaque  objet  incorpore  dans 
sa  valeur,  celle  que  le  travail  de  chaque 
main,  par  lesquelles  il  est  passé,  est  censé  y 
avoir  ajouté.  Et  comme  l'état  social  est  en- 
combré d'intermédiaires  qui  n'ont  d'autre  rôle 
que  de  prélever  un  bénéfice  sur  ce  qui  leur 
passe  par  les  mains,  la  valeur  de  chaque  objet 
a  vite  fait  de  grossir. 

Mais  notre  mauvaise  organisation  sociale 
entraîne  également  des  manutentions  et  des 
travaux  de  surveillance,  de  comptabilité,  que 
supprimerait  une  société  mieux  organisée,  tout 
ce  travail  improductif  contribue  à  grever  la 
production;  de  sorte  que  nombre  d'objets  qui, 
dans  une  société  normalement  constituée,  ne 
coûterait  qu'un  léger  eU'ort  à  produii'e,  pren- 
nent, dans  la  société  capitaliste,  une  valeur 
mai'chaiidc  hors  de  projiosition  avec  leur  vraie 
valeur. 


153         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Et  il  s'établit  ainsi,  pour  le  travailleur,  une 
sorte  d'équilibre  qui  le  condamne  à  ne  pas 
sortir  de  cette  situation. 

Son  salaire  normal  ne  lui  permet  que  la  sa- 
tisfaction des  besoins  les  plus  primordiaux, 
les  plus  urgents.  S'il  arrive  à  faire  élever  ce 
salaire,  les  objets  qu'il  fabrique  augmentent 
de  valeur,  ce  qui,  forcément,  incite  ceux  qui 
les  consomment,  à  réclamer,  eux  aussi,  une 
augmentation.  Et,  de  répercussion  en  réper- 
cussion, si  le  travailleur  gagne  davantage,  le 
coût  de  la  vie  s'est  élevé  d'autant,  sinon  plus. 

C'est  une  loi  économique  —  de  la  société 
actuelle —  à  laquelle  ne  peut  parer  la  coopé- 
ration. 


Et  les  partisans  de  la  coopération  de  répon- 
dre :  «  En  supprimant  quelques  intermédiai- 
res, nous  augmentons  d'autant  la  part  des 
producteurs!  » 

Nous  aurons  à  répondre  à  cela  plus  loin. 
Voyons  d'abord  ce  que  vaut  en  elle-même  la 
coopération. 

Il  faut  trouver  d'abord  les  associés.  Et  ces  as- 
sociés ne  se  peuvent  trouver  qu'en  leur  faisant 


LE    COOPÉRATISME  153 

miroiter  les  avantages  immédiats  que  tireront 
de  l'association  les  coassociés.  Ce  qui  n'a 
rien  à  voir  avec  les  idées  d'émancipation  gé- 
nérale. 

Une  fois  les  adhérents  réunis,  il  faut  trou- 
ver le  capital  nécessaire  pour  marcher.  Soit 
en  empruntant  aux  économies  personnelles 
dei  co-participants,  soit  à  un  capitaliste  bien- 
veillant qui  se  targue  de  travailler  ainsi  à  l'é- 
mancipation ouvrière. 

Mais  l'insuffisance  de  l'outillage  mécanique 
—  car  on  ne  réunit  jamais  de  grands  capitaux 
ainsi  —  ne  permet  pas  de  lutter  contre  l'ou- 
tillage puissant  des  sociétés  capitalistes,  et  l'é- 
conomie réalisée  sur  les  intermédiaires  est  lar- 
gement absorbée  par  le  travail  supplémen- 
taire. 

D'autre  part,  il  est  impossible  au  plus  grand 
nombre  des  travailleurs  de  réaliser  des  éco- 
nomies. Et  comme  les  philanthropes  bourgeois, 
venant  en  aide  aux  ouvriers,  sont  plutôt  ra- 
res, et  que,  le  plus  souvent,  ils  se  fatiguent 
vite,  restreint  est  le  nombre  de  ces  tentatives. 
Et,  de  plus,  toutes  ne  trouvent  pas  des  chan- 
ces favorables  de  réussite  ;  de  sorte  que  l'in- 

lluence  de  celles  qui  réussissent  est  nulle  sur 

9. 


154         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

la  inarclio  éconurnique  de  l'ordre  social,  et  la 
plus  grande  masse  des  travailleurs  reste  à  la 
merci  des  capitalistes,  prêts  à  accepter,  pour 
ne  pas  crever  de  faim,  les  salaires  de  famine 
qu'on  leur  offre,  et  permettant  à  leurs  maîtres 
de  défier  toute  concurrence. 


Raison  de  plus,  dira-t-on  pour  pousser  à  la 
création  d'associations  ouvrières,  qui,  en  enle- 
vant les  travailleurs  aux  capitalistes,  les  met- 
tront hors  d'état  de  soutenir  la  concurrence. 

Mais  nous  venons  de  voir  que  ce  n'est  pas 
à  la  portée  de  tous  les  travailleurs  de  trouver 
le  capital  nécessaire  pour  débuter,  et,  ce  ca- 
pital trouvé,  de  saisir  un  concours  favorable 
de  circonstances  permettant  de  se  faire  sa 
place  dans  le  conflit  do  compétitions  qu'est  le 
marché  industriel. 

Mais  le  nombre  des  coopératives  viendrait-il 
à  se  multiplier,  ou  quelques-unes  d'entre  elles 
deviendraient-elles  assez  puissantes  pour  con- 
currencer la  production  capitaliste,  cela  n'au- 
rait encore  aucune  action  sensible  sur  l'en- 
semble de  l'état  social. 

Car,  pour  lutter  et  se  maintenir  dans  l'état 


LE  coopérâtisme  t<55 

sticial  présent,  il  leur  ;i  fallu  cinpruuU'i-  au 
capitalisme  ses  propres  armes,  ses  moyens  J'é- 
change, tout  le  système  qui  le  fait  vivre,  et, 
par  conséquent,  on  n'a  rien  changé. 

Tous  les  travailleurs  réussiraient-ils  à  se 
grouper  en  coopératives  que  leur  sort,  en  tant 
que  producteurs,  en  admettant  qu'il  se  fût 
légèrement  amélioré,  n'en  resterait  pas  moins 
au-dessous  de  ce  qu'ils  sont  en  droit  de  ré- 
clamer, qu'il  leur  manquerait  touJDurs  les 
moyens  de  se  développer  intégralement.  Car, 
.encore  une  fois,  l'existence  du  salariat,  reste 
pour  faire  augmenter  le  coût  de  la  vie  avec 
son  élévation. 


On  aurait  réussi,  tout  simplement,  à  empê- 
cher quelques  capitalistes  à  user  de  leur  for- 
lune  pour  l'augmenter  dans  des  entreprises 
industrielles  ou  commerciales,  mais  il  n'en 
faudrait  pas  moins  prélever  sur  le  travail  de 
ceux  qui  produisent,  la  rente  à  servir  aux 
possesseurs  des  valeurs  mohilières  etimniobi- 
lières  existantes,  et  de  celles  qu'il  aura  fallu 
créer  pour  les   dédommager   de   l'expropria- 


156  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

lion  (les  moyens  de  production  qu'ils  possèdent. 

Du  reste,  nous  avons,  sous  les  yeux,  la  preuve 
qu'un^  grand  développement  des  associations 
coopératives,  n'empêche  pas  le  régime  capi- 
taliste de  fleurir  concurremment  en  toute  sa 
beauté  ! 

iVous  avons  l'exemple  de  la  fameuse  société 
les  «  Pionniers  »  de  Rochedale  en  Angleterre 
qui,  partie  de  débuts  plus  que  modestes,  est 
arrivée  à  un  développement  formidable,  chif- 
frant ses  affaires  par  je  ne  sais  combien  de 
centaines  de  millions,  ayant  des  sociétaires 
par  toute  l'Angleterre,  et  des  ramifications 
avec  le  monde  entier;  possédant  ses  usines  de 
production,  sa  flotte  pour  aller  chercher  les 
produits  jusque  dans  leur  pays  d'origine.  Ses 
magasins  sont  un  réceptacle  de  tout  ce  que 
l'on  peut  désirer. 

Et  ce  n'est  pas  la  seule.  Il  en  existe  d'autres 
en  Grande-Bretagne  :  Armij  and  Navy  par 
exemple  est  un  autre  léviathan  qui  fait  com- 
merce de  tout. 

Cependant  le  capitalisme  industriel  et  com- 
mercial est  tout  aussi  développé  chez  rios 
voisins  que  partout  ailleurs.  La  crise  ouvrière 
tout  aussi  accentuée. 


LE    COOPÉRATISME  157 

Quant  aux  fameux  «  Pionniers  »  et  les  asso- 
ciations du  même  genre  dont  se  réclament 
les  coopérateurs  d'ici,  c'est  devenu  une  ma- 
chine à  exploitation,  tout  comme  la  première 
entreprise  capitaliste  venue. 

A  côté  de  dirig-eants  à  appointements  de 
ministres,  servis,  dans  leurs  bureaux,  par 
des  larbins  en  culotte  courte,  il  y  a  les  femmes 
qui  empaquettent  le  llié  à  raison  de  deux 
shellings  (2.50)  par  jour,  dans  des  pièces  bas- 
ses, au  milieu  d'une  poussière  irrespirable. 

Et  c'est  l'aboutissant  log-ique  de  l'effort  et 
des  qualités  qu'il  a  fallu  dépenser  pour  arri- 
ver à  faire  prospérer  l'association. 

Pour  dominer  dans  la  lutte  capitaliste,  il 
faut  compter  sur  le  gain  à  conquérir,  les  éco- 
nomies à  réaliser,  et  non  sur  des  idées  géné- 
rales qui  ne  sont  qu'une  entrave  dans  cette 
course  au  profit.  Chez  nous,  n'avons-nous  pas 
l'exemple  de  la  «  Verrerie  ouvrière  »,  de  la 
«  Mine  aux  mineurs  »  deMonthieuxqui,  soute- 
nues parles  groupements  ouvriers,  n'en  sont 
pas  moins  devenues  des  machines  à  exploita- 
tion, ce  qui  ne  les  empêche  pas  de  som- 
brer. 


158         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Et  cela  répond  à  ceux  des  anarchistes  qui 
espèrent,  dans  le  coopératisme,  trouver  les 
moyens  financiers  de  la  lutte  contre  l'état 
social. 

Les  qualités  que,  pour  réussir,  demande  le 
coopératisme,  sont  des  qualités  de  marchand 
et  d'industriel,  ne  s'embarrassant  ni  d'idéa- 
lisme, ni  d'humanitarisme.  Et  la  lutte  de  tous 
les  jours,  pour  résister  à  la  concurrence,  s'ou- 
vrir des  débouchés,  ne  peut  que  développer  ces 
aptitudes  qui,  avec  la  préoccupation  de  faire 
prospérer  l'association,  finissent  par  chasser 
toute  idée  d'émancipation  g-énérale. 

Ne  demandons  donc  aux  institutions,  comme 
aux  individus,  que  ce  qu'ils  peuvent  rendre. 

Que  les  ouvriers,  qui  en  ont  assez  de  subir 
les  caprices  d'un  patron,  cherchent  à  s'en  af- 
franchir, soit  en  cherchant  un  travail  indé- 
pendant, soit  en  se  g'roupant,  pour  produire  à 
leur  compte,  en  commun,  rien  de  mieux.  Ils 
auraient  tort  de  ne  pas  essayer. 

Je  ne  cesserais  de  le  répéter,  nous  vivons 
dans  la  société  actuelle  ;  En  attendant  celle  que 
nous  cherchons  à  réaliser,  il  faut  chercher  à 
nous  rendre,  le  plus  possible,  indépendant  dans 
celle-ci. 


LE    GOOPÉRATISME  159 

Et  puisque  la  coopération  de  production 
peut  vous  affranchir  du  patronat;  puisque  la 
coopérative  de  consommation  vous  met  à  môme 
de  vous  procurer  des  produits  de  meilleure 
qualité,  et  à  meilleur  compte,  que  chez  le 
détaillant  du  coin,  il  est  tout  logique  que  les 
individus  cherchent  dans  ces  moyens  d'action 
une  atténuation  à  leur  servitude  actuelle,  un 
adoucissement  à  leur  situation  économique. 

En  outre,  les  individus  y  feront  l'apprentis- 
sage de  l'association  en  vue  d'un  but  commun, 
de  la  forme  sociale  de  l'avenir. 

Ce  n'est  pas  parce  que  la  coopération  est 
impuissante  à  le  libérer  complètement  que 
l'individu  doit  repousser  les  avantages  tem- 
poraires qu'elle  lui  offre.  Il  lui  suffit  qu'elle 
allège  un  peu  son  fardeau. 

Tout  ce  qui  lui  permet  de  vivre  un  peu 
mieux,  d'allonger  sa  chaîne,  est  un  pas  vers 
l'avenir.  Mais  à  condition  qu'il  sache  bien 
qu'il  ne  faut  pas  qu'il  en  fasse  le  but  définitif 
de  son  activité,  qu'il  n'espère  pas  lui  faire 
rendre  ce  qu'il  ne  peut  pas  donner  :  son  éman- 
cipation définitive. 


160         RÉFORMES,  RÉVaLUTION 

Si.  par  suite  du  développement  des  idées  gé- 
nérales, ces  associations  peuvent  apporter 
leur  concours  à  l'émancipation  commune, 
tant  mieux.  Les  moyens  valent  aussi  parce 
que  valent  ceux  qui  les  emploient.  Il  n'y  a 
pas  de  raison  pour  que  les  associations  coo- 
pératives ne  suivent  pas  le  courant  général. 

Il  existe  un  courant  néo-coopérateur  qui 
pense  triompher  du  socialisme,  parce  qu'il 
a  inscrit  à  son  programme  d'amener  les  coo- 
pérateurs  à  renoncer  aux  bénéfices  pour  les 
consacrer  à  créer  des  entreprises  similaires, 
et  à  travailler  à  la  fédération  de  toutes  les 
coopératives. 

Gela  n'a  rien  de  dangereux  pour  la  classe 
capitaliste,  mais  indique  que  le  coopératisme 
est  bien  forcé  de  tenir  compte  de  l'évolution 
qui  se  fait,  d'évoluer,  lui  aussi,  en  abandon- 
nant le  terrain  égoïste  des  bénéfices. 

L'allranchissement  humain  ne  sera  com- 
plètement réalisé  que  lorsque  l'individu  sera 
libéré  de  toutes  les  entraves  politiques  et  éco- 
nomiques qui  lui  font  obstacle.  Lorsqu'il  sera 
débarrassé  de  la  contrainte  qui  le  force  à  peiner 
toute  sa  vie  pour  gagner  la  pitance  réduite 
pour  lui  et  les  siens  que  l'état  social  lui  ac- 


LE    COOPÉRATISME  161 

corde  en  échange  de  sa  force  de  production 
il  pourra  donner  libre  cours  à  son  activité 
selon  ses  besoins,  selon  ses  aptitudes,  sans 
que  personne,  individu  ou  société,  vienne  lui 
rafler  la  meilleure  partie  des  produits  de  son 
activité  I 

Or,  pour  cela,  il  faut  détruire  le  pouvoir  po- 
litique, non  seulement  tel  qu'il  existe,  mais 
sous  n'importe  qu'elle  forme  il  tenterait  à  se 
survivre. 

11  faut  détruire  l'appropriation  du  sol  et  des 
moyens  de  production,  par  les  collectivités 
aussi  bien  que  par  les  individus,  pour  qu'ils 
restent  constamment  à  la  disposition  de  ceux 
qui  peuvent  les  mettre  personnellement  en 
œuvre. 

Il  faut  encore  abolir  toute  valeur  d'échang-e, 
sous  qu'elle  que  forme  qu'elle  se  présente.  Il 
faut  que  les  individus  produisent  pour  consom- 
mer, et  non  pour  échanger. 

Tout  moyen  qui  ne  fait  que  changer  la  forme 
ou  le  nom  de  ces  facteurs,  n'est  qu'un  moyen 
d'adaptation  à  la  société  actuelle,  et  non  un 
moyen  d'affranchissement;  qui  peut  bien  être 
employé  en  vue  des  résultats  immédiats  que 
l'individu  peut  en  tirer,  à  condition  qu'il  n'y 


162         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

attache  pas  d'autre  valeur,  car,  alors,  ils  de- 
viennent des  moyens  de  réaction,  en  trompant 
les  individus,  leur  faisant  perdre  de  vue  l'af- 
franchissement définitif  à  venir,  pour  un  lé- 
ger bien  immédiat,  mais  temporaire. 
Toujours  le  plat  de  lentille. 


X 
LE  ME^SOi\GE  ÉLECTORAL 


Le  joug  de  l'heure  présente.  —De  répercussion  en  réper- 
cussion, une  amélioration  de  salaire  en  anihile  une  au- 
tre. —  11  n'y  a  de  réformes  que  celles  que  les  peuples  sa- 
'Vent  imposer.  —  Un  souverain  qui  n'a  que  le  droit  d'ab- 
diquer. —  L'Utopie  du  meilleur  gouvernement.  —  Le 
bon  gouvernement  est  celui  qui  n'existe  pas.  —  La  loi 
est  prohibitive  par  essence.  —  Changements  de  gouver- 
nements, continuité  de  l'oppression  et  de  l'exploitation. 
—  La  loi  n'affranchit  que  celui  qui  possède.  —  Le  so- 
cialisme politicien.  —  Les  lois  i  ouvrières  ».  —  Elles 
ne  sont  appliquées  qu'autant  que  les  intéressés  savent 
les  faire  respecter.  —  Même  quand  elle  veut  être  fa- 
vorable à  l'ouvrier,  la  loi  a  un  côté  funeste  pour  lui. — 
Pour  détruire  l'autorité,  il  ne  faut  pas  l'exercer.  —  Les 
députés  doivent  légiférer  sur  ce  qu'ils  ne  connaissent 
pas.  —  L'abstention  ne  peut  faire  le  jeu  des  réaction- 
naires. —  La  lutte  est  économique.  —  L'individu  ne  se 
libérera  que  par  son  propre  eiïort.  —  La  codification 
d'une  réforme  est  son  arrêt  de  développement. 

Si  la  faron  crenvisager  l'clFet  des  réformes 
distingue  déjjà  les   révolutionnaires  des  purs 


164  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

réformistes,  la  faron  de  les  obtenir  les  divise 
absolument.  Si  le  bon  sens  et  la  logique  nous 
enseignent  de  ne  pas  négliger  ce  qui  peut 
améliorer  notre  situation  dans  l'état  présent, 
elles  nous  indiquent  également  qu'il  ne  faut 
pas  les  attendre  de  ceux  qui  profitent  des  abus 
et  privilèges  existants. 

Par  conséquent,  si  les  purs  réformistes 
font  espérer  le  bonheur  social  dans  l'applica- 
tion de  leurs  onguents  et  emplâtres,  les  ré- 
volutionnaires, eux,  dans  chaque  avantage 
qu'ils  cherchent  à  obtenir  dans  l'état  présent, 
ne  voient  qu'une  amélioration  temporaire  qui 
doit  en  faire  désirer  d'autres,  un  moyen  de 
lutte  qui  doit  apprendre  aux  opprimés  à  sa- 
voir user  de  leurs  forces,  à  faire  l'éducation 
de  leur  volonté. 

Et  pendant  que  les  rebouteurs  font  espérer 
les  bienfaits  qu'ils  promettent  de  la  bonne 
volonté  des  exploiteurs,  ou  d'un  parlement 
bénévole,  que  les  travailleurs  doivent  mériter 
par  le  calme  et  la  soumission,  ceux  qui  pren- 
nent les  réformes  pour  ce  qu'elles  sont,  appren- 
nent que,  n'étant  jamais  bien  servi  que  par 
soi-même,  on  n'obtient  des  maîtres  que  ce  que 
l'on  sait  leur  imposer. 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         165 

De  là  une  différence  dans  l'emploi  des  moyens 
propres  à  réaliser  les  réformes  à  obtenir.  Pour 
les  premiers,  la  soumission  aux  lois,  le  choix 
de  bons  mandataires,  la  voie  parlementaire; 
pour  les  seconds,  l'action  continue,  sans  trêve 
et  sans  relâche  des  intéressés  qui,  par  la  cohé- 
sion, l'entente,  et  une  large  pratique  de  l'ac- 
tion solidaire,  doivent  arriver  —  ils  sont  les 
plus  nombreux  —  à  imposer  «  directement  » 
à  leurs  exploiteurs  ce  qu'ils  sont  résolus  de  réa- 
liser, jusques.  et  y  compris,  la  disparition  de 
l'organisation  sociale  qui  permet  le  maintien 
de  l'exploitation. 

Et,  en  effet,  l'expérience,  le  bon  sens,  nous 
démontrent  que,  tant  que  les  opprimés  se 
bornent  à  espérer  n'importe  quelle  réforme 
de  leurs  maîtres,  ils  n'obtiennent  jamais  rien. 
Toute  amélioration,  politique  ou  sociale,  n'est 
concédéequelorsqu'il  devient  dangereux,  pour 
les  détenteurs  de  l'autorité,  delà  refuser  plus 
longtemps.  Et,  alors,  les  anarchistes  disent 
aux  individus  :  Ne  demandez  rien  à  vos  maî- 
tres que  vous  ne  soyiez  en  état  de  leur  impo- 
ser. Au  lieu  de  perdre  votre  temps  à  aller  por- 
ter vos  doléances  d'une  administration  à  l'au- 
tre, du  député  au  ministre,  ou  dequelquc  can- 


166         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

didat  que  ce  soit,  unissez- vous  p;>ur  cire  as- 
sez fort  pour  leur  parler  en  maîtres. 


Les  réformistes,  au  contraire,  disent  aux  in- 
dividus :  soyez  calmes!  soyez  patients!  la  loi 
seule  peut  vous  octroyer  ce  que  vous  deman- 
dez. Ne  faites  rien  par  vous-mêmes,  arran- 
gez-vous pour  trouver  de  bons  députés  qui  se 
feront  à  la  Chambre  vos  porte-paroles,  et  ba- 
tailleront pour  obtenir,  au  milieu  de  cent  in- 
térêts contraires  et  coalisés,  les  changements 
que  vous  désirez. 

Et  c'est  à  choisir,  parmi  tous  les  inventeurs 
de  panacées,  que  le  ((  peuple  souverain  »  —  car 
il  est  souverain  —  doit,  selon  ceux  qui  le  flat- 
tent, exercer  son  initiative,  et 'désigner  ceux 
qui  seront  chargés  de  lui  confectionner  les  lois 
auxquelles  il  devra  ensuite  se  soumettre,  s'il 
ne  veut  pas  être  fourré  au  clou. 

Car  le  bon  populo  a  bien  le  droit  de  choisir 
ceux  qui  doivent  lui  faire  la  loi,  mais  il  n'a 
aucun  recours  contre  eux  s'il  s'est  trompé  dans 
son  choix.  Et  sa  souveraineté  est  de  la  même 
famille  que  ces  souverainetés  de  Carnaval  et 
de  Mi-Carême  ;    elle    ne   dure  qu'un  jour,   le 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL        167 

temps  de  glisser  dans  l'urne  le  petit  bout  de 
papier  sur  lequel  il  a  couché  le  nom  de  celui 
qu'il  a  choisi  pour  manier  le  bâton  qui  doit  le 
mater. 

J'ai,  ailleurs  V,  étudié  de  plus  près  le  mé- 
canisme du  suffrage  dit  'universel,  démontré 
qu'un  député  ne  peut  jamais  représenter  son 
électeur,  et  l'imbécilité  qu'il  y  a  à  vouloir  faire 
une  loi  unique  pour  tant  de  conceptions  et  d'in- 
térêts différents.  C'est  à  un  autre  point  de 
vue  que  je  veux  l'envisager  ici. 

Imbus  du  préjugé  d'autorité,  habitués  au 
poids  du  joug  gouvernemental,  convaincus 
qu'un  état  social  ne  peut  fonctionner  que  s'il 
existe  un  pouvoir  pour  en  régulariser  la  mar- 
che, pendant  des  siècles  les  gouvernés  n'ont 
eu  qu'un  idéal  :  trouver  le  gouvernement 
qui  puisse  fonctionner  sans  trop  les  écraser. 

C'est  ce  qui  fait  que  des  révolutions  se  sont 
opérées  pour  essayer  de  nouvelles  formes  de 
gouvernement  qui,  toutes,  meilleures  les  unes 
que  les  autres  avant  d'être  essayées,  se  trou- 
vèrent à  l'usage  aussi  oppressives  que  celles 
qu'elles  avaient  remplacées,  ne  laissant  de  li- 
bertés que  celles  auxquelles  le  développement 

1.  La  société  mourante  et  l'anarcUie. 


168         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

général  des  esprits  et  des  mœurs  ne  leur  au- 
rait pas  permis  de  toucher  sans  que  s'ensuivit 
une  révolution  nouvelle. 

Ce  qui  revient  à  dire  que,  sous  quelque  gou- 
vernement que  ce  soit,  le  peuple  n'a  jamais 
eu,  en  fait  de  libertés,  que  celles  qu'il  a  su 
prendre  et  défendre. 


Car,  tout  en  croyant  à  la  nécessité  d'un 
pouvoir  protecteur,  les  individus,  dans  leur 
idéal  de  «  bon  »  gouvernement,  entendaient  un 
gouvernement  —  qui,  fort  probablement,  en- 
traverait bien  un  tant  soit  peu  le  voisin  mal 
intentionné,  mais  — qui  leur  laisserait,  à  eux, 
toute  liberté  d'action. 

Et  c'est  pour  ne  pas  avoir  compris  toute 
cette  inconséquence  qu'ils  en  sont  encore  à  la 
recherche  du  gouvernement  qui,  ayant  à  ap- 
pliquer des  lois  ignorantes  des  diversités  de 
caractères,  de  tempéraments,  d'aptitudes  et 
de  compréhension,  courbant  la  foule  sous 
le  même  niveau,  puisse,  malgré  cela,  accor- 
der à  chacun  la  liberté  d'agir  selon  ce  qu'il 
pense. 

C'est  que  la  loi,  faite  d'après  une  conception 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         169 

moyenne,  ne  répond  à  aucune  réalité,  ne  peut 
qu'empêcher  chaque  être  d'ag-ir  comme  il  veut. 
Elle  est  tout  le  contraire  de  la  liberté.  Et  c'est 
à  la  recherche  de  cette  absurdité  :  une  loi 
respectant  la  liberté  de  chacun,  tout  en  leur 
imposant  une  ligne  de  conduite  commune, 
que  les  g^énérations  usent  inutilement  leurs 
efforts. 

C'est  que  le  caractère  de  l'individu  est  ainsi 
fait  :  chacun,  personnellement,  se  croit  capa- 
ble de  se  passer  de  lisières,  mais  ne  voit  pas 
sans  inquiétude  le  voisin  livré  à  sa  seule  res- 
ponsabilité. De  là  le  succès  du  suffrag"e  uni- 
versel basé  sur  les  majorités.  Le  bon  g-ouver- 
nement  est  celui  de  la  coterie  dont  on  fait 
partie  et  dont  le  poids  retombe  sur  les  coteries 
adverses. 

Et  par-dessus  tout,  au  milieu  du  conflit  d'in- 
térêts qui  se  heurtent  dans  l'état  social  actuel, 
les  aspirants  au  pouvoir,  s'ils  croyaient  bons 
d'être  prodig-ues  de  promesses  pour  se  hisser 
en  haut  de  l'échelle  sociale,  avaient  vite  fait 
de  les  oublier  une  fois  installés.  Ils  ne  son- 
geaient plus  qu'aux  avantages  personnels  que 
l'on  peut  tirer  de  l'exercice  de  l'autorité;  ne 
pouvant   rester  au    pouvoir  sans   se  faire  les 

10 


170         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

serviteurs  de  la  classe  qui  détient  le  vérita- 
ble pouvoir  en  possédant  l'argent  leur  choix 
était  vite  fait. 


Il  en  a  été  ainsi  tant  que  les  travailleurs 
ont  accepté,  comme  une  loi  naturelle,  l'exploi- 
tation des  plus  riches,  ne  criant  que  hjrsqu'on 
les  tondait  de  trop  près.  Ils  croyaient  à  l'amé- 
lioration de  leur  situation  économique  par  une 
meilleure  administration,  et  par  la  conquête 
de  quelques  libertés  politiques. 

C'est  ainsi  que,  malgré  la  faillite  de  1789, 
ils  se  mirent  à  la  remorque  de  la  bourgeoisie 
libérale,  espérant  qu'elle  leur  accorderait  les 
libertés  qui,  alors,  semblaient  le  summun  de 
la  félicité  sociale  :  liberté  de  réunion,  de  la 
presse,  de  parole   et  d'association. 

Mais  il  se  trouva  que  ces  nouveaux  maîtres 
furent  encore  plus  féroces  que  les  anciens. 
Que  ce  soit  sous  l'étiquette  orléaniste,  répu- 
blicaine ou  bonapartiste  que  la  bourgeoisie  ait 
exercé  le  pou  voir,  son  attitude  à  l'égard  du  peu- 
ple ne  varia  jamais.  La  Croix-Rousse,  Trans- 
nonnain,  Rouen,  Paris  en  Juin  48  et  en  Mai  71, 
Saint-Aubin,  La  Ricamarie,  Fourmies,  Cha- 
lon,  Narbonne  et  Draveil,  ont  prouvé  aux  tra- 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         171 

vailleurs  que  la  bourgeoisie  au  pouvoir  sait 
fort  bien  oublier  les  promesses  de  la  bourgeoi- 
sie d'opposition,  et  qu'en  définitive  le  pouvoir 
n'a  qu'une  raison  d'être  :  étouffer  les  récla- 
mations contre  le  pouvoir  économique;  dans 
le  sang  au  besoin,  lorsque,  las  de  se  plaindre, 
les  spoliés  entendent  agir. 

Et  c'est  devant  la  faillite  de  tous  les  régi- 
mes politiques  que  quelques-uns  en  sont  venus 
à  comprendre  que  les  libertés  politiques  — 
les  peuples  on  sut  en  arracber  quelques-unes 
en  cours  de  lutte,  —  ne  valent  que  pour 
celui  auquel  sa  situation  économique  permet 
d'en  user,  et  que  c'est  l'organisation  sociale 
entière  qu'il  faut  transformer. 

La  lutte  cbangea  de  face.  Les  réclamations 
économiques  prirent  le  pas  sur  les  revendica- 
tions politiques  ;  les  travailleurs  commencèrent 
à  s'organiser  économiquement,  et  à  lutter  di- 
rectement contre  le  patronat,  on  s'organisant 
en  sociétés  de  résistance,  en  syndicats. 


Mais  tous  ceux  qui  vivent  de  l'ignorance  et 
de  la  crédulité  des  exploités  ne  pouvaient 
laisser  écbapper,  ainsi,  un  moyen  si  profitable 


172         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

d'exploitation.  Puisque  des  réclamations,  sinon 
nouvelles,  mais  laissées  dans  l'ombre  jusque- 
là,  venaient  s'imposer  au  premier  plan,  pour- 
quoi ne  s'en  feraient-ils  pas  les  porte-paroles? 
Pour  ce  que  coûtent  les  promesses,  à  quoi  bon 
avoir  crainte  d'en  faire  I  Aussi,  s'empressèrent- 
ils  d'arborer  le  drapeau  nouveau. 

Et  le  socialisme,  après  être  resté  longtemps 
une  conception  de  ceux  qui  cherchaient,  en. 
dehors  de  Parène  politique,  la  formule  d'une 
société  meilleure,  devint  le  tremplin  de  gens 
uniquement  pressés  de  transformer  leur  pro- 
pre situation,  en  promettant  de  changer  celle 
des  autres. 

Et  après  avcir  eu  la  Royauté,  l'Empire,  la 
République  sans  républicains,  la  République 
opportuniste,  la  République  radicale,  nous 
sommes  en  train  de  prendre  un  avant-goût  de 
la  République  sociale  par  l'arrivée  des  socia- 
listes au  ministère,  en  attendant  qu'ils  puis- 
sent se  glisser  dans  toutes  les  fonctions. 


Oh  !  l'entrée  des  réclamations  économiques 
dans  l'arène  politique  n'a  pas  été  sans  laisser 
des  traces  le  long  du  Code. 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         173 

En  voyant  los  travailleurs  s'organiser  éco- 
nomiquement, lujrs  la  loi  —  les  syndicats  exis- 
taient bien  avant  que  la  loi  de  1884  leur  re- 
connût le  droit  à  l'existence  —  la  bourgeoisie 
comprit  qu'il  fallait  bien  avoir  l'air  de  faire 
quelque  cliose  en  faveur  de  ses  esclaves,  qui 
la  submergeront  lorsqu'ils  auront  pris  cons- 
cience de  leur  force,  elle  s'empressa  de  codifier 
les  libertés  prises  qu'elle  ne  pouvait  plus  en- 
lever, parce  que  la  codification  d'une  liberté 
est  encore  le  meilleur  moyen  de  la  restrein- 
dre, sous  prétexte  de  la  définir,  et  dans  l'espé- 
rance de  canaliser  le  mouvement  et  de  le  di- 
riger. 

Et  depuis  quelques  années,  les  lois  «  en  fa- 
veur de  l'ouvrier  »  se  multiplient  d'une  façon 
inquiétante...  pour  lui.  Chacun  veut  faire 
preuve  du  zèle  qu'il  apporte  à  adoucir  le  sort 
«  d'une  classe  si  intéressante  ».  11  n'y  a  pas 
de  candidats  qui  n'ait  en  poche  différents  pro- 
jets tous  propres  à  apporter  joie  et  abondance 
au  foyer  du  travailleur. 

Et  les  propositions  suivent  les  propositions'; 
les  lois  s'ajoutent  aux  lois.  11  n'y  a  que  la  si- 
tuation du  travailleur  qui  aille  s'aggravant 
par    suite   des    transformations    écononjiques 

10. 


174  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

qui,  elles,  ne  tiennent  aucun  compte  des  lois 
politiques. 


Car,  lorsqu'on  ne  se  laisse  pas  prendre  à  la 
musique  des  mots  et  que  l'on  étudie  les  choses 
de  près,  il  ressort  clairement  que  les  lois  vrai- 
ment efficaces  n'ont  fait  que  consacrer  un  état 
de  choses  qui  s'était  établi  sans  elles;  ou  bien 
si  elles  apportaient  véritablement  quelque  amé- 
lioration à  la  situation  présente,  les  ouvriers, 
pour  en  obtenir  l'application,  furent,  — ou  sont 
encore  —  obligés  de  se  mettre  en  grève,  la  pé- 
nalité encourue  par  les  patrons  délinquants, 
lorsqu'ils  sont  poursuivis,  étant  dérisoire;  et 
ces  grèves  furent  une  occasion  pour  le  gou- 
vernement, même  composé  de  socialistes,  de 
mettre  l'armée,  la  police  et  la  magistrature 
répressives  au  service  de  ces  pauvres  exploi- 
teurs opprimés  refusant  de  se  soumettre  à  la 
loi. 

Et  il  ne  peut  faire  autrement.  Chargé  d'as- 
surer «  l'ordre  »,  le  respect  de  la  propriété, 
base  de  tout  le  système  politique  et  écocomi- 
que  actuel,  le  gouvernement  remplit  sa  fonc- 
tion! Tant  pisl  pour  ceux  qui,  parce  qu'ils  no 


LE   MENSONGE    ÉLECTORAL  175 

sont  pas  contents  de  ce  qui  existe,  semblent 
les  mettre  en  péril  par  des  réclamations  trop 
catégoriquement  formulées. 

En  d'autres  cas,  sous  prétexte  d'améliora- 
tion, les  lois  nouvelles  ne  sont  qu'une  régres- 
sion sur  l'état  existant.  Telle,  par  exemple, 
la  loi  sur  les  accidents  qui  eut  pour  effet,  qu'en 
certaines  professions,  les  patrons  ne  voulurent 
plus  employer  les  hommes  d'une  certaine  ca- 
tégorie d'âge  et  de  situation. 


C'est  que,  en  réalité,  dans  l'organisation 
sociale  actuelle,  le  véritable  maître  c'est 
celui  qui  possède.  Qui  a  de  l'argent  est  au- 
dessus  des  lois.  La  sanction  n'est  pas  la  mêmt;, 
—  lorsque  des  influences  n'ont  pu  le  sous- 
traire à  la  comparution  devant  le  juge  — 
pour  celui  qui  se  présente  en  redingote  et  le 
pauvre  diable  en  iiaillons. 

Quelles  que  lois  que  l'on  fasse  en  faveur  des 
travailleurs,  elles  n'auront  d'efficacité  qu'au- 
tant qu'ils  sauront  eux-mêmes  en  imposer  l'o- 
bligation à  leurs  exploiteurs. 

Or,  si  après  avoir  lutté  des  années  et  des 
années  pour  obtenir  une  majorité  parlemen- 


176         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

taire  favorable  à  une  loi  pour  laquelle  il  faut 
reprendre  la  lutte  sur  le  terrain  économique, 
pour  en  imposer  l'observance  aux  barons  de 
l'industrie,  à  quoi  bon  envoyer  aux  pourris- 
soirs,  que  sont  les  Chambres  et  les  fonctions 
gouvernementales,  les  plus  énergiques  des 
siens! 

Le  prolétariat  n'a  qu'à  passer  en  revue  la 
liste  de  tous  ceux  que,  sur  leurs  promesses, 
il  a  hissés  au  pouvoir,  il  verra  combien  lui 
restèrent  fidèles. 


Il  faut  donc  que  tous  ceux  qui  désirent  un 
véritable  changement,  dans  l'ordre  politique 
et  économique,  se  refusent  énergiquement  à 
participer  aux  luttes  parlementaires,  renon- 
cent à  envoyer  des  leurs  dans  les  fonctions 
publiques,  car  le  pouvoir  politique  ayant 
charge  de  faire  respecter  ce  qui  existe  ne  peut 
nullement  aider  à  le  transformer. 

Si  l'on  veut  mener  une  lutte  efficace  contre 
les  institutions  existantes,  il  faut  rester  en 
dehors  de  leur  sphère  d'attraction.  C'est  de 
dehors  qu'il  faut  leur  porter  les  coups.  C'est 


LE    MENSONGE    ÉLECTORAL  177 

un  sophisme  et  un  mensonge  de  dire  qu'il  faut 
y  pénétrer  pour  les  démanteler. 

L'histoire,  l'expérience  nous  prouvent  que 
tous  ceux  qui  y  pénétrèrent,  y  oublièrent 
l'œuvre  de  destruction  qu'ils  avaient  promis 
d'y  accomplir. 


Du  reste,  comment  veut-on  qu'un  député  se 
reconnaisse  dans  toutes  les  questions  qui  chan- 
gent avec  chaque  corporation? 

11  faut  que  le  môme  individu  tranche  non 
seulement  dans  les  questions  politiques,  mais 
aussi  dans  les  questions  de  tinances,  d'adminis- 
tration, de  voirie,  forestières  ou  fluviales,  etc. 

De  plus,  nous  jouissons  d'un  régime  de  pro- 
tection, il  faut  donc  que  le  parlement  protège 
l'agriculture,  la  Hotte,  l'industrie,  le  com- 
merce, etc. 

Et  comme  le  pays  a  été  divisé  en  près  do 
000  circonscriptions,  ayant  chacune  son  dé- 
puté à  nommer,  cliacune  ses  intérêts  parti- 
culiers, selon  qu'elle  est  agricole,  et  qu'elle 
cultive  de  la  vigne,  des  betteraves  ou  des  cé- 
réales ;  industrielle  :  qu'elhî  pnxluit  de  la  toile, 


178         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

des  draps,  de  la  fonte,  des  machines  ou  de  la 
houille. 

Et  la  lutte  qui  a  lieu  dans  chaque  circons- 
cription électorale  —  car  s'il  y  a  des  intérêts 
prédominants  dans  une  région,  il  y  en  a  de 
multiples  en  conflit  —  pour  faire  triompher 
les  plus  forts  ou  les  plus  rusés,  il  faut  qu'elle 
recommence  parmi  ces  six  cents  élus,  repré- 
sentant, non  seulement  désintérêts  dilierents, 
mais  contradictoires. 

Et  c'est  dans  ce  gâchis,  que  l'on  conseille 
aux  ouvriers  de  porter  leurs  réclamations, 
alors  qu'il  est  bien  plus  sage  et  plus  simple 
de  les  discuter  avec  leurs  exploiteurs,  et  de 
les  leur  imposer  par  l'action  directe,  lorsque 
ceux-ci  sont  intraitables,  puisque,  en  défini- 
tive, il  faut  toujours  en  arriver  là. 


Pour  justifier  leur  existence,  les  politiciens 
prétendent  que  les  travailleurs  ne  doivent 
pas  se  désintéresser  de  la  lutte  politique,  que 
l'amélioration  économique  de  leur  sort  dépend 
du  régime  politique,  que  le  retour  au  pouvoir 
des  forces  réactionnaires  et  des  représentants 
des  anciens  régimes  pourrait  avoir  un  contre- 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         179 

coup  funeste  sur  leur  condition  économi- 
que. 

Ici,  les  politiciens  prennent  l'effet  pour  la 
cause;  caria  situation  économique  a  sûrement 
plus  d'influence  sur  la  situation  politique  que 
la  situation  politique  sur  la  situation  écono- 
mique. 

D'autre  part,  les  gouvernements  n'osent 
que  ce  que  leur  tolère  l'opinion  publique.  Et 
c'est  cette  opinion  publique  qu'il  s'agit  d'é- 
veiller. 

Que  le  petit  noyau  d'individus  qui  a  com- 
pris l'inanité  du  parlementarisme,  et  qui  s'en 
écarte,  s'abstienne  de  prendre  part  aux  élec- 
tions, cola,  en  somme,  aura  fort  peu  de  réper- 
cussion sur  le  résultat  des  élections.  Mais  si 
par  leur  activité,  leur  action  incessante,  ils 
ont  amené  de  nombreux  individus  à  désirer 
une  amélioration  à  leur  situation,  à  les  con- 
vaincre qu'ils  ne  doivent  pas  l'attendre  du 
ciel,  mais  travailler  eux-mêmes  à  réaliser 
cette  amélioration,  cette  propagande  inces- 
sante aura  contribué  à  arracher  des  voix  aux 
réactionnaires,  à  pousser  les  esprits  vers  un 
régime  de  progrès  et  d'alD'ancliissement,  et 
cet    accroissement   sera   suflisant  pour    com- 


180  RÉFORMES    RÉVOLUTION 

batlre  les  voix  réactionnaires,   et  compenser 
les  abstentions  intellig-entes. 

Mais,  lorsque  le  nombre  des  abstentions 
sera  devenu  assez  fort  pour  faire  le  jeu  des 
réactionnaires,  c'est  que  la  situation  sera 
changée  et  que  le  parti  révolutionnaire  sera 
assez  fort  pour  suppléer  à  l'action  parlemen- 
taire. 

Les  réclamations  économiques  doivent  se 
tenir  sur  le  terrain  économique.  L'action  po- 
litique ne  faisant  que  compliquer  l'action  éco- 
nomique d'une  action  inutile;  néfaste  puis- 
qu'inutile,  et  occasionnant  ainsi  une  perte 
d'efforts;  elle  est  nuisible  pour  une  autre  rai- 
son, c'est  qu'elle  fait  croire  aux  intéressés 
qu'il  leur  suffît,  tous  les  quatre  ans,  de  bien 
choisir  un  individu,  pour  que  tout  ce  qu'ils 
désirent  soit  réalisé. 

Il  est  temps  que  les  individus  apprennent 
qu'il  n'est  au  pouvoir  de  personne  de  leur  ac- 
corder ce  qu'ils  ne  sauront  pas  réaliser  eux- 
mêmes. 

Chaque  individu  doit  unir  ses  efforts  aux 
efforts  de  ceux  qui  ont  les  mêmes  buts,  les 
mêmes  aspirations,  les  mêmes  intérêts.  Ils 
doivent  se  grouper  et  s'organiser  pour  répan- 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         181 

dre  leur  façon  de  voir,  recruter  des  adhérents, 
et  lorsqu'ils  sont  assez  forts,  lorsqu'ils  ont 
réussi  à  créer  un  état  d'esprit  favorable,  es- 
sayer la   réalisation  de  leurs  conceptions. 

Chaque  être  a  droit  au  complet  développe- 
ment physique,  moral  et  intellectuel,  intégral 
de  son  être.  Cet  alirancliissement  de  l'individu 
ne  peut  s'obtenir  que  dans  une  société  débar- 
rassée de  ses  maîtres  politiques  et  économi- 
ques. C  est  à  ceux  qui  sentent  le  besoin  de 
s'affranchir  qu'il  appartient  de  se  rechercher, 
de  se  grouper,  en  vue  de  réaliser  l'ordre  social 
qui  leur  permettra  d'évoluer. 


Il  faut  tout  le  funeste  bagage  de  préjugés 
que  l'on  tient  de  l'ignorance  et  de  l'éduca- 
tion fausse,  entretenus  par  ceux  qui  ont  in- 
térêt à  ce  qu'on  les  croient  nécessaires,  pour, 
qu'après  tant  d'expériences  malheureuses,  on 
espère  encore  que  ce  seront  des  hommes,  aux- 
quels on  aura  fait  une  situation  privilégiée, 
dans  un  état  social  basé  sur  l'oppression  et 
l'exploitation,  qui  démoliront  cet  ordre  so- 
cial dont  on  les  fait  bénéficiaires. 

L'état  social  nouveau  ne  s'organisera  pas 

par  des  lois  et  des  règlements  venant  de  ceux 

11 


1<S3  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

Juiit  la  l'onction  est  de  défendre  ce  qui  existe, 
mais  par  l'action  directe,  lente  mais  continue;, 
de  ceux  qui  ont  hâte  de  vivre  leur  vie.  et 
sauront  organiser  entre  eux  les  relations 
entre  individus,  entre  groupes  et  fédérations 
de  groupes,  qui  doivent  remplacer  celles  que 
leur  impose  l'état  social  actuel,  substituant 
aux  institutions  existantes,  qu'elles  désagré- 
geront, l'organe  nouveau  qui,  ayant  plus  de 
souplesse  et  plus  d'élasticité,  permettra  d'é- 
voluer sans  avoir  besoin,  à  tous  moments,  de 
briser  ce  qui  devrait  être  —  ce  qui  a  été  par- 
fois —  une  facilité,  un  progrès,  une  améliora- 
tion; mais  qui.  du  fait  de  sa  rigidité,  ne  tar- 
dait pas  à  devenir  une  entrave. 

La  codification  d'une  liberté  n'est,  du  reste, 
qu'une  restriction  à  son  exercice.  Elle  ne  se 
définit  que  par  les  limites  qu'y  apporte  le  lé- 
gislateur, et  n'importe  quelle  réforme  est 
dans  le  même  cas. 

C'est,  de  plus,  leur  cristallisation  en  une 
forme  donnée  et,  par  conséquent,  l'impossi- 
bilité de  les  étendre,  de  les  transformer,  ou 
de  les  changer,  autrement  que  par  des  lois 
nouvelles  ou  des  interprétations  de  jurispru- 
dence qui  aident  à  épaissir  le  maquis  de  la 


LE  MENSONGE  ÉLECTORAL         183 

procédure;  c'est-à-dire,  après  des  siècles  de 
luttes  et  de  suufl'rances  encore  ;  car,  le  plus 
souvent,  une  vérité  n'est  acceptée  que  lorsque 
des  aspirations  nouvelles,  la  dépassant,  en 
font  déjà  une  forme  surannée  pour  ceux  qu'a- 
nime l'esprit  de  progrès,  ayant  la  faculté  de 
percevoir  plus  vite  les  choses. 


Et  cela  est  vrai  pour  le  travailleur  qui, 
souffrant  le  plus,  matériellement,  intcllectuel- 
lonient  et  moralement  de  la  société  présente, 
est  le  premier  intéressé  à  en  désirer  la  trans- 
formation. —  C'est  pour  cela  que  l'on  envisage 
toujours  la  question  sociale  au  point  de  vue 
ouvrier. 

Mais  sont  intéressés  à  cette  transformation 
tous  ceux  qui,  sans  souffrir  matériellement  de 
l'ordre  de  choses  existant,  aspirent  cependant 
à  vivre  d'une  vie  normale,  à  développer  leur 
individualité  selon  leurs  tendances,  aptitudes 
et  virtualités,  à  vivre  de  leur  propre. travail, 
sans  être  exploités  par  personne,  sans  ex- 
ploiter  personne. 

Y  sont  intéressés  tous  ceux  qui  souffrent  de 
voir  soulfrir  autour  d'eux,  et  veulent  travailler 


184         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

à  diminuer  la  souffrance  humaine.  Leur  éman- 
cipation ne  pouvant  s'accomplir  qu'avec  celle 
des  travailleurs. 

La  politique  n'est  qu'une  forme  de  l'exploi- 
tation —  exploitation  de  l'ignorance,  de  la 
bètisc  et  du  manque  d'initiative  des  indi- 
vidus. 

Ce  n'est  pas  par  la  politique  et  par  les  poli- 
ticiens que  ceux  qui  veulent  être  eux  cher- 
cheront leur  émancipation.  C'est,  au  contraire, 
à  annihiler  l'action  néfaste  de  ces  parasites 
qu'ils  porteront  leurs  efforts  :  en  démasquant 
leurs  mensonges,  et  en  réalisant  par  l'asso- 
ciation, avec  ceux  qui  pensent  comme  eux, 
ce  qu'ils  croiront  être  le  plus  propre  à  les  li- 
bérer. 


XI 
LA   COiXOUÉTE   DES  POUVOIRS   PLBLICS 


La  conquête  des  Afiinicipalités.  —  Théorie  et  pratique, 
—  La  faillite  de  la  conquête  des  Municipalités.  —  L'ar- 
rivée au  pouvoir  est  l'abandon  du  pnigramme  révolu- 
tionnaire. —  Socialisme  d'opposition,  socialisme  de 
gouvernement.  —  La  pratique  du  pouvoir.  —  Quel- 
ques exemples.  —  Briseurs  d'énergies.  —  La  peur  des 
responsabilités.  —  Le  gouvernement  est  pour  défendre 
ce  qui  existe.  —  Conquis  par  le  pouvoir.  —  Les  réfor- 
mes valables  exigent  la  lutte.  —  La  liberté  du  tra- 
vail t  —  Questions  d'opportunité. 

L'appétit  vient  en  mangeant.  Tant  qu'ils 
n'étaient  en  marche  que  pour  la  conquête  de 
quelques  sièges  isolés  à  la  Chambre,  les  socia- 
listes révolutionnaires —  qui  sont  devenus  les 
plus  prolifiques  présenteurs  d(î  réiormes  —  se 
contentaient  de  promettrez  de  metti'e  (mi  arti- 
cles du  code  le  bonheur  du  peuple. 


186         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Mais,  sitôt  qu'ils  eurent  réussi  à  faire  péné- 
trer deux  ou  trois  des  leurs  au  Parlement,  ou 
dans  les  conseils  municipaux,  ce  fut  la  «  con- 
quête des  pouvoirs  [publics  »  qu'ils  s'empres- 
sèrent d'inscrire  à  leur  programme. 

Et  comme  ils  pensaient  réussir  à  pénétrer 
plus  facilement  dans  les  conseils  municipaux, 
ce  fut  tout  indiqué  :  c'est  par  la  conquête  des 
Municipalités  que  devait  se  faire  la  révolu- 
tion. 

Et  ça  ne  devait  pas  être  long  !  Sitôt  maîtres 
de  la  Municipalité,  nos  irréductibles  devaient 
municipaliser  tout  ce  qui  serait  municipalisa- 
ble  et  faire  des  services  publics  do  la  boulan- 
gerie, de  la  boucherie,  du  gaz,  de  la  pharma- 
cie, moyens  de  transports,  etc..  et  commen- 
cer la  désindividualisation  de  ces  industries, 
en  rendre  maîtres  les  travailleurs,  sous  la  gé- 
rance de  la  Municipalité,  et  fournir  leurs  ser- 
vices à  meilleur  compte  pour  les  consomma- 
teurs. 

Et  ils  partirent  pour  cette  nouvelle  croi- 
sade. 


Voici,  à  peu  près,  le  langage  qu'ils  tinrent 
aux  électeurs. 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   187 

«  Oui,  la  société  est  mal  faite.  Oui.  on  vous 
spolie,  on  vous  vole,  on  vous  exploite.  Et  ces 
vols,  cette  exploitation  c'est  l'org-anisatiou 
sociale  qui,  non  seulement  le  permet  mais,  pro- 
tège les  voleurs  contre  vos  réclamations. 

«  Et,  l'histoire  le  démontre,  aucune  caste 
nantie  ne  renonce  de  plein  gré  à  aucun  de 
ses  privilèges.  Comme  procéda  la  bourgeoisie 
à  l'égard  de  la  noblesse  en  1789,  il  vous  faudra 
procéder  contre  elle,  en  lui  reprenant  de  vive 
force  les  privilèges  dont  elle  use  pour  vous 
asservir. 

«  Employez  contre  elle  les  armes  dont  elle 
s'est  servie  contre  la  féodalité.  Elle  s'est  em- 
paré du  pouvoir  politique  pour  assurer  son 
exploitation,  emparez-vous  en,  à  votre  tour, 
pour  détruire  son  système.  De  ce  suffrage  uni- 
versel dont  elle  s'est  servie  pour  arracher  le 
pouvoir  aux  régimes  déchus,  servez-vous  en 
pour  introduire  vos  propres  défenseurs  dans 
la  place,  pour  que  la  loi  y  soit  faite  en  votre 
nom,  et  en  vue  de  votre  allranchissement  éco- 
nomique et  social  !  » 

Et  populo,  bonne  poire,  envoya  à  la  Cham- 
bre, dans  les  Conseils  municipaux,  beaucoup 
de  ceux  qui  lui  tenaient  ce  langage.  Et  bie<n- 


188         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

tùt  l'on  vit  les  socialistes  avoir  la  majorité 
dans  la  Municipalité  de  plusieurs  villes,  dont 
quelques-unes  pas  des  moindres. 


Mais  hélas!  la  pratique,  le  plus  souvent,  est 
loin  de  répondre  à  la  théorie.'  Promettre  et  te- 
nir sont  deux. 

Lorsqu'ils  furent  en  possession  du  pouvoir 
municipal,  nos  hons  socialistes,  s'aperçurent 
que  leurs  panacées  avaient  justes  la  valeur 
d'un  cautère  sur  une  jambe  de  bois. 

Quelques-unes  de  ces  Municipalités  n'arri- 
veront qu'à  grever  le  budget  de  la  commune 
de  dettes  nouvelles,  et  eurent  vite  fait  de  dé- 
goûter les  électeurs  de  continuer  l'expérience. 

Celles  qui  s'en  tirèrent  le  moins  mal  mireni 
debout  quelques  œuvres  philanthropiques, 
comme  en  créent,  parfois,  quelques  bourgeois 
sentimentaux.  Et  ce  fut  tout.  Aujourd'hui,  il 
n'est  plus  question  de  faire  la  révolution  par 
la  conquête  des  Municipalités.  Du  reste,  des 
horizons  plus  larges  se  sont  ouverts  à  l'ambi- 
tion des  socialistes  parlementaires.  Ils  com- 
mencent à  compter  au  parlement.  Le  minis- 
tère s'est  ouvert  à  quelques-uns  d'entre  eux. 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   189 

les  Municipalités  sont  tombées  au-dessous  de 
leur  ambition. 


Mais,  soit  dans  les  ministères,  soit  au  Par- 
lement, soit  dans  les  Municipalités,  l'intru- 
sion des  socialistes  y  a  été  déplorable  au  point 
de  vue  de  leurs  propres  idées.  Pour  se  main- 
tenir dans  les  fonctions  nouvellement  conqui- 
ses, les  nouveaux  fonctionnaires  sont  forcés, 
en  entrant  en  fonctions,  d'accrociier  au  ves- 
tiaire leurs  réclamations  socialistes,  oubliant, 
pour  la  plupart,  de  les  reprendre  à  la  sortie. 

Et  quelques-uns  d'entre  eux  ont  bien  été 
forcés  de  constater,  après  les  anarchistes,  cette 
vérité  qu'il  y  a,  entre  le  socialisme  d'opposi- 
tion et  l'exercice  du  pouvoir,  un  fossé  qui  ne 
peut  se  franchir  qu'en  abandonnant  toutes  les 
idées  formant  votre  bag"age  d'opposition  ;  ce 
qui  est  la  constatation  qu'un  socialiste  ne  peut, 
sans  abjurer,  participer  à  n'importe  quelle 
forme  de  gouvernement.' 

Il  est  bien  évident,  en  effet,  que  le  socialiste 
convaincu  qui,  arrivé  au  pouvoir,  voudrait 
réaliser  son  programme,  tout  son  programme, 
aurait  contre  lui  toutes  les  institutions  exis- 

11. 


190         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

tantes,  c'est-à-dire  tous  ceux  qui  en  vivent. 
La  lutte  ne  serait  pas  longue.  Il  serait  vite 
par  terre. 

Il  ne  g-ardera  ses  fonctions  qu'à  condition 
qu'il  ne  touchera  rien  aux  institutions  exis- 
tantes. Et  si,  pour  caser  les  frères  et  amis 
qu'il  s'agit  de  satisfaire,  il  doit  déplacer  quel- 
ques fonctionnaires,  ce  ne  sera  qu'en  donnant 
de  l'avancement  à  ces  derniers.  Il  faut  éviter 
de  se  faire  des  ennemis.  «  Il  y  a  des  situations 
acquises  qu'il  faut  respecter.  »  Ce  qui  contri- 
bue à  augmenter,  à  chaque  ministère  nou- 
veau, le  nombre  déjà  considérable  de  fonc- 
tionnaires. 

Et,  aux  prises  avec  les  difficultés,  qu'il  ne 
peut  résoudre  qu'en  abandonnanl.  successive- 
ment l'intransigeance  de  chacune  des  réformes 
qui  faisaient  le  fond  de  son  programme,  pour 
n'opérer  que  quelques  changements  de  détail, 
notre  nouveau  ministre,  pris  et  façonné  -par 
la  machine  gouvernementale,  se  réveille  un 
jour  aussi  féroce  défenseur  de  l'ordre  que  n'im- 
porte lequel  de  ses  prédécesseurs.  Et  tel  que 
M.  Clemenceau  qui,  à  la  veille  d'être  ministre, 
alors  qu'il  n'était  qu'opposant,  développait  à 
la  tribune  des  projets  de  loi  en  vue  de  sauve- 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   191 

g-arder  la  liberté  individuelle,  ne  se  gênera 
pas,  huit  jours  après  être  installé  dans  le  fau- 
teuil ministériel,  à  inventer  de  toutes  pièces 
des  complots  qui  lui  permettront  de  fourrer 
au  clou  ceux  qui  le  gênent,  et  dont  le  minis- 
tère ne  sera  qu'un  procès  ininterrompu  pour 
délit  d'opinions. 

Bien  mieux,  en  faisant  voter  l'amnistie  — 
pour  ses  victimes,  la  bonne  âme  !  —  qui  arrête 
la  procédure  en  train,  il  évite  ainsi  l'aveu 
public  de  ses  mensonges.  Quant  à  ceux  qui 
ont  fait  quelques  mois  de  prison,  tant  pis  pour 
eux,  ils  n'avaient  qu'à  ne  pas  se  trouver  sur 
son  chemin  ! 

M.  Clemenceau  n'est  pas  socialiste^ mais  il 
avait  pour  collègue  M.  Briand  qui  préconisa 
la  grève  générale  révolutionnaire,  promet- 
tant de  descendre  dans  la  rue,  le  fusil  en 
main,  lorsque  les  travailleurs  voudraient  se 
lever  pour  conquérir  leur  indépendance  et  h' 
mieux  être,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  rester 
le  collègue  de  l'homme  qui,  aux  réclamations 
des  grévistes,  répondit  en  inondant  de  troupes 
les  localités  en  grèves,  c(;qui  nous  valut  lesj)ec- 
tach;  d'un  Paris  envahi  parh's  troupes,  bivoua- 
quant au  C(rin  (h'S  rues,  eciunne,  au  h-ndeniain 


192         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Je  l'entrée  des  troupes  de  Versailles,  et  les 
massacres  de  Vigneux-Draveil,  Raon-1'Etape, 
Narbonne,  etc. 

Xous  avons  eu  le  ministère  Millerand,  avec 
Chalon  et  la  Martinique,  où  les  g'rèves  furent 
réprimées  à  coups  de  fusil,  où  il  y  eut  mort 
d'hommes. 

Nous  avons  eu  des  Municipalités  socialistes 
comme  à  Toulon.  Limoges  qui.  en  mai  190o,  ne 
surent  faire  mieux  que  ceux  qui  leur  donnaient 
l'exemple  de  haut,  et,  ayant  eux  aussi  à  ré- 
pondre de  l'ordre,  ne  surent  qu'adjurer  leurs 
électeurs  de  se  tenir  tranquille,  et  de  laisser 
prendre  contre  eux  les  mesures  d'ordre  que 
le  pouvoir  central  jugeait  nécessaires. 

L'on  a  vu  le  maire  de  Limoges,  Labussière, 
les  larmes  aux  yeux,  à  genoux  devant  la  foule, 
la  conjurant  de  se  tenir  tranquille,  d'attendre 
patiemment  que  la  bonne  volonté  de  ses  exploi- 
teurs se  manifestât  par  le  don  gracieux  de  ce 
qu'elle  demandait,  alors  que  c'était  leur  refus 
net,  arrêté,  de  rien  accorder  qui  avait  lancé 
les  travailleurs  dans  la  rue.  Il  est  vrai  que 
Tannée  suivante  M.  Labussière  obtenait  une 
recette  générale  avec  70.000  fr.  d'appointe- 
ments par  an. 


LA  GONOUKTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   193 

On  pourra  objecter  que  la  méthode  de  ces 
révolutionnaires  n'est  pas  la  méthode  anar- 
chiste, qu'ils  ne  sont  pas  partisans  de  l'émeute, 
et  qu'ils  n'auraient  pas  besoin  d'être  investis 
de  fonctions  publiques  pour  prêcher  le  calme 
à  leurs  coreligionnaires,  lorsqu'ils  jugent 
qu'une  action  prématurée  peut  être  néfaste  à 
leur  parti. 

Je  sais.  On  peut  toujours  introduire  des  «  dis- 
tinguo, »  mais  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que 
ces  soi-disant  socialistes,  qui  se  disent  révolu- 
tionnaires, lorsqu'il  s'agit  de  s'imposer  à  la 
foule,  et  justifier  l'épithète  qu'ils  se  donnent, 
ne  craignent  pas  de  dire  à  ceux  qui  les  écou- 
tent, «  que  l'ordre  social  est  mal  fait,  que  les 
privilégiés  n'abandonneront  leurs  privilèges 
que  par  la  force,  qu'il  n'y  a  que  la  révolution 
qui  les  affranchira  I  » 

Et  lorsqu'on  a  ainsi  contribué  à  lancer  la 
foule  dans  la  rue,  on  est  très  mal  venu  en- 
suite de  venir  se  mettre  en  travers  de  son  ac- 
tion sous  le  prétexte  que  le  moment  n'est  pas 
venu. 

C'est  toujours  faire  le  jeu  de  la  réaction  de 
venir,  aux  moments  d'effervescence,  briser 
l'élan  delà  révolte,  en  prêchant  le  calme. 


194         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Moi  aussi,  je  crois  qu'un  acte  de  révolte  — 
collectif  ou  individuel,  —  accompli  mal  à  pro- 
pos, peut  offrir  des  armes  à  la  réaction,  et  re- 
tarder la  propagande  de  l'idée.  Je  réprouve  ceux 
qui  n'ont  que  menaces  et  provocations  à  la 
bouche,  ou  au  bout  de  la  plume,  excitant  les 
autres  à  des  violences  qu'ils  se  gardent  bien 
d'accomplir  eux-mêmes. 

L'excitation  directe  à  la  violence  n'est  jus- 
tifiée que  dans  les  moments  de  lutte,  oiî  l'exci- 
tateur est  prêt  à  se  mettre  en  tête  de  ceux 
qu'il  veut  entraîner. 

Mais  je  ne  réprouve  pas  moins  celui  qui,  en 
période  révolutionnaire,  se  fait  briseur  d'é- 
nergie au  profit  de  la  répression,  en  allant 
conseiller  le  calme  et  la  patience  à  ceux  qui 
en  ont  assez  de  lutter,  de  soullrir,  et  de  se  plain- 
dre en  vain. 

Quel  est  l'outrecuidant  qui,  d'avance,  pourra 
déterminer  la  valeur  d'un  acte  social.  Qui  peut 
savoir  comment  débutera  la  révolution  ? 


Il  n'y  a  pas  que  des  anarchistes  dans  les  fou- 
les qui,  aux  jours  d'effervescence,  se  lancent 
contre  les  policiers  et  les  prétoriens  du  pouvoir. 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   195 

On  peut  être  certain  que,  dans  cette  foule,  il 
y  a  des  électeurs  du  ministre,  du  député,  du 
maire  ou  du  conseiller  municipal  assagi,  qui 
essaie  de  briser  son  élan. 

Seulement,  ceux-là,  en  restant  dans  la  foule, 
ont  continué  à  sentir  peser  sur  eux  le  poids  de 
l'exploitation,  de  l'arbitraire,  ils  sont  restés 
des  réclamants,  des  protestataires.  Ils  n'ont  pas 
à  s'inquiéter  de  l'ordre  qui  n'est  que  la  consé- 
cration de  leur  exploitation  et  de  leur  assujet- 
tissement. Et,  [lorsqu'ils  en  ont  assez,  il  met- 
tent les  pieds  dans  le  plat,  sans  s'inquiéter  des 
responsabilités. 

Par  quelle  aberration,  un  socialiste,  dont 
tous  les  efforts  jioi vent  tendre  à  la  destruction 
des  institutions  qu'il  reconnaît  oppressives,  — 
ils  l'affirment  eux-mêmes  —  peut-il  s'imagi- 
ner faire  servir  ces  mêmes  institutions  à  l'é- 
mancipation bumaine,  alors  qu'elles  n'ont  pour 
but  que  de  faire  perdurer  l'état  de  cboses  exis- 
tant, en  se  prêtant  un  mutuel  appui  ? 

De  même  qu'à  une  machine  montée  pour 
tisser  de  la  toile,  tordre  des  fils,  on  ne  fera 
pas  fabriquer  des  casseroles  ou  imprimer  le 
moindre  prospectus,  même  lorsqu'on  mettrait 
pour  les  conduire  des  chaudronniers  ou  des 


196         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

imprimeurs,  de  même,  on  ne  produira  pas  la 
liberté  avec  l'autorité. 

La  machine  gouvernementale  étant  montée 
pour  défendre  l'ordre  et  la  propriété  ;  c'est-à- 
dire  imposer  silence  aux  réclamations,  empê- 
cher les  revendications  des  volés  et  des  oppri- 
més, on  aura  beau  mettre  à  sa  tète  ceux  qui 
auront  fait  les  promesses  les  plus  mirifiques 
d'affranchissement,  les  critiques  les  plus  vio- 
lentes contre  le  système  économique  et  Texploi- 
tation  de  l'homme  par  l'homme,  ils  ne  pour- 
ront pas  faire  autre  chose  que  d'abandonner 
leurs  réclamations  d'avenir  pour  assurer  la 
bonne  marche  du  présent. 


On  ne  conquiert  pas  le  pouvoir.  C'est  le  pou- 
voir qui  vous  conquiert,  et  ne  vous  lâche  plus 
lorsque  vous  y  avez  mis  la  main.  La  conquête 
du  pouvoir  est  un  euphémisme  trouvé  pour 
déguiser  des  appétits  malsains  d'intrigants  et 
d'ambitieux. 

Voit-on  un  maire,  un  député,  un  ministre 
—  si  socialistes  soient-ils  —  se  mêlant  aux 
mouvements  de  la  rue.  faisant  partie  des  dé- 
monstrations contre  les  patrons,  contre  l'au- 


LA  CONQUÊTE  DÉS  POUVOIRS  PUBLICS   197 

torité,  alors  qu'ils  ne  manquaient  pas  de  s'y 
faire  remarquer  au  premier  rang-  lors  de  leur 
période  de  sincérité,  ou  qu'il  leur  fallait  se  faire 
connaître? 

Une  fois  le  pouvoir  conquis,  s'ils  se  présen- 
tent à  la  foule  en  révolte,  ce  n'est  que  pour 
la  désarmer,  l'adjurer  au  calme,  quittes  à  la 
faire  sabrer  si  elle  rîe  les  écoute  plus. 

Devenus  détenteurs  de  l'autorité,  ils  ne  peu- 
vent s'en  servir  que  pour  opposer  une  digue 
aux  réclamations  trop  pressantes  et  trop  abso- 
lues de  ceux  qui  veulent  se  débarrasser  de 
l'oppression  et  de  l'exploitation. 

S'il  leur  reste  un  peu  de  pudeur,  s'ils  ne 
veulent  pas  endosser  la  responsabilité  de  la 
violence  contre  la  foule,  leur  supérieur  en 
grade,  est  là,  tout  prêt,  pour  leur  enlever,  mo- 
mentanément, leur  part  d'autorité,  et  l'exer- 
cer à  leur  place.  —  Cela  se  vit  dans  les  trou- 
bles de  Limoges,  1905. 

11  ne  leur  reste  plus  alors  qu'à  adjurer,  à 
genoux,  leurs  administrés  de  se  tenir  tranquil- 
les, d'oublier  les  paroles  de  révolte  que  la 
cbaleur  et  l'entraînement  ont  pu,  autrefois, 
leur  faire  prononcer  en  un  moment  d'embal- 
lement. Ils  sont   moi'ts  pour  l'opposition.  Ils 


198         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

ne  peuvent  plus  être  les  adversaires  intraita- 
bles de  l'autorité  et  de  l'exploitation. 

Et  les  bourgeois  ont  si  bien  compris  à  quel 
point  l'exercice  du  pouvoir  était  néfaste  aux 
idées  de  bouleversement  social,  qu'ils  n'hési- 
tent plus  à  fourrer  quelque  ex-révolutionnaire 
en  chaque  nouvelle  combinaison  ministérielle. 


Il  faut  que  les  travailleurs  s'imprègnent 
bien  de  cette  vérité.  Il  y  a,  dans  l'ordre  social 
actuel,  des  réformes  qui  peuvent  se  réaliser 
sans  trop  de  secousses.  Ce  sont  celles  qui  se 
contentent  d'effleurer  les  causes  des  souffran- 
ces, sans  chercher  à  les  extirper. 

Mais  celles  qui  seraient  efficaces  pour  faire 
disparaître  ces  causes,  ne  se  contentant  pas 
d'atténuer  la  souffrance,  mais  cherchant  sé- 
rieusement à  donner  à  chacun  la  part  de  li- 
berté et  de  bien-être  qui  lui  revient,  celles-là 
il  n'y  a  pas  de  Parlement  —  encore  moins  de 
ministère  —  capable  de  les  imposer.  C'est  par 
la  force  seule  qu'elles  s'accompliront,  ce  n'es* 
qu'en  culbutant  les  institutions  dont  la  mis- 
sion est  de  défendre  l'ordre  de  choses  qu'il 
s'agit  de  détruire. 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   199 

Et  lorsque,  par  exemple,  dans  une  grève, 
des  travailleurs  veulent  envahir  une  usine  pour 
en  déloger  les  renégats  qui  y  travaillent,  quel- 
que soit  l'individu  armé  du  pouvoir,  ilne  pourra 
faire  autrement  que  d'appliquer  la  loi,  de  faire 
respecter  l'ordre. 

Et  lorsqu'on  vient'  nous  dire  que  l'ouvrier 
qui  travaille  en  temps  de  grève  pour  ne  pas 
condamner  à  de  dures  privations  sa  femme 
et  ses  enfants,  a  le  droit,  autant  que  le  gré- 
viste sinon  plus,  à  ce  que  l'on  fasse  respecter 
sa  liberté,  c'est  un  pur  sophisme  qui  n'a  qu'un 
semblant  de  logique. 

La  liberté  primordiale  pour  l'individu  est 
de  chercher  à  améliorer  son  sort.  Et  lorsque, 
à  bout  de  patience,  des  individus  se  coalisent, 
se  condamnant,  eux  et  les  leurs,  aux  priva- 
tions les  plus  dures  pour  faire  aboutir  leurs  ré- 
clamations, ce  serait  une  absurdité  de  leur 
part  de  souHrir,  qu'à  côté  d'eux,  des  indivi- 
dus de  leur  classfe,  qui  doivent  s'ils  les  conquiè- 
rent, bénéficier  des  améliorations  qu'ils  récla- 
ment viennent  par  une  action  contraire  ren- 
dre leurs  efforts  inutiles  et  faire  le  jeu  de 
l'exploiteur  qui  les  opprime. 

La  balance  égale  de  la  légalité,  en  ce  cas, 


200         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

c'est  ]a  protection  de  celui  qui.  déjà,  est  le 
plus  fort  de  par  rargeut,  c'est  l'injustice  la 
plus  flaf^rante  contre  ceux  auxquels  on  n'a 
laissé  que  le  recours  à  la  force  comme  dernier 
argument.  Les  travailleurs  en  marche  pour 
leur  libération  et  la  conquête  de  leur  bien-être 
n'ont  pas  à  tenir  compte  de  la  légalité. 


Tandis  que  pour  ceux  qui  sont  au  pouvoir 
il  y  a  des  questions  d'opportunité  qui  amènent, 
par  exemple,  l'ancien  anarchiste  Brousse  — 
qui,  autrefois,  alors  qu'il  faisait  de  l'opposition, 
voulait  marcher  dans  les  tripes  des  rois,  et  de 
ceux  de  leur  suite, —  à  souhaiter  la  bienvenue, 
au  nom  de  la  ville  de  Paris,  à  toutes  les  têtes 
couronnées  qu'il  avait  à  recevoir  comme  pré- 
sident du  conseil  Municipal. 

Qui  amènent  des  députés  réclamant,  comme 
socialistes,  l'abrogation  des  lois  scélérates, 
à  voter  le  maintien,  parce  qu'il  s'agit  de 
soutenir  le  ministère  que  veulent  renver- 
ser les  réactionnaires,  ou  à  voter,  pour  la 
même  raison,  un  ordre  du  jour  de  confiance 
au  ministre  qui  couvre  de  son  autorité  les 
fusilleurs   d'ouvriers,   ou,   encore   —    comme 


LA  CONQUÊTE  DES  POUVOIRS  PUBLICS   201 

Guosde  —  toujours  pour  les  mûmes  raisons,  à 
répudier  comme  néfastes  leurs  propres  doctri- 
nes sociales  I 

Taudis  que  disparaissent  les  questions  d'op- 
portunité ou  d'inopportunité  pour  ceux  qui 
soullrent  de  la  misère  et  de  l'exploitation. 

Pour  eux,  il  y  a  des  revendications  à  formu- 
ler à  toute  heure,  en  tous  lieux,  en  toute  occa- 
sion. Il  y  a  à  résister  contre  l'exploitation,  con- 
tre l'oppression  à  tous  moments,  à  toute  ten- 
tative de  les  faire  peser  plus  lourdement  sur 
leurs  épaules  :  passivement  quand  ils  ne  peu- 
vent davantage,  activement  lorsque  l'occasion 
s'en  présente.  Et  c'est  ce  qui  fait  que  les  fou- 
les auront  toujours,  en  travers  de  leur  route, 
ceux  qui  prétendent  les  diriger  ;  car  il  y  a 
des  responsabilités  que.  seules,  les  foules  peu- 
vent assumer. 


XII 
ACTIOA    DIRECTE    ET    I>ARLEME\TAIUSME 


Il  n'y  a  pas  d'absolu.  —  L'état  présent  l'emporte  toujours 
sur  l'état  à  venir.  —  Le  parlementarisme  change  les 
questions  ^de  place.  —  Les  mensonges  parlementai- 
res. —  La  révolution  est  l'affirmation  de  l'évolution.  — 
La  loi  ne  donne  que  ce  que  l'on  sait  prendre  et  défen- 
dre. —  La  loi  égale  pour  tous  ne  peut  être  qu'oppres- 
sive. —  La  liberté  est  dans  la  diversité.  —  Les  intéres- 
sés seuls  sont  aptes  à  trouver  la  solution  qui  leur 
convient.  —  L'action  directe  est  éducative.  —  Gomme 
quoi  la  loi  donne  naissance  à  des  formes  nouvelles 
d'exploitation.  —  La  loi  sur  les  retraites  est  une 
fumisterie.  —  Tout  conciliateur  est  un  ennemi  pour 
le  travailleur. 

L'idée  anarchiste  ayant  pris  de  la  force, 
les  anarchistes  ont  dû  sortir  des  abstractions, 
poussés  également  par  la  vie  de  tous  les  jours, 
et  prendre  part  aux  luttes  journalières. 


ACTION  DIRECTE    ET    PARLEMENTARISME      203 

C'est  qu'entre  l'idéal  rêvé  et  l'état  présont 
il  y  a  la  vie.  H  y  a  les  individus  qui,  en  atten- 
dant la  transformation  sociale  entrevue,  veu- 
lent vivre  du  mieux  qu'ils  peuvent  dans  l'état 
présent.  11  y  a  l'évolution  humaine  qui  ne  se  fait 
que  progressivement,  s'attardant  parfois  à 
modifier  ce  qui  existe  avant  de  le  rejeter  défi- 
nitivement. 

Du  reste,  on  ne  vit  pas  d'abstractions,  la 
force  leur  étant  venue,  les  anarchistes  étaient 
anxieux  d'agir,  mais,  en  se  mêlant  à  la  lutte 
ouvrière,  ils  y  apportèrent  leur  faron  d'envisa- 
ger les  choses,  leurs  modes  d'action.  Si  quel- 
ques anarchistes  y  perdirent  de  vue  l'idéal 
anarchiste,  par  contre  le  mouvement  ouvrier 
s'en  inspira,  et  fit  siennes  leur  haine  de 
la  politique,  leur  faron  d'agir  qui,  dans  le 
nouveau  milieu,  prit  le  nom  «  d'action  di- 
recte ». 

C'est  que  la  masse  croit  encore  aux  réfor- 
mes, elle  reste  indift'érentc  aux  conquêtes 
éloignées,  voulant  des  résultats  immédiats, 
tout  ce 'que  pouvaient  faire  les  anarchistes, 
c'est  que  ces  tentatives  d'améliorations  aux- 
quelles s'attardent  le  plus  grand  nombre,  ser- 
vissent au  moins  à  leur  éducation.    Et  c'est 


204         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

pour  quoi,  tout  en  continuant  à  déinontrer  que 
l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme  ne 
cessera  d'exister  que  hjrsque  les  moyens  de 
production  seront  mis  à  la  libre  disposition  de 
tous,  que  chaque  individu  n'aura  droit  qu'à  la 
part  de  ce  qu'il  peut  mettre  en  œuvre  lui- 
même,  et  que  seront  détruites  la  monnaie  et 
toute  valeur  représentative  dans  les  échan- 
ges, les  anarcliistes  se  sont  mis  à  travailler  à 
la  réalisation  de  quelques-unes  de  ces  réfor- 
mes, en  apprenant  aux  intéressés  de  ne  plus 
les  attendre,  conmie  une  grâce,  de  la  bonne 
volonté  du  lég^islateur,  mais  de  les  réaliser 
eux-mêmes,  par  la  force  de  leur  volonté,  et 
la  cohésion  de  tous  les  intéressés. 


En  effet,  on  aura  beau  dire  aux  travailleurs  : 
«  telle  amélioration  que  l'on  vous  fait  entre- 
voir ne  peut  être  que  momentanée,  elle  ne  peut 
avoir  aucun  effet,  sur  votre  émancipation  dé- 
finitive ».  Ceux  (}ui  crèvent  de  l'état  social  pré- 
sent répondront,  et  nombre  d'aigrefins  ne 
manquent  pas  de  le  répondre  à  leur  place  : 
«  que  nous  importe  l'affranchissement  inté- 
gral s'il  ne  s'opère  que  lorsque  nous   serons 


ACTIUiN    DIRECTE    ET    P  AIIL  EM  ENT  ARISM  C      205 

mort,  nous  préférons  une  améliorati(->n.  si  lé- 
gère suit-elle,  pourvu  qu'elle  soit  immédiate, 
nous  verrons  ensuite  ».  Et  il  vont  à  ceux  qui 
leur  font  espérer  des  réalisations  immédiates. 
Et  on  aura  beau  leur  dire  qu'une  augmen- 
tation de  salaire,  n'a  aucune  importance  pour 
eux,,  s'il  doit  s'en  suivre  un  renchérissement 
des  objets  nécessaires  à  la  vie,  ils  peuvent  ré- 
pondre avec  raison  qu'ils  en  auront  toujours 
bénéficié,  avant  que  le  renchérissement  se 
produise,  et  que,  bien  souvent  du  reste,  les 
mercantis  n'attendent  pas  l'augmentation  des 
salaires  pour  faire  renchérir  la  vie.  Et,  de 
plus,  quand  l'ouvrier  n'attaque  pas  pour  faire 
augmenter  son  salaire,  il  est  bien  forcé  de 
résister  aux  tentatives  de  le  lui  rogner.  Les 
nécessités  de  la  lutte  immédiate  l'emportent 
toujours,  en  temps  normal,  sur  les  aspirations 
de  l'idéal. 


Seulement  les  réformistes,  les  parh^menta- 
ristes,  commettent  une  double  erreur,  d'abord 
en  ne  tenant  piis  compte  de  la  complexité 
des  rapports  sociaux  et  en  faisant  enle- 
ver de  son  milieu    naturel,   où  elle  pourrait 

13 


206         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

être  élucidée  promptement  par  les  intéressés, 
la  question  pour  la  transporter  dans  un  milieu 
hostile,  où  s'agitent  toutes  sortes  d'intérêts 
divers  et  contradictoires. 

De  sorte,  qu'au  lieu  d'être  réglée  à  l'amiable, 
dans  chaque  groupe,  selon  les  besoins  de  ce 
groupe,  il  faut  en  faire  une  loi  unique,  dans 
le  cadre  de  laquelle  doivent  s'emboîter  tous  les 
intérêts,  tous  les  besoins,  toutes  les  aspira- 
tions, quitte  à  rogner  à  droite,  à  gauche,  en 
tête,  en  queue,  de  façon  que  personne  n'est 
satisfait. 

D'autre  part,  l'actiun  parlementaire  propage 
l'erreur,  parmi  les  individus,  que  leur  libéra- 
tion viendra  d'en  haut  ;  qu'il  leur  suffira  de 
choisir  des  mandataires  fidèles  pour  obtenir 
du  parlement  la  réalisation  de  tous  leurs 
vœux. 

Et  pendant  qu'ils  cherchent  cet  oiseau  rare  : 
un  mandataire  scrupuleux,  tenant  à  cœur  de 
réaliser  chacune  de  ses  promesses,  les  élec- 
teurs négligent  d'agir  pour  réaliser  eux-mê- 
mes ce  qu'ils  désirent  obtenir. 

Et  si  cela  est  contenu  implicitement  dans  la 
façon  de  procéder,  beaucoup  ne  craignent  pas 
de  déclarer  —  tout  en  s'affirmant  révolution- 


ACTION    DIRECTE    ET    PARLEMENT ARiSME      207 

naires  —  que  :  aujourd'hui  que  nous  avons  le 
suffrage  universel,  où  tout  individu  peut  «  li- 
brement »  exprimer  son  opinion,  et  a  sa  part 
de  souveraineté  dans  la  fabrication  des  lois 
—  même  lorsqu'elles  sont  faites  contre  lui  — 
nous  devons  respecter  la  loi,  jusqu'à  ce  qu'on 
l'ait  faite  changer,  —  Raisonnement  très  com- 
mode pour  faciliter  l'exercice  du  pouvoir  à 
ceux  qui  le  détiennent. 


Or,  la  révolution  qu'envisagent  les  anar- 
chistes, n'est  pas  de  ces  coups  de  mains  des- 
tinés à  porter  au  pouvoir  une  poignée  d'aven- 
turiers ayant  su  profiter  d'un  concours  de 
circonstances  heureuses. 

Pour  les  anarchistes,  la  révolution  ne  peut 
improviser  un  état  social  nouveau  de  toutes 
pièces.  Son  rôle  est  de  briser  les  barrières  que 
l'état  social  présent  dresse  contre  les  aspira- 
tions d'émancipation  politique  et  économique. 
Une  fois  ces  barrières  brisées,  ça  sera  à  ceux 
qui  les  auront  détruites  de  donner  plein 
développement  aux  formes  de  groupements 
qu'ils  auront  su,  déjà,  réaliser  en  cours  de 
lutte. 


208         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Car  la  révolution  économique  qui  se  pré- 
pare ne  doit  pas  être  une  lutte  de  quelques 
jours  —  le  temps  de  jeter  bas  un  g-ouverne- 
ment.  et  d'en  introniser  un  autre.  —  Ce  doit 
être  l'aboutissant  d'une  évolution,  qui  aura 
assez  transformé  les  mœurs  et  les  cerveaux 
pour  nécessiter  le  dernier  coup  de  balais  qui 
emportera  les  vestiges  persistants  de  la  société 
capitaliste. 

Evidemment,  cette  révcdution  peut  se  faire 
attendre  puisque,  pour  qu'elle  puisse  s'opérer, 
il  faut  qu'il  se  crée  une  minorité  assez  cons- 
ciente, et  assez  forte,  pour  entraîner,  dans 
son  action,  la  masse  flottante  qui  a  besoin 
d'être  impulsée. 

Evidemment,  encore,  en  attendant  l'affran- 
cbissement  intégral,  les  individus  auraient 
tort  de  ne  pas  cbercber  à  réaliser  le  peu  de 
bien-être  ou  de  liberté  qu'il  est  possil»le  de 
réaliser  dans  l'état  capitaliste,  puisque,  en 
dehors  du  bien  présent,  ces  réalisations  peu- 
vent aussi  servir  de  point  de  départ  pour  des 
améliorations  nouvelles. 

Seulement,  cette  réalisation  doit  s'opérer 
intégralement  —  autant  qu'il  est  possible  — 
par  l'action  de  ceux  qui  en  ont  eu  consciencxî, 


ACTION    UIREGTK    ET    f  AK  L  EMENT  AR  ISME      20'J 

et  non  rattcmlro,  li"ipaL(juill6c,  de  l'action  po- 
liticienne qui  empoisonne  ce  qu'elle  réalise. 


Jamais  une  loi  n'a  imposé  une  réforme.  Ou 
bien  cette  réforme  est  demandée  par  un  groupe 
assez  important  d'intéressés,  mais  alors  elle 
est  plus  ou  moins  passée  dans  la  pratique;  la 
loi  ne  fait  que  consacrer  un  ordre  de  choses 
existant.  Et  la  loi  n'est  plus  nécessaire  qu'aux 
impuissants  qui  n'osent  pas  agir  par  eux-mê- 


mes. ^ 


Ou  bien  elle  est  en  avance  sur  l'opinion 
moyenne,  et  alors  ceux  qui  veulent  en  béné- 
licier  sont  forcés  de  mener  la  lutte  pour  en 
obtenir  l'application.  Telle  la  loi  Millerand- 
Colliard.  qui.  pour  réglementer  la  loi  de  10 
heures  vinl  fo  .rnir,  pour  un  temps,  aux  ex- 
ploiteurs, la  facilité  de  faire  travailler  11  heu- 
res ceux  de  leurs  ouvriers  qui  n'en  faisaient 
que  10  auparavant,  et  resta  si  bien  lettre 
morte  pour  le  patronat  que  les  ouvriers  du- 
rent entreprendre  grève  sur  grève  —  dont 
quelques-unes  sanglantes  —  avant  d'obtenir 
de  ne  travailler  que  10  heures  par  jour. 

Quelle  que  soit  la  réforme  (|ue  l'on  veuille 

12. 


210         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

obtenir,  qu'elle  soit  d'ordre  politique  ou  écono- 
mique, elle  n'est  inscrite  dans  le  code  que 
lorsque  l'opinion  publique  est  assez  puissante 
pour  l'exiger;  et,  passée  à  l'état  de  loi,  elle 
n'est  appliquée  que  tant  que  ceux  qui  sont  in- 
téressés à  son  application  savent  la  faire  res- 
pecter. 

Et  comme  une  liberté  n'est  entière  que  tant 
qu'elle  n'est  pas  codifiée  ;  une  liberté  ne  se 
définissant  que  par  les  limites  qu'on  lui  trace, 
codifier  une  liberté  c'est  la  rogner;  c'est  une 
raison  de  plus  pour  l'exercer  sans  demander 
la  consécration  parlementaire. 

Exemple  :  les  syndicats  qui  fonctionnaient 
—  tels  qu'ils  existent  aujourd'hui  —  malgré 
la  loi  sur  les  coalitions,  quand  la  loi  de  1884 
vint  réglementer  leur  fonctionnement,  et  leur 
imposer  quelques  entraves,  que  l'on  cherche 
à  augmenter  en  leur  octroyant  le  droit  d'hé- 
riter et  de  posséder,  afin  de  pouvoir  leur  ro- 
gner les  griffes. 


Une  loi  ayant  à  tenir  compte  de  tant  d'in- 
térêts différents,  et  s'appliquer  indistinctement 
à  des  millions  d'individus,  elle  est,  forcément, 
un  compromis  entre  toutes  les  aspirations  par- 


ACTION   DIRECTE   ET    PARLEMENTARISME      211 

ticulières.  entre  les  besoins  de  chaque  sorte  de 
groupement.  Faitepour  contenter  toutlemonde, 
elle  ne  répond  à  aucun  besoin  réel,  lèse  plus 
ou  moins  chaque  aspiration,  sans  en  satisfaire 
aucune. 

Tandis  que  si  chaque  groupe  social  s'efforce 
de  réaliser,  dans  sa  sphère  d'action,  l'améliora- 
tion qui  lui  convient  le  mieux,  la  question  prend 
beaucoup  plus  de  netteté  en  ne  se  discutant 
qu'entre  les  seuls  intéressés,  et  chaque  groupe 
peut  trouver  sa  solution. 

Et  puisque  la  loi  ne  vaut  que  par  l'énergie 
que  l'on  sait  dépenser  à  la  faire  respecter,  il 
est  bien  plus  simple,  plus  pratique,  et  plus 
court  de  faire  ses  affaires  soi-même,  en  trai- 
tant directement  avec  ceux  auxquels  on  veut 
imposer  de  nouveaux  rapports. 

C'est  cette  action  que  l'on  a  dénommée  «  ac- 
tion directe  ».  Et  l'on  voit,  —  qu'à  moins  de 
circonstances  que  l'on  n'est  pas  toujours  maî- 
tre d'éviter  —  il  ne  s'agit  nullement  de  vio- 
lence, de  bombes,  comme  beaucoup  de  gens, 
qui  ne  connaissent  de  l'anarchie  que  ce  que 
leur  en  a  appris  leur  journal,  sont  portos  à 
se  figurer. 


212         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

La  réduction  des  heures  do  travail,  l'aug- 
luentation  de  salaires,  et  loule  autre  reforme 
réalisée,  même  par  l'action  directe,  ne  détrui- 
ront pas  l'oppression  ni  l'exploitation  tant 
qu'elles  n'auront  pas  pour  eU'et  de  faire  passer, 
entre  les  mains  de  ceux  qui  les  mettent  en  œu- 
vre, les  moyens  de  production  accaparés  par 
une  minorité  de  parasites.  Là-dessus,  l'affir- 
mation anarchiste  reste  vraie. 

Seulement,  l'éducation  se  fait  tous  les  jours, 
et  la  lutte  est  un  moyen  d'éducation.  En 
voyant  tout  ce  qu'ils  peuvent  réaliser,  lors- 
qu'ils sont  unis,  et  savent  poursuivre  leur  vo- 
lonté jusqu'au  bout,  les  individus  apprendront 
vite  à  se  servir  de  ce  moyen  d'action.  En  cons- 
tatant l'inanité  des  réformes  partielles,  ils 
sauront  vite  apprendre  que  le  mal  doit  s'at- 
taquer dans  sa  cause,  et  non  dans  ses  eli'ets; 
ils  seront  mûrs  pour  la  révolution. 


Et  ce  qui  vient  d'être  dit  pour  quelques-unes 
des  réformes,  prises  parmi  celles  qui  s'impo- 
sent, peut  se  répéter  pour  n'importe  laquelle  ; 
car  chaque  loi  faite  pour  améliorer  la  situa- 
tion des  travailleurs    comporte  des  désavan- 


ACTION    DIRECTE    ET    PARLEMENTARISME      213 

tag-es  que  sont  loin  de  compenser  les  avanta- 
ges promis. 

Nous  avons  vu  la  réglementation  des  heures 
de  travail  empirer  la  situation  do  ceux  qui 
avaient  su,  par  leur  propre  action,  ou  la  force 
des  choses,    obtenir  cette  amélioration, 

La  lui  sur  les  accidents  du  travail  a  eu  pour 
premier  effet  de  faire  éliminer  des  usines  une 
certaine  catégorie  do  travailleurs  d'âge,  de 
santé,  ou  de  situation  familiale,  les  rendant 
plus  onéreux  aux  yeux  de  leurs  employeurs. 

En  admettant  que  la  prime  d'assurance  soit 
bien  payée  par  rexploiteur,  que  ce  dernier 
n'en  tienne  pas  compte  dans  l'estimation  des 
salaires  —  ce  qui  est  impossible  —  ceux  qui 
y  ont  le  plus  gagné,  ce  sont  les  intermédiai- 
res, les  compagnies  d'assurance  qui,  pour  four- 
nir de  gros  dividendes  à  leurs  actionnaires  — 
les  actions  de  plusieurs  font  prime —  s'effor- 
cent d(î  rogner  sur  les  indemnités  à  payer, 
forçant  les  sinistrés  à  des  procès  coûteux,  ou 
profitant  de  leur  ignorance,  lorscju'ils  sont  fa- 
ciles à  influencer.  C'est  un  nouveau  mode  de 
prélèvement  du  capital  sur  le  prix  de  la  vie 
et  de  la  santé  du  travailleur,  la  création  dt? 
nouveaux  p;ii-asites. 


214  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

Il  y  a  la  loi,  en  préparation,  sur  les  retrai- 
tes ouvrières.  C'est  le  coup  de  génie  de  la 
finance  capitaliste.  Le  prélèvement  sur  les  sa- 
laires de  nombreux  milliards  dont  l'Etat  se  fait 
gérant,  pour  aboutir  à  une  rente  de  20  sous  par 
jour  payée  aux  rares  survivants  qui  atteindront 
l'âge  déterminé.  La  majeure  partie,  ceux 
que  le  travail,  la  misère,  les  privations  auront 
tués  avant,  se  seront  privés  toute  leur  vie  pour 
assurer  des  tripotages  fructueux  à  leurs  maî- 
tres, des  sinécures  largement  rétribuées  à  leurs 
créatures.  Et  c'est  ainsi  que  le  nombre  des 
travailleurs  décroît  par  l'intronisation  de  Tou- 
tillage  mécanique,  et  que  croît  celui  des  para- 
sites par  la  création  d'emplois  seulement  uti- 
les au  régime  capitaliste. 

Double  avantage  pour  les  maîtres.  Le  vrai 
producteur  étant  plus  ou  moins  un  ennemi, 
tandis  que  le  parasite  est  trop  prisonnier  de 
l'ordre  de  choses  existant  pour  ne  pas  en  être 
un  défenseur  et  un  admirateur. 


Et  pour  parer  à  ce  qu'ils  appellent  l'intransi- 
geance des  travailleurs,  les  accusant  de  ne 
pas  tenir  compte  de  la  concurrence,  de  présen- 


ACTION   DIRECTE    ET    PARLEMENTARISME      215 

ter  à  leurs  exploiteurs  des  conditions  qui,  s'ils 
les  acceptaient,  les  mettraient  en  infériorité 
évidente  soit  à  l'égard  de  leurs  concurrents 
nationaux  et  surtout  —  crime  impardonnable 
—  de  leurs  concurrents  étrangers,  certaines 
«bonnes  âmes  »  ont  inventé  «  l'arbitrage  obli- 
gatoire »  dont  un  projet  de  loi  repose  quel- 
que part. 

Comme  s'il  pouvait  y  avoir  conciliation  en- 
tre l'employeur  et  l'employé,  entre  celui  qui 
commande  et  celui  qui  obéit. 

Ce  sont  deux  intérêts  antagoniques  en  pré- 
sence, irréductibles,  le  bien-être,  le  luxe  de 
l'un  étant  fait  de  la  misère  de  l'autre.  11  ne 
peut  y  avoir  que  des  compromissions  tempo- 
raires que  l'on  ne  respecte,  de  part  et  d'autre, 
que  tant  que  l'on  ne  se  sent  pas  assez  fort  pour 
les  briser.  Pour  que  l'exploité  prenne  sa  place 
au  soleil,  il  faut  qu'il  brise  l'exploitation  dont 
il  est  victime.  Tant  pis  pour  l'exploiteur  s'il 
ne  peut  supporter  la  lutte. 


XIII 
LE   SY\D1(:ALIS3IE 


Les  délluts  de  l'anarchisme.  —  Syndicalisme  selon  la 
conception  socialiste.  —  L'individualisme  et  le  syndi- 
calisme. —  Le  syndicat  groupement  naturel.  —  Le 
syndicat  groupement  de  défense  dans  l'état  social  ac- 
tuel. —  Il  faut  savoir  vers  quoi  l'on  marche.  —  Le  syn- 
dicalisme, moyen  de  révolution,  a  sa  jilace  à  côté  des 
autres,  il  ne  peut  les  suppléer.—  Diversité  des  groupe- 
ments de  lutte.  —  Les  besoins  déterminent  les  groupe- 
ments. —  La  division  du  travail.  —  Le  travail  agréa- 
ble. —  Le  choix  des  activités.  —  Le  syndicat  doit  dis- 
paraître avec  l'état  social  qui  l'a  engendré.  —  Le  mot 
engendrant  la  doctrine.  —  Influences  réciproques.  — 
Déviation  des  théories  lorsqu'on  veut  les  pousser  à 
l'absolu.  —  Chacun  son  dada. 

L'organisation  des  ouvriers  en  gToupements 
corporatifs,  les  grèves  pour  la  défense  des 
salaires,    cela    a    existé  —  sous    différentes 


LE    SYNDICALISME  217 

formos  —  de  tous  temps,  mais  ce  n'est  que 
depuis  qu'il  est  devenu  une  furce,  que  le  syn- 
dicalisme est  venu  se  placer  à  côté  des  diffé- 
rents systèmes  do  rénovation  sociale. 

Lorsque,  vers  1879,  il  commença  à  se  for- 
mer en  France  un  nouveau  courant  dont  les 
adhérents  prirent  le  nom  d'anarchistes,  les 
mêmes  raisons  qui  leur  lirent  combattre  les 
socialistes  les  firent  se  tenir  à  l'écart  des 
groupements  syndicalistes,  ces  derniers  étant 
trop  j)uliticiens  et  trop  réformistes. 

Trop  peu  nombreux,  les  anarchistes  auraient 
été  noyés  dans  celte  niasse,  et  ne  seraient  ja- 
mais arrivés  à  formuler  nettement  leurs  idées, 
pris  qu'ils  auraient  été  par  l'ambiance. 

Cet  éloignement  du  syndicalisme  eut  son 
bon  côté  :  l'esprit  dégagé  de  toute  contin- 
gence, les  anarchistes  arrivèrent  à  se  formuler 
une  conception  nette  (h;  ce  qu'ils  vcmlaient. 
11  y  eut  un  mauvais  côté  :  le  mouvement  ou- 
vrier tomba  complètement  sous  la  dépendance 
des  piditiciens. 

Seulement,  si  les  anarchistes  se  tenaient 
à  l'écart  du  mouvement  syndicaliste,  relevant 
ses  erreurs,  attaquant  son  inféndation  aux 
partis  p(diti(jaes,    il  ne  leur  vint    jamais  à  la 

13 


218         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

pensée  do  l'attaquer  en  tant  que  mouvement 
ouvrier.  Et  chaque  fois  qu'une  grève  se  dessi- 
nait, énergique,  les  anarchistes  y  prenaient 
part. 

Il  fallait  toute  l'outrecuidance  de  quelques 
liuluberlus  — qui  se  croient  anarchistes,  parce 
qu'ils  peuvent,  plus  ou  moins  mal,  réciter  par 
cœur  quelques  passages  de  Nietszche  ou  de 
Stirner  —  pour  contester  aux  ouvriers  l'utilité 
de  se  grouper  en  syndicats  afin  de  lutter 
contre  les  fantaisies  de  leurs  exploiteurs. 


De  leur  côté,  les  politiciens  ont  la  prétention 
de  diriger  le  mouvement  ouvrier.  Pour  eux, 
les  syndicats  devraient  borner  leur  rôle  à 
émettre  des  revendications,  à  les  soumettre 
aux  députés  qui  se  charg-eront  de  les  porter 
au  Parlement,  et  de  les  transformer  en  lois. 

Et,  afm  de  no  pas  entraver  l'œuvre  parle- 
mentaire, les  ouvriers,  en  enfants  bien  sages 
et  bien  obéissants,  devront  respecter  la  loi,  se 
tenir  tranquilles,  ne  pas  bouger,  même  lors- 
que leurs  exploiteurs  veulent  les  alfamer,  at- 
tendre l'intervention  du  député,  seul  qualifié 
pour  traiter  en  leur  nom.  Et,  en  échange  des 


LE    SYNDICALISME  219 

bienfaits  parlementaires,  réserver  toutes  leurs 
forces  pour  la  lutte  électorale,  et  cotiser  pour 
grossir  la  caisse  des  comités  électoraux. 

Mais  le  développement  de  l'idée  anarchiste 
ayant  gagné  le  mouvement  ouvrier,  celui-ci 
s'arrache  de  plus  en  plus  à  l'influence  des  po- 
liticiens. 

Sans  être  anarchiste,  le  syndicalisme  a  en- 
trevu que  ses  revendications  ne  devaient  pas 
se  borner  à  la  défense  des  salaires,  mais 
tendre  à  l'abolition  du  salariat  ;  qu'il  était 
absurde  d'attendre  du  Parlement  ce  qui  devait 
être  direclement  arraché  à  l'exploiteur,  et  que, 
la  légalité  étant  faite  pour  défendre  ce  qui 
existe,  il  était  nécessaire,  parfois,  d'en  sortir 
pour  obtenir  quelque  chose. 


Donc,  aujourd'iiui,  le  syndicalisme  se  dresse 
comme  une  force  contre  les  politiciens  dont  il 
tend  à  se  détacher  définitivenu'nt,  et  l'anar- 
chismedont  il  se  défie,  en  haine  de  l'esclavage 
dont  il  n'est  pas  encore  complètennïnt  sorti. 

L'outrance  des  huluberlus  n'est  pas  faite 
pour  dissiper  le  malentendu. 

Et.  à  ces  derniers,  il  faut  une  bonne  dose  de 


220  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

fatuité,  il  faut  qu'ils  se  fassent  une  conception 
bien  nietzschéenne  de  leur  Moi,  pour  s'imagi- 
ner qu'ils  mèneront,  tout  en  la  méprisant,  la 
foule  à  la  révolution,  ou  pour  penser  que  cette 
révolution  peut  être  l'œuvre  d'une  poignée 
d'intellectuels...  ou  se  croyant  tels. 

Du  reste,  il  y  a  ici  un  non-sens  de  la  part 
de  ces  <,(  surhommes  »  au  petit  pied  :  ou  bien 
l'on  a  compris  que  l'individualité  est  écrasée 
dans  l'engrenage  social,  que  ses  aptitu<le§  sont 
arrêtées  dans  leur  développement,  que  ses  vir- 
tualités sont  étouliees  avant  d'avoir  j)u  s.'  ma- 
nifester, parce  que  l'organisation  économique 
sacrifie  le  bien-être  et  le  développement  du 
plus  grand  nombre  au  profit  d'une  minorité  <lc 
privilégiés,  et  que  pour  changer  cette  mau- 
vaise organisation,  et  ne  plus  être  exposé  par 
les  hasards  de  la  naissance  et  des  événements 
à  nous  trouver  parmi  le  troupeau  des  esclaves, 
il  faut  qu'il  n'y  ait  plus  d'esclaves.  Que  notre 
propre  affranchissement.  [»ar  conséquent,  ne 
peut  s'opérer  que  lorsque  la  masse  entière 
saura  se  libérer. 

Ou  bien,  la  masse  nous  est  étrangère  ;  si 
nous  souffrons  d'être  parmi  les  exploités,  il 
nousserait  indiiférent  que  d'autres  le  fussent  à 


LE    SYNDICALISME  221 

notre  place,  pourvu  que  nous  ayons  toutes  nos 
aises,  estimant  que  le  troupeau  est  fait  pour 
être  tondu.  Alors  inutile  de  se  réclamer  d'une 
révolution  sociale  —  à  moins  que,  comme 
pour  les  politiciens,  ce  ne  soit  qu'une  formule 
dont  on  se  sert  pour  amuser  ceux  dont  on  es- 
père tirer  pied  ou  aile  —  la  société  bourgeoise 
est  assez  bien  constituée  pour  que  ceux  qui 
savent  jouer  des  poings  et  des  coudes,  puissent 
s'y  faire  leur  place. 


Le  syndicat  est  un  groupement  de  lutte  qui 
s'impose  aux  travailleurs  en  l'état  social  ac- 
tuel. 

Ceux  qui  sont  les  plus  opprimés  économique- 
ment, intellectuellement  et  moralement,  ont 
des  réclamations  à  produire  cliaque  jour,  à 
cliaque  btmre,  à  cbaque  instant. 

Crcîvant  de  faim  c(Hitinuellemt^nt,  il  ne  peut 
leur  être  indilférent  d'ojjtenir  une  concession, 
si  légère  soit-ejle.  ou  d'empêcber  ne  serait-ce 
qu'un  dixième  de  tour  à  la  vis  de  ctmipres- 
sion. 

S'il  est  vr;ii  (ju'il  n'y  a  que  la  disparition 
complète  de  l'exploitation  qui  puisse  les  libé- 


332         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

rer,  ils  ne  peuvent,  cependant  dans  l'espérance 
de  cette  révolution,  qui  s'opérera  on  ne  sau- 
rait prévoir  quand,  abandonner  la  lutte  de  tous 
les  jours  ;  car  cet  abandon  encouragerait  leurs 
exploiteurs  à  faire  peser  plus  fort  sur  eux  leur 
exploitation. 

En  attendant  la  suppression  du  salariat  et 
de  l'exploitation  capitaliste,  il  leur  faut  bien 
résister  aux  diminutions  de  salaire,  ou  pren- 
dre l'olfensivc  pour  en  obtenir  l'augmentation, 
lorsque  l'accroissement  des  charges  sociales 
vient  leur  rendre  la  v'ie  impossible,  ou  qu'une 
conception  plus  nette  de  leurs  droits  les  in- 
cite à  réclamer  une  part  plus  large  dans  les 
produits  de  leurs  activité. 

Et,  forcément,  la  lutte  au  jour  le  jour,  l'ap- 
pât de  l'amélioration  immédiate,  ou  de  ce  qui 
semble  tel,  l'emportera  toujours  sur  la  lutte 
à  buts  plus  incertains,  plus  éloignés,  moins 
définis.  Une  heure  de  moins  à  l'atelier,  qua- 
rante sous  de  plus  à  la  fio  do  la  semaine, 
sembleront  toujours  plus  faciles  à  obtenir,  — 
et  le  sont,  le  plus  souvent  —  que  la  dispari- 
tion des  exploiteurs,  que  la  réalisation  du  bon- 
heur et  de  l'affranchissement   intégrais. 

Quelle  que  soit  l'intensité  de  la  propagande 


LE    SYNDICALISME  233 

révolutionnaire,  les  travailleurs,  en  temps 
ordinaire,  se  grouperont,  surtout,  pour  des 
buts  proches,  faciles  à  atteindre.  Et,  voudrait- 
on  nég-liger  cecôté,  que  la  réalité  ne  tarderait 
pas  à  les  y  ramener.  C'est  dans  la  propagande 
qu'on  pourra  leur  faire  ensuite  quils  appren- 
dront à  connaître  l'inanité  des  réformes  par- 
tielles. 

Mais  c'est  une  erreur  d'affirmer  comme  le 
font  les  syndicalistes  révolutionnaires,  comme 
le  croient  bon  nombre  d'anarchistes,  comme 
le  prophétise  toute  une  nouvelle  école  socia- 
liste —  qui  vient  de  découvrir  le  syndicalisme 
—  que  ce  sont  les  syndicats  qui  organiseront 
la  révolution,  qu'ils  sont  appelés  à  organiser 
la  production  dans  la  société  future,  et  qu'ils 
nous  représentent  la  cellule  initiale  des  grou- 
pements futurs. 


On  médira  qu'il  est  absurde  de  prophétiser 
ce  que  sera,  non  seulement  la  société  de  demain 
mais  môme  ce  que  sera  la  révolution  dont 
elle  doit  sortir.  Nous  ne  savons  pas  ce  que 
sera  la  société  future,  nous  ne  pouvons  pas 
prévoir  ce  que  sera  la  révolution  qui  se  pré- 


224         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

pare.  En  matière  d'uclivitt''  sociale,  les  actions 
et  réactions  sont  trop  noiniireuses.  trop  cn- 
clievètrées,  trop  compliquées  pour  pouvoir 
faire  des  déductions,  môme  approximatives  ; 
car  c'est  toujours  de  l'imprévu  qui  surgit. 

Et  cela  est  l'exacte  vérité. 

Seulement  nous  savons  plusieurs  choses  qui 
peuvent  nous  guider  :  1*^  que  nous  souffrons 
de  ce  qui  existe  ;  2*^  que  ça  ne  changera  que 
si  nous  travaillons  nous-mème  à  le  changer; 
et,  3*^  que,  sans  vouloir  prophétiser  ce  qui 
sera,  puisque  cela  dépend  de  l'évolution  de 
millions  et  de  millions  d'individus,  et  d'une 
foule  d'événements  dont  nous  ne  sommes  pas 
les  inaîtres,  il  faut  bien  que  nous  cherchions  à 
nous  faire  une  idée  de  ce  que  doivent  être  les 
choses  pour  essayer  de  les  réaliser,  de  façon 
à  ce  que  ça  marche  mieux  que  ce  qui  existe. 

Et,  tout  en  sachant  que  les  choses  ne  mar- 
cheront pas  ahsidument  comme  nous  le  dési- 
rons, il  nous  faut  agir  comme  si  nous  étions 
certains  de  diriger  les  événements,  puisque, 
en  somme,  c'est  de  toutes  les  conceptions  émi- 
ses, deloutes  les  activités  mises  en  œuvre  que 
sortira  le  futur.  Plus  se  grouperont  de  gens 
décidés  à  agir  dans  le  môme  sens,  plus  l'idée 


LE    SYNDICALISME  225 

qui  les  aura   animés   aura  cliance  do  réussir 
ou  d'imposer  une  partie  de  ses  conceptions. 

C'est  de  l'empirisme,  d'accord.  Mais  il  n'y 
a  pas  de  science  sociale  exacte.  Ce  n'est  qu'en 
mentant  ellVoDiément,  et  en  travestissant  les 
faits,  que  les  économistes  bourgeois  préten- 
dent faire  de  la  science  économique.  Leur  pré- 
tendues lois  éccmomiques  ne  résistent  pas  une 
minute  à  une  critique  judicieuse. 


Mais  revenons  aux  syndicats. 

Les  revendications  ouvrières  forment  le  fond 
principal  de  la  révolution  qui  se  prépare  ;  de 
plus,  il  serait  absurde  de  penser  faire  une  ré- 
volution sans  le  concours  de  la  masse  ouvrière. 
Mais,  de  par  le  fait  qu'ils  sont  forcés  de  lutter 
journellement  contre  les  exploiteurs,  les  syn- 
dicats, môme  lorsqu'ils  inscrivent  dans  leur 
programme  la  suppression  du  salariat,  l'expro- 
priation de  ceux  qui  se  sont  accaparé  le  sol 
et  les  moyens  de  production,  cela  reste  toujours 
dans  les  choses  lointaines,  toute  leur  activité 
étant  absorbée  par  la  lutte  quotidienne  et  les 
conflits  qui  surgissent  à  ("haque  instant  entre 
salariants  et  salariés;  forcés,  qu'ils  sont,   d(! 

les  résoudre  afin  de  donner  satisfaction  à  ceux 

13. 


336  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

qui  se  groupent  autour  de  l'org-anisation  syn- 
dicale, ne  lui  demandant  que  ce  qui  est  immé- 
diatement réalisable. 

Amener  leurs  coadhérents  à  comprendre  que 
leur  libération  ne  se  fera  que  par  eux-mêmes, 
et  lorsqu'ils  se  seront  débarassés  do  l'exploi- 
tation, c'est  l'œuvre  des  anarchistes  qui  pénè- 
trent dans  les  syndicats,  cela  doit,  aussi,  de- 
venir l'œuvre  de  ceux  des  syndicalistes  qui 
sont  arrivés  à  s'émanciper  intellectuellement. 

Mais  la  lutte  de  tous  les  jours,  qui  est  iné- 
vitable, qui  a  sa  raison  d'être,  a  aussi  son  uti- 
lité, car  elle  habitue  les  travailleurs  à  élever 
leurs  réclamations  en  leur  démontrant  que 
l'augmentation  progressive  des  salaires  est  une 
chaîne  sans  fin,  qui  peut  se  dérouler  indéfini- 
ment en  les  laissant  toujours  aussi  misérables 
et  exploités.  Cependant  la  lutte  qui  leur  donne 
conscience  de  leur  force,  par  contre,  a  l'incon- 
vénient de  faire  prédominer  les  réclamations 
du  moment,  au  détriment  des  réalisations  plus 
éloignées.  11  y  a  une  pente  sur  laquelle  il  est 
facile  de  glisser.  C'est  pourquoi  il  serait  dan- 
gereux de  voir  en  le  syndicalisme  le  seul  moyen 
révolutionnaire. 


LE    SYNDICALISME  227 

La  vie  sociale  est  beaucoup  plus  complexe. 
On  n'est  pas  organisé  seulement  par  corpora- 
tions. En  dehors  de  la  production,  les  modes 
d'activité  sont  innombrables,  et  dont  chacun 
demande  sa  satisfaction  intégrale.  Pour  que 
la  révolution  sociale  garde  toute  son  ampleur, 
accomplisse  toute  son  œuvre,  il  faut  que  tout 
ce  qui  souffre  de  l'organisation  sociale,  que  tout 
ce  qui  est  annihilé  par  les  mille  liens  de  la 
législation  et  de  la  réglementation,  se  groupe 
pour  trouver  l'organisation  adéquate  à  ses  as- 
pirations, et  travailler  à  la  réalisation  de 
ses  conceptions  dont  l'application  doit  entraî- 
ner la  ruine  des  institutions  oppressives. 

La  société  fourmille  d'abus,  il  faut  que.  con- 
tre chaque  abus,  pour  le  combattre  surgisse  le 
groupement  de  ceux  qui  ont  le  plus  à  s'en 
plaindre. 

De  môme  qu'il  se  forme  des  associai  ions 
pour  organiser  des  promenades,  faire  (i(^  la 
musi(iue.  jouer  aux  boules,  tirer  à  Tare,  il 
devrait  s'en  former  pour  battre  en  brèche  cha- 
que abus  politique,  administratif,  policier,  ju- 
diciaire ou  hscal. 

Non   seulement    groupes   de    lutte    contre 
ce  qui  existe,  mais  essais  de^groupcMucnt  sur 


228  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

lesliascs  futures,  en  vue  de  produire  de  la  joie, 
du  bien-être,  de  la  solidarité,  entre  individus 
do  mémo  pensée.  On  eompte  trop  sur  la  fata- 
lité de  la  révolution,  oubliant  que  celle-ci  n'est 
que  destructive  dece  qui  embarrasse  le  terrain 
et  que,  la  destruction  des  formes  oppressives 
accomplie,  ne  se  développeront  que  les  formes 
de  groupement  qui  se  seront  déjà  essayées. 
L'état  nouveau  ne  s'improvise  pas,  mèinc  après 
une  révolution.  Il  ne  sera  que  l'épanouissement 
d'initiatives  déjà  en  germes. 

Ce  n'est  que  lorsque  toutes  les  initiatives 
sauront  se  grouper,  que  lorsque  tous  les  modes 
d'activité  réclameront  leur  droit  à  se  manifes- 
ter, que  la  révcdution  trouvera  sa  formule,  et 
ne  s'arrêtera  pas  à  des  transformations  partiel- 
les. 


Il  serait  donc  absurde  d'attendre  la  révolu- 
tion pour  organiser  la  société  future.  C'est 
dès  maintenant  qu'il  faut  chercher  des  formes 
nouvelles  de  groupement. 

Or,  si  dans  l'organisation  économique  d'au- 
jourd'hui, on  produit  non  pour  consommer, 
mais  pour  faire  du  commerce,  agioter,  réali- 


LE    SYNDICALISME  229 

scr  des  bénéfices,  sans  se  préoccuper  des  vrais 
besoins  et  des  goûts  du  consommateur,  il  ne 
doit  pas  en  être  de  même  dans  une  société 
normale. 

L'organisation  sociale  ne  doit  pas  s'opérer 
en  vue  de  «  produire  »,  mais  bien  pour  «  con- 
sommer ».  La  production  n'est  pas  un  but,  mais 
une  conséquence. 

Ce  sont  les  besoins  qui  doivent  déterminer 
les  groupements.  Si  j'ai  besoin  d'un  meuble, 
d'un  ustensile,  ce  n'est  pas  dans  un  magasin 
que  je  dois  aller  les  cberclier  tout  laits.  J'au- 
rais à  m'enquérir  de  ceux  qui  auront  besoin 
des  mêmes  objets,  m'entendre  avec  eux,  et 
nous  organiser  pour  les  produire,  non  plus  à 
la  grosse,  sur  le  même  plan,  de  formes  iden- 
tiques, mais  un  à  un.  tels  que  cliacun  de  nous 
les  aura  conçus. 

Ici,  je  vois  poindre  l'objection  :  «  s'il  faut 
que  l'individu  en  revienne  à  fabriquer  tout  ce 
dont  il  aura  besoin,  ce  sera  un  recul.  Il  est 
impossible  que  le  môme  individu  puisse  faire 
tous  les  métiers.  Non  seulement  sa  vie  se  pas- 
serait, encore  pis  que  dans  la  société  actuelle, 
à  produire  sans  une  minute  d'arrêt,  mais  c'est 
pratiquement    impossible,   vu  la   multiplicité 


230  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

des    métiers    qu'ont    susicité    les    besoins    de 
l'homme.  » 


Aujourd'hui  qu'une  grande  partie  des  for- 
ces sont  détournées  de  la  vraie  production, 
et  qu'il  n'y  a  qu'une  très  petite  partie  des  tra- 
vailleurs produisant  réellement,  et  pour  lous, 
il  a  fallu  exprimer  de  l'individu  tout  ce  qu'il 
étaitsusceptiblederendre  comme  force  produc- 
tive, c'est  ce  qui  a  amené  la  spécialisation,  et 
la  division  à  l'infini  des  métiers,  qui  font  qu'un 
individu,  tout  le  long  de  son  existence,  accom- 
plira les  mêmes  mouvements  mécaniques,  des- 
tinés à  façonner  éternellement  la  même  pièce 
ou  la  même  partie  de  pièce. 

Mais  l'homme  ne  doit  pas  être  une  machine 
à  production.  Pour  devenir  un  être  sain,  par- 
faitement équilibré,  il  doit  exercer  également 
son  cerveau,  chacun  de  ses  muscles,  et  varier 
les  mouvements  de  ceux-ci. 

Lorsqu'on  sait  manier  un  outil,  on  est  apte 
à  passer  d'un  métier  à  un  autre  lorsqu'on 
n'est  pas  tenu  à  faire  de  la  production  inten- 
sive. 

Je  dois  pouvoir  varier  mes  occupations  au 


LE    SYNDICALISME  231 

gré  de  mes  besoins  :  battre  le  fer  aujourd'hui, 
rabotter  des  planches  demain,  gâcher  du  plâ- 
tre un  autre  jour,  si  je  me  sens  du  goût  pour 
ces  diverses  occupations. 

Lorsqu'il  n'y  aura  plus  de  parasites,  plus 
d'intermédiaires  inutiles  et  onéreux,  plus  d'in- 
dividus employés  au  seul  service  de  ces  para- 
sites et  de  ces  inutiles,  il  ne  sera  plus  néces- 
saire que  l'homme  soit  changé  en  machine  à 
abattre  de  la  besogne.  L'outillage  mécanique, 
intelligemment  employé,  restera  toujours  un 
auxiliaire  précieux  pour  lui  faciliter  le  tra- 
vail et  écourter  le  temps  à  y  passer. 

L'important  n'est  pas  tant  de  réduire  indé- 
finiment les  heures  de  travail,  que  d'arriver  à 
ce  que,  par  un  meilleur  aménagement  des 
forces,  le  travail  soit  un  plaisir,  une  distrac- 
tion, une  occupation  agréable,  en  môme  temps 
qu'un  exercice  hygiénique. 

Dans  la  société  actuelle,  où  le  travail  ma- 
nuel est  considéré  comme  dégradant  par  la 
plupart,  nos  parasites,  pour  se  maintenir  on 
santé,  ont  dû  trouver  des  exercices  où  dépen- 
ser leurs  forces  d'une  façon  improductive. 

Dans  une  société  normale  on  les  dépensera 
plus  intelligemment.   L'individu  utilisera  les 


232         RÉFORMES.  KÉVOLUTION 

forces,  dont  son  tempérament  exige  la  dépense, 
à  UM  travail  productif  sans  se  croire  dégradé. 
Pourvu  que  l'individu  puisse  se  développer  en 
toutes  ses  virtualités,  il  ne  comptera  pas  les 
heures  qu'il  y  emploiera. 


Evidemment,  cet  éparpillement  de  l'activité 
individuelle  doit  avoir  une  limite  :  les  forces 
de  l'individu  lui-même  et  ses  propres  facultés. 

S'il  y  a  des  modes  d'activité  vers  lesquels  les 
individus  se  trouveront  entraînés,  il  y  en  'a 
d'autres,  au  contraire,  qui  les  laisseroait  in- 
différents, ou,  même,  pourront  leur  répugner. 
Mais  du  fait  qu'ils  s'emploieront  à  divers  tra- 
vaux, ils  se  trouveront  faire  partie  do  divers 
groupes.  Et  comme  chaque  groupe  pourra  se 
trouver  composé  d'individus  y  exerçant  des 
aptitudes  différentes,  et  se  trouvant  faire  par- 
tie d'autres  groupes,  les  relations  peuvent  va- 
rier ainsi  à  Tinfini.  et  permettront  à  ciiacun 
de  se  procurer  ce  dont  il  aura  hesoin,  sans 
avoir  à  participer  directement  à  la  fabrica- 
tion. 

Pour  bien  faire  saisir  mon  idée,  il  faudrait 
donner  un  exemple,   mais  ce  n'est  pas  ici  la 


LE    SYNDICALISME  333 

place,  et.  du  reste,  cela  ne  pourrait  être  qu'un 
aperçu.  Une  organisation  semblable  ne  se  crée 
pas  spontanément  ;  elle  ne  peut  sortir  que 
d'une  évolution  s'opérant  dans  ces  groupements 
et  dans  la  mentalité  des  individus.  C'est  dans 
le  groupement  lui-même,  aux  prises  avec  les 
difficultés, que  se  trouvera  son  mode  de  fonc- 
tionnement, et  qu'il  faudra  bien  trouver  si  on 
veut  écliapper  au  danger  du  monopole  corpo- 
ratif, de  la  concurrence  entre  métiers,  et  sau- 
vegarder la  liberté  individuelle. 


Dans  cette  organisation  qui,  seule,  me  sem- 
ble rationnelle,  et  seule  eflicace  pour  donner 
à  l'individu  toute  liberté  d'allure,  on  voit  que 
le  syndicat  a  totalement  disparu. 

Du  reste,  groupement  de  lutte  et  d'édu- 
cation pour  la  lutte,  il  doit  disparaître  avec 
le  régime  qui  l'a  produit,  pour  faire  place  à 
des  groupements  plus  complexes,  moins  étroits 
rassemblantdesaptitudes  plus  variées,  n'ayant 
jilus  à  combattre,  mais  à  remplir  leur  fonction 
dans  riiarmonie  sociale. 

De  plus,  pour  hâter  la  révolution  sociale,  il 
est  bon  que  chacun  porte  ses  forces  vers  la  be- 


234         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

sog-ne  qui  lui  plaît  le  mieux.  C'est  en  l'atta- 
quant de  tous  les  côtés  à  la  fois,  que  la  société 
croulera  plus  vite. 

Seulement,  par  un  défaut  inhérent  à  l'im- 
perfection humaine,  chacun  a  tendance  à 
croire  que  c'est  le  moyen  qui  lui  plaît  le  mieux 
qui  est  le  seul  efficace  ;  et  il  a  vite  fait  de  l'éri- 
g-er  en  système,  hors  duquel  il  n'y  a  pas  de  sa- 
lut. 

Et  puis,  c^'st  si  tentant  de  passer  chef  d'é- 
cole ! 

Les  exemples  abondent  : 

Je  ne  parlerai  pas  des  parlementaristes  qui, 
eux,  ont  des  raisons  spéciales  pour  vouloir 
tout  subordonner  à  la  politique,  et  où  les 
querelles  des  chefs  les  divisent,  et  subdivisent, 
à  chaque  instant. 

Remontons  seulement  jusqu'à  l'Internatio- 
nale. On  sait  que  le  mot  collectivisme  ne  fut 
inventé,  par  les  internationalistes,  que  pour 
remplacer  celui  de  communisme  qu'ils  ju- 
geaient trop  décrié  par  les  systèmes  autori- 
taires. 

Aujourd'hui  le  collectivisme  est  une  doctrine 
qui  n'a  plus  grand  chose  de  commun  avec  le 
communisme,  si  ce  n'est  l'étroitesso  et  l'auto- 


LE    SYNDICALISME  235 

ritarisme  du  communisme  dont  on  voulait  se 
dégager;  ayant  même  amplifié  là-dessus. 

Nos  camarades  de  l'Internationale  croyaient 
n'avoir  inventé  qu'un  mot  ;  il  en  vint  derrière 
eux  qui  en  firent  un  système. 

Lorsqu'on  fit  les  premières  lois  contre  les 
anarchistes,  quelques  littérateurs,  fourvoyés 
dans  le  mouvement,  inventèrent  le  mot  li- 
bertaire, prétendant  ainsi  faire  la  nique  aux 
nouvelles  lois.  Et,  depuis,  le  nom  de  libertaire 
s'emploie  à  côté  de  celui  d'anarchiste.  Jus- 
qu'à présent,  on  n'a  pas  trouvé  le  moyen  d'y 
loger  dessous  une  théorie  nouvelle.  Cependant, 
pour  beaucoup,  libertaire  signifie  autre  chose 
—  de  plus,  ou  de  moins  —  qu'anarchiste.  Il 
y  a  une  nuance.  Le  Libertarisme  attend  son 
prophète. 


Il  y  a,  également,  les  déviations  que  tel 
mode  d'activité  entraîne  avec  lui. 

Il  est  évident  que  si  l'on  veut  trouver  des 
adhérents  au  mode  d'action  que  l'on  emploie, 
il  faut  en  faire  ressortir  les  avantages  et  né- 
gliger les  côtés  faibles.  A  force  de  le  vanter, 
et  de  chercher   des  raisons  pour  le  faire  ac- 


336         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

ceptor.   on   finit  par    s'illusionner  soi-même. 

A  la  suite  des  persécutions  féroces  do  l'é- 
poque dont  je  parle  plus  haut,  la  propagande 
ouverte,  purement  anarchiste,  fut  arrêtée 
pendant  plus  d'une  année,  puisqu'il  suffisait 
de  se  dire  anarchiste  pour  être  collré.  L'ac- 
tivité des  anarchistes  se  tourna  vers  les  syn- 
dicats. Et  leur  propagande,  certes,  y  a  été 
efficace,  puisque  aux  syndicats  qui,  autrefois, 
pour  la  plupart,  n'étaient  que  des  groupemejîls 
isolés,  sans  force,  inféodés  aux  politiciens,  ils 
sont  parvenus  à  insuffler  la  vie,  et  à  en  faire 
une  puissance  avec  laquelle  le  monde  politi- 
que aujourd'hui  est  forcé  de  compter,  et  à  les 
arracher  à  l'emprise  mortelle  des  politi- 
ciens. 

Par  contre,  pour  beaucoup  des  anarchistes 
qui  s'y  sont  donnés,  cette  besogne  les  a  telle- 
ment pris  que  la  propagande  anarchiste  ne 
compte  plus  pour  eux,  et,  d'aucuns  ne  sont 
pas  loin  de  regarder  comme  des  gêneurs  ceux 
des  anarchistes  qui  viennent  rappeler  que  le 
syndicalisme  n'est  qu'un  des  cotés  de  la  ques- 
tion. 

Il  y  a  eu  influence  réciproque.  Si  les  anar- 
chistes  ont  fait  avancer  le  syndicalisme,  co- 


LE    SYNDICALISME  237 

lui-ci  a  fait  rétrograder  certains  anarchistes. 

\  la  suite  Je  l'airaire  Dreyfus,  il  y  eut  un 
emballcnient  général  «  pour  l'éducation  du 
peuple  ».  Chacun  voulait  édu(iuer  l'ouvrier.  Il 
en  sortit  la  création  des  U.  P.  Cela  attira 
quelques  autres  activités  anarchistes  (jui  ont 
été  absorbées  par  le  courant. 

Il  y  eut  encore  le  «  Neo-iMalthusianismc  ». 
Au  commencement,  il  s'agissait  du  droit  pour 
chacun  de  n'avoir  que  le  nombre  d'enfants 
qu'il  lui  plairait  ;  la  liberté  pour  la  femme  de 
se  refuser  aux  maternités  multipliées  ;  le  lout 
accompagné  de  considérations  physiologiques 
et  morales  dont  quelques-unes  étaient  solides, 
d'autres  discutables.  N'avoir  d'enfanls  que 
lorsqu'on  est  sur  de  pouvoir  les  élever,  ne 
procréer  que  dans  des  conditions  permettant 
d'avoir  des  produits  sains,  liberté  pour  la 
femme,  tout  cela  ce  sont  des  choses  excellen- 
tes, contre  lescjuelles  on  ne  peut  élever  aucune 
objection,  mais  qui  ne  relèvent  que  de  la  morale 
individuelle. 

Cola  no  pouvait  satisfaire  les  partisans  de 
la  nouvelle  écohî.  De  facultative,  la  non  pro- 
création est  <levenue  un  dogme  social,  une 
panacée  à  tous  les  maux  (|u'engendrc  la  so- 


238         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

ciété.  Elle  est  devenue  la  ductrinc  la  plus  réac- 
tionnaire que  je  connaisse.  ^ 

11  y  a  encore  l'antimilitarisme  qui.  dès  les 
débuts  de  la  propagande  anarchiste,  fut,  avec 
l'antiparlementarisme,  un  des  points  princi- 
paux de  l'activité  des  anarchistes  qui,  lui 
aussi,  tend  à  se  spécialiser,  et  à  «  se  suffire  à 
lui-môme  ».  Bien  mieux,  ne  voilà-t-il  pas  qu'il 
se  subdivise,  et  est  en  train  de  former,  sous  le 
nom  d'hervéïsme,  une  autre  variété  d'antimi- 
litarisme!  Jusqu'à  présent,  il  n'y  a  ni  schisme, 
ni  formule  nouvelle.  Patience  I  avec  le  temps, 
il  se  trouvera  bien  quelqu'un  pour  en  faire 
une  doctrine  dont  il  se  prétendra  l'inventeur. 

Non  pas  que  l'anti-militarisme  ne  puisse 
donner  carrière  à  des  activités  spécialement 
groupées  dans  ce  but.  Prêcher  la  désertion, 
préconiser  le  refus  déporter  la  livrée  militaire, 
c'est  très  bien,  mais  insuffisant  :  il  y  aurait  à 
aider  l'exode  de  ceux  qui  fuient  la  caserne, 
leur  faciliter  l'établissement  à  l'exil,  leur 
trouver  des  appuis  pour  se  débrouiller  à  leur 
arrivée,  afin  que  la  difficulté  de  trouver  du 
travail  ne  les  ramène  pas  à  la  soumission.  La 
grande  activité  des  groupes  anti-militaristes, 
à  un  moment  donné,  fut  d'apprendre  l'espé- 


LE    SYNDICALISME  239 

ranto  !  qui  peut  avoir  son  utilité  mais  est  in- 
suffisant pour  la  solution  des  problèmes  qui 
s'imposent.  Pour  le  moment  les  g:roupes  sont 
en  «  sommeil  ». 


Cela  n'est  pas  la  faute  de  telle  ou  telle  con- 
ception. 11  y  a  impossibilité  pour  la  majorité 
des  individus  à  se  faire  une  conception  philo- 
sophique des  choses,,  et,  forcément,  une  fois 
que  l'on  s'est  donné  un  but  à  atteindre,  on  ne 
voit  plus  que  ce  but.  C'est  ce  qui  fait  que  le 
syndicalisme  tend,  lui  aussi,  à  devenir  une 
doctrine,  «  à  se  suffire  à  lui-môme  »,  comme 
cela  a  été  affirmé  au  congrès  d'Amiens. 

C'est  cela  qui  est  dangereux  ;  car  forcé  de 
lutter  la  lutte  de  tous  les  jours,  il  sera  à  cha- 
que instant  amené,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  à 
sacrifier  l'avenir  pour  le  présent.  Or.  nous  sa- 
vons que  toute  amélioration  qui  laisse  sul)sis- 
tcr  l'exploitation,  le  salariat,  n'est  qu'une  amé- 
lioration illusoire  ;  que  le  travailleur,  comme 
les  autres,  ne  sera  réellement  aliranclii,  ne 
trouvera  la  satisfaction  de  tous  ses  besoins, 
que  lorsqu'il  aura  totalement  détruit  l'organi- 
sation capitaliste. 

Or,  le  fait  de  mettre,  à  ciiaque  instant,  l'é- 


3'i0  RÉFORMES,    RÉVOLUTION 

leiijnoir  sur  certaines  réclamations  que  l'on 
suppose  devoir  empêcher  la  réalisation  d'au- 
tres moins  absolues,  la  peur  d'effrayer  une 
partie  du  personnel  que  l'on  traîne  à  sa  remor- 
que, seront  un  continuel  obstacle  à  ce  qu'il 
s'établisse  une  conception  large  du  mouve- 
ment social  dans  le  personnel  syndicaliste,  si 
rimpulsion  ne  lui  vient  pas  du  dehors. 

Cette  besogne  c'est  l'œuvre  de  la  propagande 
anarchiste  qui,  elle,  doit  s'inspirer  de  toutes 
les  activités,  et  (jui,  tout  en  semblant  n'opérer 
que  dans  le  vague  de  la  théorie,  «  travailler 
pour  l'an  2000  »,  comme  on  le  lui  reproche 
lors(ju'on  veut  la  «  plaquer  »,  travaille  ce- 
pendant à  ce  que  le  progrès  social  ne  reste 
pas  stationnaire,  à  ce  que  les  réclamations  des 
déshérités  se  fassent  entendre  de  plus  en  plus 
conscientes,  de  plus  en  plus  précises  et  que  le 
mouvement  ne  se  cristallise  pas  dans  des  for- 
mules ({ui.  bonnes  aujourd'hui,  peuvent  être 
une  entrave  demain,  ce  qui  attendrait  le  syn- 
dicalisme, si  jamais  il  arrivait  à  se  transmuer 
en  théorie.  Comme  toute  théorie  qui  se  croit 
une  panacée,  il  voudrait  se  survivre  et  per- 
durer, et  deviendrait  ainsi  une  entrave  au 
progrès   social. 


LE    SYNDICALISME 


241 


Que  les  anarcliistcs  facilitent  au  syndica- 
lisme la  besogne  qui  lui  incombe  —  et  elle 
est  importante  —  mais  qu'ils  n'oublient  pas  la 
leur  qui  ne  l'est  pas  moins. 


iï 


XIV 
LES  GUÈVES,  (iUÈVE  GÉVÉUALE 


L'ouvrier  ne  peut  résister  au  patron  que  par  la  cohé- 
sion. —  La  vie  au  jour  le  jour.  —  L'apprentissage  de 
la  volonté.  —  Un  danger.  —  La  lutte  contre  les  préju- 
gés. —  La  grève  peut  engendrer  les  revendications 
d'ordre  général  et  devenir  éducatrice.  —  Le  triomphe 
des  grèves  n'est  qu'un  armistice.  —  De  la  grève  gé- 
nérale à  la  révolution.  —  Un  autre  aspect  de  la  grève 
générale. 

En  se  groupant  par  métiers,  les  ouvriers 
ont  obéi  à  une  impulsion  naturelle  qui  fait 
que  ceux  qui  ont  les  mêmes  intérêts  unissent 
leurs  forces  contre  l'ennemi  commun.  C'est  la 
constatation  qui  s'impose  chaque  fois  qu'il  s'a- 
git de  discuter  le  syndicalisme,  ses  méthodes, 
ses  moyens  de  lutte.  Et  la  grève  est  un  de 
ces  moyens. 

A  part  quelques  exceptions,,   l'ouvrier  isolé 


LES  GRÈYKS,  GRÈVE  GÉNÉRALE      243 

est  sans  recours  contre  l'arbitraire  patronal. 
Il  faut  être  un  ouvrier  d'élite  pour  que  la 
menace  de  quitter  l'atelier  amène  l'exploiteur 
à  accorder  l'augmentation  de  salaire  deman- 
dée, à  retirer  la  menace  de  diminution,  ou  à 
accorder  la  satisfaction  exigée. 

Pour  l'ensemble  des  travailleurs  d'un  ate- 
lier, d'une  corporation,  il  n'y  avait  chance  de 
réussite  qu'en  se  solidarisant;  ce  n'est  qu'en 
désertant  en  masse  l'atelier  qu'il  y  avait 
chance  d'amener  le  patron  à  résipiscence. 

Et,  comme  toute  évolution  naturelle  qui  va 
toujours  du  simple  au  composé,  après  avoir 
résisté  par  atelier,  les  travailleurs  apprirent 
à  résister  par  corporation,  ensuite  à  se  prêter 
mutuellement  un  appui  financier,  quelques 
fois  une  seconde  corporation  se  mettant  en 
grève  pour  appuyer  les  revendications  d'une 
première,  jusqu'à  ce  que  surgisse  l'idée  de 
grève  générale  cherchant  à  englober,  non  la 
totalité  des  travailleurs,  ce  qui  serait  un  rêve, 
mais  suffisamment,  dans  la  plupart  des  cor- 
porations, de  façon  que  la  cessation  du  tra- 
vail amenât  une  telle  perturbation  dans  la  vie 
sociale  qu'elle  s'en  trouve  interrompue. 


244         REFORMES,  RÉVOLUTION 

Mais  l'idée  de  grève  générale  ne  pouvait 
surgir  (ju'avec  des  réclamations  plus  généra- 
les que  la  simple  défense  des  salaires,  aussi 
l'idée  est-elle  partie  de  ceux  qui  n'entrevoient 
l'émancipation  totale  de  l'individu  que  dans 
une  transformation  complète  des  rapports  éco- 
nomiques; ce  fut  dans  les  groupes  de  l'Inter- 
nationale que  Ton  commença  à  en  parler,  et 
que  l'idée  fut  reprise  par  les  anarchistes  que 
la  bourg-eoisie  de  Chicag'o,  —  en  décision  de  la 
sentence  formulée  par  un  tribunal  le  plus 
odieusement  stylé  pour  en  obtenir  la  condam- 
nation voulue  —  fit  pendre  en  1887,  pour  un 
acte  auxquels  ils  étaient  étrangers. 

Car,  préoccupé  avant  tout  de  défendre  son 
morceau  de  pain,  l'ouvrier  ne  vit  d'abord 
dans  la  grève  qu'un  moyen  d'arracher  à  son 
exploiteur  ce  qu'il  lui  était  possible  de  réali- 
ser immédiatement.  Nul  doute,  même,  que  la 
première  grève  dut  être  causée  pour  résister 
à  une  menace  patronale. 

C'est  pourquoi,  même  à  l'heure  actuelle, 
quoique  la  grève  générale  doive  être  l'objec- 
tif des  corporations,  les  grèves  partielles  res- 
tent une  arme  permanente,  car  en  dehors  des 
réalisations  d'aspirations  d'ordre  général,   il 


LES  GHKVES.  l'.liÉVE  GÉNÉRALE      2i5 

rcsLo  toujours  des  salaires  à  défendre,  des 
augmentations  à  exig"er,  des  heures  de  tra- 
vail à  réduire,  et  nombre  d'autres  améliora- 
tions partielles  à  imposer. 

Car,  comme  j'ai  eu  l'occasion  de  le  consta- 
ter nombre  de  fois  au  cours  de  ces  pages,  il 
y  a.  en  attendant.  —  et  tout  en  préparant, 
le  chambardement  social  —  la  vie  journalière 
à  défendre. 

Du  reste,  si  la  grève  partielle  est  impuis- 
sante à  réaliser  les  transformaticjns  sociales 
nécessaires,  elle  a,  en  même  temps  qu'elle  les 
habitue  à  se  défendre,  l'avantage  d'apprendre 
aux  travailleurs  l'excellence  de  la  solidarité, 
de  la  cohésion.  Elle  les  habitue  à  obtenir,  par 
leurs  propres  efforts,  ce  qu'ils  n'étaient  que 
trop  portés  à  attendre  de  l'Etat,  du  Parlement, 
et  de  toutes  sortes  d'intermédiaires. 

Cela  les  habitue  encore  à  «  exiger  »  au 
lieu  de  c(  supplier  ».  de  réclamer  comme  un 
droit  au  lieu  de  l'attendre  comme  une  fa- 
veur. Et  lorsqu'ils  réussissent  cela  les  en- 
traîne à  réclamer  davantage,  et  à  attendre 
de  la  force  ce  qu'on  leur  refuse  de  bonne  vo- 
lonté. 

Il  y  a,  il  est  vrai,  les  échecs  qui  apportent 

14. 


24G         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

le  découragement,  la  dispersion  des  syndiqués. 
L'absolu  n'est  pas  de  ce  monde.  Quand  on 
lutte,  il  ne  suffit  pas  d'avoir  le  droit  pour  soi 
pour  être  le  plus  fort. 

Mais  comme  la  défaite  des  travailleurs  ne 
peut  être  amenée  que  par  leur  manque  de  co- 
hésion, de  solidarité,  ou  d'énergie,  il  y  a  tou- 
jours quelque  leçon  à  tirer  pour  leur  éducation. 
Et  quelque  soit  le  découragement  qui  suit  une 
grève  vaincue,  la  force  des  choses  ramène  les 
travailleurs  peu  à  peu  à  s'occuper  de  reven- 
dications nouvelles. 


Il  y  a  un  autre  danger,  et  c'est  ce  qui  s'est 
produit  pour  le  parti  socialiste  qui,  révolution- 
naire lorsqu'il  débuta,  après  la  Commune,  se 
lanra,  dans  la  lutte  électorale  sous  prétexte 
de  propagande  à  faire,  se  croyant  sauvegardé 
par  les  «  considérants  révolutionnaires  »  de 
son  programme,  où  il  était  dit  que  la  lutte 
électorale  n'était  qu'un  moyen  d'agitation,  la 
révolution  restant  le  seul  moyen  d'émancipa- 
tion du  prolétariat. 

On  sait  ce  qu'il  en  est  advenu.  Pris  par  la 
lutte  électorale,  les  considérants  révolution- 


LES  GRÈVES,  GRÈVE  GÉNÉRALE      247 

naires  se  sont  égarés  en  cours  de  route,  il 
n'est  resté  de  révolutionnaire  que  l'étiquette, 
la  conquête  des  pouvoirs  politiques  est  deve- 
nue le  vrai  credo,  et  l'on  fait  espérer  aux  tra- 
vailleurs leur  affranchissement  par  des  lois 
protectrices,  et  les  élus  socialistes  collabo- 
rent aux  mesures  de  répression  que  les  mi- 
nistères bourgeois  —  dont  ils  font  partie  — 
prennent  contre  leurs  électeurs,  lorsqu'ils 
s'avisent  de  montrer  l'énergie  que,  pour  faire 
leur  fortune  politique,  leur  conseillèrent  au- 
trefois ceux  qu'ils  ont  eu  la  naïveté  d'envoyer 
prendre  place  au  milieu  de  leurs  pires  enne- 
mis :  les  faiseurs  de  lois. 


Cela  se  produit  également  pour  le  syndica- 
lisme révolutionnaire.  Tout  en  préconisant 
l'expropriation  du  capitalisme,  tout  en  récla- 
mant l'abolition  du  salariat,  la  fin  de  l'exploi- 
tation de  l'homme  par  l'homme,  les  syndicats 
se  trouvent  entraînés  à  lutter  journellement 
pour  la  réalisation  d'améliorations  partielles 
qui  ne  peuvent  en  rien  entamer  l'exploitation 
capitaliste. 


248  RKFORxMES,    RÉVOLUTION 

Et  ces  conslalions  faites,  il  serait  inulilo 
d'ajouter,  s'il  n'était  bon  de  préciser,  que 
cette  lutte  est  absolument  justifiée,  alors  que 
la  lutte  électorale  ne  s'impose  pas. 

Car  cela  n'est  nullement  la  faute  de  ceux 
qui  mènent  la  lutte. 

Il  est  de  toute  évidence  que,  tant  que  ne 
sera  pas  rentrée  dans  les  cerveaux  la  convic- 
tion que,  pour  le  travailleur,  il  n'y  aura  pas 
d'affranchissement  possible  dans  l'état  social 
actuel,  que  l'individu  ne  sera  libéré  que  par 
une  meilleure  organisation  de  la  propriété 
sociale,  les  individus  seront  amenés  au  syn- 
dicat beaucoup  plus  par  les  avantages  immé- 
diats qu'ils  les  croient  capables  de  réaliser  que 
par  le  désir  d'une  transformation  complète 
dans  les  rapports  économiques. 

Et  de  là  à  croire  que  l'on  peut,  en  obtenant 
une  amélioration  après  une  autre,  arriver  à 
s'émanciper,  la  pente  est  facile. 

Il  est  vrai,  également,  que  la  propagande 
de  ceux  qui  «  savent  »  peut  combattre  cette 
tendance  optimiste,  mais  les  individus  tien- 
nent, par  tant  de  chaînes  au  passé,  aux  vieil- 
les conceptions,  l'erreur  est  tellement  invété- 
rée chez  eux,  par  l'éducation  reçue,  par  la 


LES  GREVES,  GREVE  GÉNÉRALE      2'i  9 

mauvaise  interprétation  des  faits  et  les  nien- 
songes  intéressés  que  leur  débitent,  niômc 
ceux  qui  se  déclarent  leurs  plus  fervents  anjis. 
(|u"il  leur  est  bien  difficile  de  sacrifier  ce  (jui 
leur  semble  à  la  portée  de  la  main  pour  des 
réalisations  qui  leur  semblent  d'autant  plus 
impossible  (jue  leur  ignorance  est  plus  grande. 

La  situation  est  d'autant  plus  difficile,  que 
le  syndicat  a  sa  raison  d'être  dans  les  intérêts 
corporatifs  de  ses  adhérents,  et  fju'il  se  doit  à 
leur  défense.  Gomment  les  défendre,  si  ce  n'est 
par  la  grève  partielle  ? 

D'autre  part,  la  grève  partielle  ne  peut 
guère  s'élever  au-delà  de  la  défense  des  sa- 
laires, réduction  des  heures  de  travail,  et  au- 
tres améliorations  morales  et  matérielles  du 
travail. 

Comment  sortir  de  ce  dilemme? 


Par  la  grève  générale  !  Avec  la  grève  gé- 
nérale on  peut  sortir  (hi  la  défense  d(;s  itilé- 
rèts  corporatifs,  et  transporter  la  lutte  sur  le 
terrain  de  réclamations  d'un  ordre  plus  gé- 
néi-al,  et  par  conséquent,  entamant  davantage 
Tordre  d(î  choses  existant. 


2bO  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Et  c'est  une  si  bonne  arme  de  lutte  que  les 
politiciens  s'ils  l'ont  déclarée  impraticable, 
utopique  sur  le  terrain  économique,  n'en  ont 
pas  moins  tenté  d'en  faire  une  arme  politique,, 
en  essayant,  comme  dans  quelques  pays,  de 
l'organiser  pour  obtenir  le  suffrage  universel. 

Oui,  la  grève  générale  peut,  au  choix,  être 
une  arme  politique,  comme  un  instrument  de 
libération  économique.  Et  pourquoi  pas? 

Le  pouvoir  politique  est  l'associé,  le  défen- 
seur du  pouvoir  économique.  Sa  seule  raison 
d'être  est  la  défense  des  privilèges  de  ceux  qui 
possèdent.  Autant  les  travailleurs  seraient 
idiots  de  se  mettre  en  grève  pour  faciliter  les 
combinaisons  louches  des  politiciens,  autant 
ils  auraient  raison  d'en  user  pour  imposer, 
dans  l'ordre  politique,  une  mesure  qui  facili- 
teraient la  mise  à  jour  de  quelque  revendica- 
tion économique,  ouvrirait  une  brèche  dans 
les  murs  de  la  forteresse. 

En  conseillant  aux  travailleurs  de  ne  pas 
se  mêler  aux  tripotages  électoraux  et  parle- 
mentaires, les  anarchistes  n'ont  jamais  perdu 
de  vue  que  l'exploitation  politique  et  l'exploi- 
tation économique  se  tiennent,  se  renforcent, 
et  que  démanteler  l'une,  c'est  faciliter  l'atta- 


LES  GRÈVES,  GRÈVE  GÉNÉRALE      251 

que  do  l'autre.  Ils  fuiil  Je  lu  pulitique,  à  leur 
faeon,  avec  leurs  moyens. 


Mais,  dans  la  grève  partielle,  qu'elle  soit 
un  conciliabule  courtois  avec  les  patrons, 
comme  l'entendent  les  réformistes,  ou,  comme 
l'entendent  les  révolutionnaires,  Timpositicm 
aux  patrons  des  réclamations  ouvrières  par 
les  intéressés  eux-mêmes,  les  arrangements 
qui  en  découlent  ne  sont,  d'une  faron  comme 
de  l'autre,  qu'un  compromis  entre  exploiteurs 
et  exploités. 

Que  les  patrons  accordent  de  bonne  grâce, 
après  discussion,  et  concessions  réciproques, 
ce  qui  leur  est  demandé,  ou,  le  couteau  sur 
la  gorge,  ce  qui  leur  est  imposé,  ci;  n'est  qu'un 
accord  intervenant  entre  deux  contractants. 
Dans  le  premier  cas,  les  deux  parties  s'enga- 
gent nmtuellement,  sur  des  points  déterminés, 
pour  une  durée  convenue;  dans  le  second, 
c'est  un  armistice  où  de  chaque  côté  des  bel- 
ligérants on  se  prépare  à  imposer  des  condi- 
tions nouvelles,  à  rompre  les  engagements 
imposés;  mais  la  lutte  reste  toujours  sur  le  ter- 
rain   des   concessions  possibles,    compatibles 


252         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

avec  l'ordre  de  choses  existant.  C'est,  sous 
des  modes  d'action  ditiérents,  la  lutte  pour 
des  réformes. 

Et  si  la  grève  générale  ne  devait  s'employer 
qu'aux  mômes  fins,  ce  ne  serait  qu'une  fédé- 
ration de  grèves  partielles,  ce  ne  serait  pas 
encore  la  grève  générale. 


Du  jour  où  le  prolétariat,  conscient  et  agis- 
sant, se  sentira  assez  fort  pou^  imposer  au 
capitalisme  des  réformes  qui  seront  le  com- 
mencement de  sa  fin,  le  prélude  de  sa  dispa- 
rition, ce  ne  sera  plus  la  grève,  mais  la  ré- 
volution. Et  c'est  à  la  révolution  que  doit 
aboutir  la  grève  générale  si  on  la  comprend 
dans  toute  son  ampleur. 

C'est  un  outil  superbe  pour  forcer  les  capi- 
talistes à  des  concessions  qu'ils  refuseraient 
aux  corporations  isolées,  arme  solide  égale- 
ment pour  amener  les  gouvernants  à  consen- 
tir, aux  travailleurs,  intégrale,  le'^  libertés 
reconnues  par  les  lois,  mais  qu'ils  ont  tou- 
jours limitées  en  fait.  Cependant,  si  puissante 
arme  que  puisse  être  la  grève  générale,  elle 
ne  sera  jamais  assez  convaincante  pour  ame- 


LES  GRÈVES,  GKÈVE  GÉNÉRALE      253 

lier  capitalistes  et  politiciens  à  s'effacer  devant 
des  réclamations  qui  n'agiraient  pas. 

Efficace  pour  obtenir  un  replâtrage  de  Fé- 
difice  social,  politique  ou  économique,  le  refus 
par  les  travailleurs  de  contribuer,  par  leur  tra- 
vail, à  la  vie  sociale,  ne  pourra  jamais  amener 
les  forces  politiques  à  renoncer  au  pouvoirs 
qu'elle  exercent,  les  capitalistes  à  renoncer 
à  la  richesse  qui  leur  permet  do  jouir,  dans 
le  luxe  et  l'indolence,  du  produit  du  travail 
dos  autres. 

De  la  résistance  passive,  il  faudra,  si  l'on 
veut  détruire  la  monnaie,  s'emparer  de  l'ou- 
tillag^c  social,  y  mettre  la  main,  «  agir  »,  se 
trouver  en  conflit  avec  les  forces  policières  et 
militaires  que  l'on  ne  peut  attendre  d'avoir 
«  catéchisées  ». 

C'est  ici  que  la  grève  générale  devient  ré- 
volution. 


Par  suite  du  désir  de  grouper  le  plus  d'ad- 
iiérents  possible  autour  de  l'idée  de  grève  gé- 
nérale, on  l'a,  jusqu'ici,  présentée  sous  son 
aspect  le  plus  bénin  :  «  il  suflit  que  les  tra- 
vailleurs soient  assez  nombreux,  dans  certai- 

15 


254         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

nés  corporations,  à  se  croiser  les  bras  pour 
arrêter  les  communications,  les  échanges, 
suspendant  ainsi  toute  la  vie  sociale,  et  forcer 
leurs  maîtres  à  capituler.  Pas  besoin  de  bar- 
ricades I  Qu'au  jour  dit,  dans  les  mines,  trans- 
ports et  chemin  de  fer,  dans  l'alimentation, 
on  se  croise  les  bras,  et  la  vie  sociale  se  trou- 
vant ainsi  arrêtée,  bourgeois  et  gouvernants 
capituleront. 

Et  la  grève  générale  ainsi  envisagée  n'a  rien 
qui  puisse  effrayer  les  plus  timorés.  Du  mo- 
ment qu'il  n'y  a  qu'à  se  croiser  les  bras,  c'est 
à  la  portée  du  plus  poltron. 

Oui,  mais  il  n'en  va  pas  tout  à  fait  ainsi. 
Outre,  qu'en  présence  de  cette  éventualité  les 
industriels  cherchent  à  y  parer,  le  gouvernant 
prend  également  ses  précautions. 

Outre  que  l'armée  active  pourra  fournir  le 
personnel  apte  à  remplacer  les  grévistes,  et 
déjà,  dans  certaines  industries  essentielles, 
on  leur  fait  faire  connaissance  avec  l'outil- 
lage qu'ils  peuvent  être  appelés  à  manœuvrer, 
il  existe  une  loi  de  mobilisation  à  l'aide  de 
laquelle  on  pourra  forcer  ceux  que  l'on  aura 
mobilisés  à  faire,  comme  soldats,  le  travail 
qu'ils  se  refusaient,  ouvriers,  à  accomplir. 


LES  GRÈVES,  GRÈVE  GÉNÉRALE      255 

En  présence  de  cette  situation,  il  est  à 
présumer  que  les  bras  ne  continueront  pas  à 
rester  croisés,  sinon  ce  serait  à  désespérer 
de  l'émancipation  humaine. 


Je  sais  fort  bien  que,  pour  les  partisans 
convaincus  de  la  grève  générale,  cela  veut 
dire  révolution  ;  mais  si  ce  n'était  que  pour 
la  l'aire  mieux  accepter  que  l'on  en  avait  adouci 
la  formule,  d'autres  sont  venus  qui  l'ont 
envisagée  sous  ce  nouvel  aspect,  et  la  pro- 
pagent ainsi,  que  nombre  de  syndicalistes 
la  comprennent.  Il  serait  peut-être  bon  de  bien 
la  définir  si  on  ne  veut  pas  qu'elle  ménage 
des   déceptions. 

•  Pour  arriver  à  la  révolution,  et  coopérer  à 
la  transformation  sociale  il  faut  s'élever  au- 
dessus  des  contingences  de  la  lutte  du  mo- 
ment, au-dessus  de  l'étroit  intérêt  immédiat. 
Et  comme  cette  transformation  sociale  ne  s'o- 
pérera que  par  l'action  raisonnée  des  inté- 
ressés eux-mêmes,  on  ne  les  y  amènera  qu'en 
les  mettant  à  même  de  se  rendre  compte  où 
ils  vont,  où  ils  doivent  aller. 


XV 
LA  SOLIDARITÉ  DA\S  LA  LUTTE  OLVUIÈUE 


Dualisme  entre  la  façon  de  penser  et  celle  d'agir.  — 
Faiblesse  du  sentiment  de  solidarité  sociale.  —  L'in- 
dividaalisme  n'exclut  pas  la  solidarité.  —  Erreur  du 
corporatisme.  —  Solidarismc  de  plirases.  —  Indivi- 
dualisme solidariste.  — 11  faut  développer  le  sentiment 
de  solidarité  sociale.  —  Moins  récriminer,  mieux  se 
sentir  les  coudes.  —  Syndicats  jaunes  factices.  —  La 
faim  tueuse  d'énergies.  —  Le  groupement  pour  résis- 
ter. —  La  foi  aux  sauveurs.  —  Inertie.  —  La  grève- 
éducatrice.  —  Le  sabotage.  —  Intéresser  le  public 
aux  réclamations  des  grévistes.  —  Si  ceux  qui  souf- 
frent voulaient  !...  —  La  ])Csogne  des  syndicats. 

A  chaque  manifestation  de  la  vie  sociale  que 
l'on  étudie  on  peut  constater  ces  contrastes 
que  présentent  les  façons  do  penser  et  d'agir, 
qui  nous  ont  déjà  frappés  au  début  de  ce  livre, 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUVRIÈRE  257 

et  combien  le  plus  souvent  elles  s'accordent 
peu. 

En  France,  nous  nous  réclamons  d'idées 
sociales,  nous  prétendons  n'agir  qu'en  vue 
d'intérêts  communs,  non  seulement  dans  le 
système  social  et  politique  dont  nous  faisons 
partie,  mais  nous  nous  piquons  surtout  de  lut- 
ter pour  l'affranchissement  de  l'humanité  en- 
tière. 

Et  cependant,  dans  la  vie  de  tous  les  jours, 
dans  le  domaine  des  revendications  immédia- 
tes, la  lutte  reste  strictement  limitée  au  cer- 
cle des  intéressés  directs. 

L'aide  apportée  du  dehors  se  bornant  à 
quelques  souscriptions  plus  ou  moins  fortes, 
mais  sans  que  cela  se  prolonge  de  trop. 

Il  s'est  bien  présenté  quelques  cas  de  grè- 
ves par  sympathie,  par  solidarité;  mais  cela 
est  resté  à  l'état  sporadique,  explosion  de  sen- 
timentalité, manquant  de  volonté  consciente 
et  d'esprit  de  suite. 

En  ces  derniers  temps,  à  l'imitation  des 
grévistes  de  Verviers,  on  a  vu  les  syndicats 
de  Paris,  et  d'autres  villes  prendre  les  enfants 
des  grévistes  de  Fougères  et  les  placer  chez 
ceux  de  leurs  adhérents  qui  pouvaient  assu- 


258         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

mer  celle  charge.  Cela  est  do  la  bonne  solida- 
rité, mais  de  bons  philanthropes  pourraient 
en  faire  autant.  Ce  n'est  pas  encore  la  soli- 
darité active  qui  doit  exister  entre  travail- 
leurs dans  leur  lutte  contre  leurs  oppresseurs. 


Par  contre,  les  Anglais,  les  Américains  pas- 
sent pour  pratiquer  l'individualisme  le  plus 
féroce,  tous  ceux  qui  nous  en  ont  parlé,  de  l'A- 
.mérique  surtout  —  et  leurs  descriptions  doi- 
vent être  vraies  —  nous  la  dépeignent  comme 
un  champ  de  bataille  où  chacun,  sur  le  ter- 
rain économique,  lutte  âpremenl  pour  la  con- 
quête du  dollar,  sans  s'occuper  do  ceux  de 
ses  semblables  qu'il  renverse  et  piétine. 

En  Angleterre,  si  la  lutte  est  moins  violente, 
entre  nationaux,  c'est  qu'elle  a  été  portée  au 
dehors. 

Seulement  cet  individualisme  des  Anglo- 
Saxons  et  dérivés,  a  déjà  su  s'élever  au-des- 
sus de  l'égoïsme  étroit  de  l'individu.  Celui-ci 
a  compris  que  l'association  était  une  force,  et 
son  individualisme  s'est  étendu  au  groupe- 
ment, à  la  corporation,  réunissant  en  un  fais- 
ceau, qui  leur  permet  de  lutter  avantageuse- 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUVRIÈRE  3f)9 

ment  contre  les  concurrents,  des  forces  qui, 
éparses,  seraient  sans  effet. 

Par  exemple,  pour  s'être  étendu  au  groupe- 
ment, l'égoïsmo  n'en  est  pas  moins  féroce. 
Les  syndiqués  sont  impitoyables  pour  les  non- 
syndiqués.  Au  lieu  de  faciliter  à  ces  derniers 
l'entrée  des  «  Unions  »,  on  fait  tout  ce  'que 
l'on  peut  pour  les  en  écarter.  Hauts  droits  d'en- 
trée; quelques-unes  môme,  lorsqu'elles  se 
croient  assez  fortes  pour  dominer,  se  refusant 
à  accepter  de  nouveaux  membres. 

Les  unionistes,  devenus  une  aristocratie 
ouvrière,  croient  ne  pouvoir  maintenir  leur 
situation  privilégiée  qu'en  tuttaijt  contre  leurs 
camarades  moins  favorisés.  La  solidarité 
existe  entre  «  Unions  »  de  différentes  corpo- 
rations, mais  non  entre  gens  du  même  mé- 
tier, puisque,  pour  mieux  défendre  leurs  sa- 
laires, les  unionistes  se  refusent  à  ouvrir  leurs 
rangs  passé  un  certain  chiffre. 

Jules  Huret,  dans  son  livre,  De  San  Fran- 
cisco au  Canada  raconte  ce  fait  :  un  restau- 
rateur ne  voulait  pas  payer  ses  employés 
au  tarif  de  l'Union.  Celle-ci  le  mit  à  l'index, 
en  faisant  promener  dans  son  voisinage  des 
hommes  sandwichs   exhibant    des  pancartes 


260         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

OÙ  il  était  fait  appel  à  la  solidarité  du  public. 
Le  restaurateur  récalcitrant  voyant  ses  ta- 
bles vides  dût  mettre  les  pouces,  et  payer  le 
tarif  à  ses  employés. 

Cet  exemple  et  d'autres  que  l'on  pourrait 
citer  montrent  que  l'individualisme  le  plus 
étroit  ne  va  pas  sans  la  pratique  de  la  solida- 
rité, s'étendant  parfois  au-delà  du  groupe. 

Ce  qu'il  faudrait  c'est  que  l'humanitarisme 
théorique  des  latins  sût  se  combiner  avec  l'es- 
prit de  suite  et  d'entente  que  possèdent  Alle- 
mands et  Anglo-Saxons.  11  n'y  a  pas  de  révo- 
lution efficace  possible,  tant  que  les  individus 
n'auront  pas  ressenti  combien  ils  sont  soli- 
daires les  uns  des  autres. 


Le  camarade  Nettlau,  dans  une  brochure 
intitulée,  La  responsabilité  et  la  solidarité 
dans  la  lutte  ouvrière  *,  a  ébauché  cette  fa- 
çon de  voir  que  les  travailleurs  doivent  inté- 
resser le  public  dans  leurs  luttes  contre  les 
exploiteurs,  en  dénonçant,  et,  aussi,  en  se  re- 
fusait au  travail  qui  a  pour  but  de  le  trom- 
per sur  la  qualité  de  la  marchandise.  Les  syn- 

1. 15  centimes,  franco,  aux  Temps  Nouveaux ,  4,  rueBroca. 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUTRIÈRE  261 

dicalistes  devraient  méditer  sur  les  divers 
aperçus  que  leur  ouvre  cette  brochure  et  la 
répandre  à  profusion,  non  seulement  dans 
leur  milieu,  mais  par  tout  le  public,  car  c'est 
là  où  réside  la  grande  force,  que  chaque  fois 
qu'un  groupe  d'homme  lutte  pour  une  amélio- 
ration, ce  g-roupe  trouve  aide  et  sympathie 
parmi  ceux  qui  n'y  sont  pas  intéressés  direc- 
tement, mais  sont  arrivés  à  comprendre  que 
tout  s'enchaîne,  et  que  la  trouée  faite  par  un 
groupe  peut  servir  de  passage  à  d'autres. 

Evidemment,  pour  certaines  industries, 
cela  est  difficile,  leurs  débouchés  se  trouvant 
dans  le  haut  commerce  ou  la  haute  industrie, 
où  les  consommateurs,  exploiteurs  eux-mê- 
mes, ont  des  intérêts  communs  de  classe  entre 
eux. 

Mais,  en  beaucoup  de  cas,  si  tous  ceux  qui 
sont  eux-mêmes,  à  un  moment  ou  un  autre, 
appelés  à  formuler  des  revendications  sem- 
blables à  celles  du  groupe  en  grève,  se  soli- 
darisaient avec  les  grévistes,  ce  serait  la  vic- 
toire assurée. 

Ce  qui  décide  de  l'insuccès  d'une  grève. 
c'est  l'impossibilité  pour  une  partie  des  gré- 
vistes de  tenir  plus  longtemps  :  ou   bien  h\s 

15. 


262         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

patron»  ont  réussi  à  recruter,  tant  bien  que 
mal  un  nouveau  personnel  qui  leur  permet  de 
satisfaire  leur  clientèle,  —  ou  bien  leurs 
clients  peuvent  attendre. 

On  peut  crier  contre  la  lâcheté  de  ceux  qui 
faiblissent,  ou  qui  sont  à  l'affût  pour  prendre 
la  place  des  grévistes.  Mais  les  malédictions 
ne  remédient  à  rien.  Il  faut  compter  avec  les 
nécessités  de  la  vie. 


Je  laisse  de  côté  les  syndicats  jaunes,  cette 
force  policière  organisée,  par  les  jésuites  et 
les  royalistes,  pour  combattre  la  révolution, 
et  que  les  conservateurs  républicains  ne  ver- 
raient pas  de  trop  mauvais  œil  si,  par  leur 
essence  même,  ils  n'étaient  condamnés  à  n'ê- 
tre qu'un  semblant  de  force  qui  sert  surtout 
à  quelques  aigrefins  pour  soutirer  des  billets 
de  mille  à  ceux  qui  sont  assez  bêtes  pour  les 
prendre  au  sérieux. 

Mais  à  notre  époque  de  surproduction,  il  ne 
faut  pas  oublier  qu'il  y  a  constamment  en 
chômage  un  grand  nombre  d'individus,  ayant 
femme  et  enfants  qui  demandent  à  manger, 
et  lorsqu'il  y  a   un,  deux,  ou  trois  mois  que 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUVRIÈRE  263 

Pon  court  les  rues,  le  ventre  creux,  il  n'y  a 
pas  de  questions  do  principe  qui  puisse  arrê- 
ter de  prendre,  dans  quelles  que  conditions 
que  ce  soit,  l'occupation  qui  vous  permettra 
de  gagner  la  pâtée  des  siens. 

De  même  pour  celui  qui,  après  des  semai- 
nes de  privations,  qui,  sans  l'excuse  des  ré- 
criminations de  kl  femme,  les  plaintes  des  pe- 
tits, faiblit  et  reprend  le  collier  de  misère  qu'il 
avait  lâché  dans  un  moment  de  révolte.  L'in- 
dividu n'est  pas,  ne  peut  pas  être  constam- 
ment un  héros. 

Combien  de  ceux  qui  crient  le  plus  après 
ces  éternels  vaincus  de  la  lutte  sociale,  ne  fe- 
raient pas  mieux,  s'ils  se  trouvaient  dans  des 
conditions   aussi  déplorabes. 


Cela  tient  £fux  conditions  mêmes  de  la  lutte 
sociale.  Il  est  inévitable  que.  tant  qu'il  y  en 
aura  qui  crèveront  de  faiai,  ils  seront  à  la 
merci  de  qui  les  paie.  Et  ce  n'est  pas  parce 
qu'on  les  huera  lorsqu'ils  prennent  la  place 
des  grévistes,  parce  qu'on  leur  tapera  dessus, 
que  l'on  évitera   leur  concurrence.  La  police 


264         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

et  l'armée  sont  là  pour  les  défendre,  et  même 
les  remplacer  lorsqu'ils  manquent. 

C'est  à  ceux  qui  récriminent  contre  les 
abus,  contre  l'exploitation,  de  se  mieux  sen- 
tir les  coudes.  Qu'ils  s'associent,  qu'ils  se 
groupent,  pour  résister  à  ceux  des  abus  qui 
leur  pèsent  le  plus;  que  chacun  des  groupes 
prête  son  appui  à  ceux  qui  mènent  la  lutte 
contre  un  abus  similaire,  et  l'on  verrait  bien- 
tôt les  abus  disparaître;  car,  en  définitive, 
nombreux  sont  ceux  que  blessent  les  lois,  rè- 
glements et  abus,  tandis  qu'il  n'y  a  qu'une 
minorité  pour  en  profiter. 

Mais  on  aime  mieux  déblatérer  contre  ceux 
qui  les  exercent  ou  en  profitent.  Si  on  peut 
trouver  un  journal  qui  accepte  d'insérer  vos 
doléances  et  s'en  faire  l'écho,  à  la  bonne 
heure!  Quel  bon  journal!  Si  un  candidat  vous 
promet  d'interpeller  le  ministère  lorsqu'il 
sera  député,  voilà  le  sauveur!  Il  n'y  aura 
plus  qu'à  attendre  qu'il  en  ait  trouvé  trois 
cents  autres,  décidés  comme  lui,  à  forger  une 
loi  destinée  à  changer  l'abus  déplace,  à  moins 
que,  une  fois  député,  il  ne  trouve  plus  profita- 
ble de  tirer  parti  de  ce  qu'il  abominait. 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUVRIÈRE  365 

Voilà  dos  siècles  que  les  ouvriers  ont  ap- 
pris que  ce  n'était  qu'en  faisant  corps  qu'ils 
obtenaient  quelque  amélioration  de  leurs  ex- 
ploiteurs, ou  réussissaient  à  résister  à  leurs 
exigences.  Ils  se  sont  môme  battus  avec  achar- 
nement pour  obtenir  le  droit  d'association. 
C'était,  tout  au  moins,  une  des  formules  avec 
lesquelles  les  politiciens  les  lançaient  à  la  ba- 
taille, et  cependant  il  n'y  a  jamais  eu  qu'un 
très  faible  noyau  des  fidèles  autour  des  syn- 
dicats. Ils  sont  rares  ceux  qui  groupent,  autour 
d'eux  la  moitié  de  la  corporation,  ou  bien, 
lorsque  aiguillonnés  par  l'exemple,  dans  quel- 
que corporation,  les  membres  se  syndiquent 
et  font  grève  pour  obtenir  à  leur  tour  quel- 
que avantage,  ils  se  désintéressent  du  syndi- 
cat une  fois  les  avantages  obtenus,  ce  qui 
facilite  un  retour  oliensif  VIu  patronat  qui  re- 
prend un  à  un  ce  qu'ils  avaient  obtenu  col- 
lectivement. 

La  plupart  des  ouvriers  se  désintéressent 
de  la  lutte  qui,  cependant,  est  toujours  latente; 
vivant  au  jour  le  jour,  ils  ne  comprennent  pas 
que  c'est  en  période  d'acalmio  que  l'on  doit 
préparer  les  luttes  futures,  que  la  cohésion 
n'est  pas  suffisante  en  seule  période  de  grève, 


266  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

et,  qu'en  somme,  il  ne  faut  jamais  désarmer. 

Or,  devant  cette  indifférence  des  indivi- 
dus sur  les  questions  qui  les  touchent  le  plus 
près,  il  semble  chimérique  d'espérer  les  ame- 
ner à  s'intéresser  aux  luttes  d'intérêts  plus 
généraux. 

C'est,  en  etfet,  une  nouvelle  mentalité  à 
créer.  C'est  un  nouveau  côté  de  la  question  à 
envisager.  L'exercice  continu  des  grèves  a 
déjà  amené  les  travailleurs  à  se  joindre  en 
plus  grand  nombre  à  leurs  syndicats.  11  est 
indéniable  que,  lorsqu'on  compare  leur  situa- 
tion présente  à  ce  qu'elle  était  il  y  a  vingt 
ans  seulement,  non  seulement  le  nombre  des 
groupes  syndicaux  a  énormément  augmenté, 
mais  aussi  le  nombre  de  leurs  adhérents.  Il  ne 
reste  plus  qu'à  leur  apprendre  qu'à  la  lutte  pour 
les  améliorations  particulifères,  il  faut  joindre 
la  lutte  pour  les  améliorations  générales. 


Intéresser  tout  le  public  à  toute  grève  qu 
se  déclare,  il  y  a  là  une  force  autrement  puis- 
sante que  le  sabottage  qui  ne  peut  s'exercer 
que  clandestinement,  et  répugnera  toujours  à 
certains,  et  qui,  de  plus,  ne  peut  s'exercer  bien 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTi  OUVRIÈRE  267 

longtemps  sans  être  découvert  et  réprimé  '. 

Lorsqu'éclate  une  grève  on  néglige  trop 
le  public,  surtout  lorsque,  comme  dans  beau- 
coup de  cas,  la  grève  vient  perturber  ses  ha- 
bitudes. Il  faudrait,  par  voie  d'affiches,  de  pros- 
pectus, lui  faire  comprendre  que  s'il  veut  être 
servi  consciencieusement,  que  la  corporation 
défende  ses  intérêts  dans  le  service  ou  dans 
la  fabrication,  il  faut  qu'il  prête  aide  et  as- 
sistance aux  grévistes  :  qu'il  a  un  moyen 
d'empêcher  la  grève  de  durer,  c'est  de  faire 
lui-même  la  grève  des  consommateurs. 

Tel  le  cas  du  restaurateur  américain  cité 
par  Huret.  Tel,  par  exemple,  dans  les  grèves 
des  tramways  et  autres  moyens  de  transport, 
au  lieu  de  voir  le  public  souffrir  de  monter 
dans  les  voitures  gardées  par  les  gendarmes, 
alors  que  s'il  laissait  les  voitures  des  com- 
pagnies courir  à  vide,  celles-ci  seraient  bien 
forcées  de  donner  satisfaction  à  leurs  salariés. 


1.  Mais  il  y  a  confusion  dans  la  façon  d'entendre  le  sa- 
bottage.  En  définitive,  jiour  beaucoup,  sabottage  signilie- 
rait  :  «  ne  donner  que  lu.  part  de  travail  qui  correspond 
au  salaire  reçu  j>.  Rien  de  plus  légitime.  Mais  alors  sa- 
bottage est  impropre,  compris  qu'il  est,  depuis  longtemps 
dans  les  ^teliers,  pour  indiquer  du  travail  mal  fait. 

Quant  au  saboltagc  de  l'outillage,  des  machines  en 
temps  de  grève  ou  de  révolte,  c'est  delà  lutte. 


268         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

si  elles  voyaient  le  public  faire  cause  com- 
mune avec  eux.  Et  lorsque  des  gens  se  con- 
damnent à  la  misère  et  aux  privations  pour 
obtenir  une  légère  amélioration,  on  peut  bien 
s'astreindre  à  faire  une  course  à  pied  lorsque 
l'on  sait  que  cela  peut  les  aider  à  réussir. 


Ici  se  présente  l'objection  :  c'est  que  l'usinier, 
le  commerçant,  l'entrepreneur  de  transports, 
peuvent  prétexter  de  l'augmentation  exigée 
par  leurs  salariés,  pour  faire  retomber  cette 
augmentation  sur  le  public  et  le  dégoûter  de 
leur  apporter  son  aide. 

Il  n'y  a  pas  de  si  bonne  chose  qui  n'ait  son 
envers.  Le  public  est  composé  de  gens  qui  ont, 
eux  aussi,  des  exigences  à  faire  valoir,  et 
dont,  sûrement,  la  répercussion  se  fait  sentir 
sur  une  autre  partie  du  public.  C'est  une  oc- 
casion de  faire  comprendre  à  tous  combien  est 
étroite  la  solidarité  entre  les  membres  d'une 
même  société.  Jusqu'à  présent,  en  France 
tout  au  moins,  on  n'a  pas  vu  de  grèves  con- 
tre les  exigences  des  industriels  et  des  com- 
merranls,  ça  sera  une  occasion  d'en" organi- 
ser, et  le  personnel  de  l'industrie  ou  du  corn- 


LA  SOLIDARITÉ  DANS  LA  LUTTE  OUVRIÈRE  369 

mercc  visé  pourra,  là,  rendre  au  public  l'aide 
qu'il  en  aura  reçu. 

Je  le  répète,  nombreux  sont  ceux  qui  souf- 
frent des  abus,  restreint  le  nombre  de  ceux 
qui  en  profitent.  Et  les  travailleurs  qui,  eux, 
souffrent  de  tous,  sont  non  seulement  le  nom- 
bre, ce  qui  revient  à  dire  que,  du  jour  où  ils 
sauront  s'entendre,  ils  pourront  imposer  leur 
volonté  ;  mais,  de  plus,  la  vie  sociale  ne  mar- 
che que  grâce  à  leur  travail,  à  leur  coopéra- 
tion constante  à  tous  les  rouages  qui  en  assu- 
rent la  marche.  Ils  peuvent  donc  la  désorgani- 
ser par  leur  abstention  lorsqu'ils  le  voudront. 

Qu'ils  essaient  d'abord  la  force  de  l'entente 
et  de  la  cohésion  pour  des  améliorations  ac- 
cessoires, qu'importe.  Qu'ils  essaient  leur  puis- 
sance :  l'appétit  vient  en  mangeant. 

La  solidarité  sociale  telle  qu'elle  doit  être 
comprise  n'est  encore  qu'un  mot,  une  théorie 
qui  se  formule;  mais  qui,  en  fait,  en  l'état  so- 
cial actuel  se  traduit  par  une  répercussion  de 
bons  ou  mauvais  —  mauvais  surtout  —  effets 
sur  l'ensemble  des  individus;  il  faut  que  ceux- 
ci  sachent  l'exercer  pour  s'en  faire  un  moyen 
de  défense. 

C'est  aux  syndicats  révolutionnaires  à  se 


270         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

dégager  du  particularisme  qui  rétrécit  la  por- 
tée des  quelques  essais  qui  en  ont  été  tentés. 
Qu'ils  s'attachent  à  démontrer  que  tout  en 
défendant  les  intérêts  corporatifs  immédiats, 
on  ne  doit  pas  se  désintéresser  des  revendica- 
tions plus  générales.  Et  que  l'émancipation 
de  tous  ne  sera  possible  que  par  la  mise  en 
action  de  toutes  les  énergies  individuelles. 

D'autre  part,  lorsqu'ils  mènent  la  lutte  cor- 
porative, ils  ne  doivent  jamais  oublier  que  le 
public  est  une  force  qui  compte,  et  que  leurs 
efforts,  pour  l'avoir  avec  eux,  doivent  être 
aussi  grands  que  ceux  qu'ils  déploient  au  sein 
même  de  leur  corporation  pour  grouper  ceux 
des  ouvriers  qui  la  composent. 

S'ils  veulent  devenir  une  véritable  force, 
c'est  à  créer  cet  état  d'esprit  qui,  seul,  prépa- 
rera la  révolution  sociale,  en  déblayant  le 
terrain  des  barrières  qui  l'entravent,  que 
doivent  s'adonner  les  syndicats.  C'est  en  sor- 
tant, parfois  de  l'esprit  corporatif  pour  des 
idées  plus  générales,  qu'ils  trouveront  la  force 
ot  la  cohésion  dans  la  corporation. 


XVI 
LA  LEÇO^  DE  L'ÉCIREUIL 


Le  danger  des  réformes.  —  Augmentation  du  coût  de  la 
vie.  —  C'est  la  faute  au  syndicat.  —  Le  manque  d'i- 
nitiative. —  Ligues  d'acheteurs.—  Le  capital  se  rat- 
trappe  toujours.  —  La  loi  des  salaires.  —  Le  salariat 
c'est  l'esclavage.  —  Ce  qui  est  réalisable  et  ce  qui  ne 
l'est  pas.  —  Le  syndicalisme  ne  se  suffit  pas  à  lui- 
même.  —  Les  intérêts  immédiats  font  perdre  de  vue 
les  intérêts  moins  proches.  —  Fausse  logique.  —  Cha- 
cun son  point  de  vue.  —  Il  n'y  a  pas  que  des  intérêts 
corporatifs  dans  la__société. 

Le  syndicalisme  en  poussant  l'ouvrier  à  ré- 
clamer toujours  (les  conditions  meilleures 
d'existence,  l'a  mis  sur  la  voie  de  son  allran- 
cliissement,  mais  le  danger  est  que  l'ouvrier 
croie  que  c'est  en  faisant  augmenter  ses  sa- 
laires qu'il  résoudra  la  question  sociale,  et  lo 


272         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

syndicalisme  en  se  cantonnant  sur  le  terrain 
corporatif,  en  préconisant  l'action  syndicale 
comme  seul  moyen  de  résoudre  la  question 
sociale,  tends  un  peu  à  perpétuer  cette 
croyance. 


Le  coût  de  la  vie  va  toujours  augmentant, 
cela  ne  fait  de  doute  pour  personne.  Par  suite 
de  découvertes  nouvelles,  d'améliorations  dans 
l'outillage,  certains  objets  peuvent  bien  des- 
cendre à  des  prix  inouïs  de  bon  marché,  en 
bloc,  le  renchérissement  n'en  suit  pas  moins 
son  cours.  Peu  à  peu,  eu  égard  à  ce  qu'il  en 
coûte  pour  vivre,  la  pièce  de  cent  sous  dimi- 
nue de  valeur,  ne  représentant  plus,  comme 
valeur  d'achat,  que  la  moitié,  les  trois  cin- 
quièmes au  plus,  de  ce  qu'elle  représentait  il  y 
a  quarante  ou  cinquante  ans. 

Si  les  produits  manufacturés  ont  diminué 
de  valeur,  (mais  le  plus  souvent  de  qualité 
aussi),  les  logements,  les  objets  de  première 
nécessité,  l'alimentation,  ont  haussé  leurs  prix 
d'une  façon  formidable,  en  ces  derniers  temps; 
les  camarades  ont  dû  se  l'entendre   répéter 


LA   LEÇON    DK    L'ÉCUREUIL  373 

plus  d'une  fois  en  écoutant  les  doléances  de 
la  ménagère.  Nous  assistons  à  une  de  ces 
crises  de  hausse,  sur  tout  ce  qui  ^e  mange, 
qui  ne  fait  que  croître  et  embellir. 

Cette  recrudescence  a  suivi  la  campagne 
vigoureuse  menée  par  les  syndicats  pour  la 
réduction  des  heures  de  travail,  l'amélioration 
des  salaires,  l'obtention  du  repos  hebdoma- 
daire, etc.  Et  lorsqu'on  se  récrie  sur  le  renché- 
rissement :  «  Que  voulez-vous,  répond  le  mar- 
chand, je  suis  forcé  d'augmenter  mes  employés 
—  ou  mes  ouvriers  —  ou  bien  d'occuper  plus 
de  personnel  ».  De  sorte  que  ce  que  l'ouvrier 
arrache  comme  augmentation  de  salaires  lui 
est  raflé  comme  consommateur. 


Il  lui  est  même  raflé  davantage;  car  si 
l'augmentation  représente  deux  ou  trois  cen- 
times par  objet,  le  commereant,  en  bon  comp- 
table, l'augmente  d'un  sou  ;  à  la  fin  de  la 
journée,  sur  le  nombre  des  acheteurs,  cela 
fait  un  joli  bénéfice. 

Et  comme  le  consommateur  est  isolé,  que 
l'augmentation  se  produit  chez  tous  les  mar- 


274         RÉFORMES,  RÉTOLUTION 

chands,  l'acheteur  est  bien  forcé  de  payer  ce 
qu'on  lui  demande. 

Si  l'esprit  d'initiative  était  plus  développé 
en  France,  à  la  coalition  des  marchands  l'a- 
cheteur répondrait  par  la  «  ligue  des  ache- 
teurs »  qui  s'entendraient  pour  résister  aux 
augmentations  injustifiées,  boycotter  tel  in- 
dustriel rapace,  refuser  telles  marchandises 
défectueuses,  tels  objets  non  adaptés  à  leur 
emploi,  ou  d'une  facture  inharmonique  ;  se  re- 
fusant enfin  à  être  ceux  qui  paient  pour  tous, 
subissant  la  volonté  des  industriels,  sans  pou- 
voir exprimer  la  leur. 

Ces  groupements  pourraient,  par  la  suite, 
devenir  une  puissance,  car  ils  pourraient  en- 
glober tous  ceux  qui,  sans  être  anarchistes, 
ont  à  calculer  avec  leur  budget;  et,  à  cause 
des  réalisations  immédiates  qu'ils  pourraient 
opérer  ou  susciter,  ils  auraient  pour  eux  toutes 
les  ménagères,  sur  qui  retombe  plus  spéciale- 
ment le  souci  de  tirer  le  meilleur  parti  des 
ressources  du  ménage. 

Evidemment,  ce  ne  serait  pas  une  solution, 
seulement  un  moyen  de  défense  contre  la  filou- 
terie commerciale  —  propriétaire  aussi.  —  Ça 
serait  déjà  quelque  chose.  Sans  compter  ce  qui 


LA   LEÇON   DE    L'ÉCUREUIL  275 

peut  sortir  d'un  important  groupement  de  for- 
ces orienté  vers  la  conquête  du  mieux,  impulsé 
par  l'esprit  de  solidarité  et  de  juste  emploi  des 
forces  économiques. 


Mais  ceci  n'est  qu'une  disgression.  Je  voulais 
en  venir  à  ceci,  que  l'expérience  est  en  train 
de  nous  démontrer  que  n'importe  quelle  amé- 
lioration obtenue  par  le  travailleur,  dans 
l'état  social  actuel,  n'a  qu'un  effet  temporaire, 
qu'elle  ne  tarde  pas  à  être  anihilée  par  les 
mille  moyens  qu'a  le  capital  de  se  récupérer  ; 
que  l'augmentation  des  salaires,  la  diminution 
des  heures  de  travail,  moyens  de  défense 
dans  la  situation  présente,  sont  impuissantes 
à  libérer  le  travailleur  de  l'exploitation  capi- 
taliste, et  que  ce  serait  un  véritable  travail 
d'écureuil  auquel  se  condamnerait  le  travail- 
leur, s'il  attendait  son  affranchissement  d'une 
augmentation  continue  des  salaires. 

Et  cela  se  comprend.  Si  l'ouvrier  arrive  à 
fournir  moins  de  travail  pour  un  môme  sa- 
laire, ou  à  faire  augmenter  ce  salaire  pour  le 
même  travail,  —  et  à  plus  forte  raison  s'il  se 
fait  payer  davantage  pour  moins  de  travail, 


276         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

—  il  est  de  toute  évidence  que  l'employeur  qui 
ne  le  fait  travailler  que  pour  gagner,  lui 
aussi,  et  môme  gagner  beaucoup,  «pour  se  re- 
tirer des  affaires  »,  le  plus  vite  possible,  tâ- 
chera de  se  rattrapper  par  n'importe  quels 
moyens. 

Et  de  ces  moyens,  il  n^a  pas  grand  choix. 

Je  passe  celui  qui  consiste  à  obtenir  une 
bonne  petite  loi  de  protection  pour  son  indus- 
trie qui,  en  le  mettant  à  l'abri  de  la  concur- 
rence, lui  permet  de  majorer,  les  prix  de  ses 
[)roduits,  et  de  gagner  ce  qu'il  veut.  Cela  n'est 
possible  que  pour  les  coalitions  d'intérêts,  ou 
lorsque  l'industrie  en  question  intéresse  une 
région. 

Mais  il  y  a,  1°  la  réduction  des  frais  géné- 
raux, soit  par  une  meilleure  économie  des  for- 
ces, soit  en  transportant  son  industrie  à  la 
campagne,  soit  en  resserrant  le  plus  grand 
nombre  d'ouvriers  dans  le  moins  d'espace  pos- 
sible, et  autres  économies  semblables. 

2^  En  obtenant,  soit  par  une  surveillance 
plus  gi'ande,  soit  par  des  modifications  appor- 
tées à  l'outillage,  un  meilleur  emploi  des  forces, 
une  plus  grande  somme  de  production  qu'au- 
paravant. 


LA  leçon2:UE  l'écureuil  277 

3^  En  augmentant  ses  produits  ou  en  les 
fabriquant  de  qualité  inférieure  —  l'un  n'em- 
pêche pas  Tautre  —  et  alors  le  renchérissement 
se  répercute  d'une  industrie  à  l'autre  :  L'ou- 
vrier gagne  davantage,  mais  le  taux  de  la  vie 
s'est  élevé  d'autant. 


Si  le  patron  se  récupère  par  une  meilleure 
économie  dans  la  gérance  de  son  exploitation, 
on  pourrait  croire  que  l'augmentation  de  sa- 
laire obtenue  reste  acquise  à  l'ouvrier  ;  mais 
ce  n'est  qu'un  trompe-l'œil,  car  toute  économie 
réalisée  veut  dire  emploi  supprimé,  réduction 
sur  les  achats,  d'où  diminution  dans  la  con- 
sommation, et  diminution  correspondante 
dans  la  production  d'une  autre  corporation, 
d'où  chômage. 

Si  c'est  par  un  rendement  plus  grand  de  la 
production,  le  résultat  est  le  môme  :  suppres- 
sion d'emploi,  chômage. 

Si  c'est  par  l'augmentation  du  prix  des  pro- 
duits, alors  c'est  bien  simple,  ceux  qui,  n'ayant 
que  le  produit  de  leur  salaire  à  dépenser,  em- 
ploient  ces    produits,   doivent  se  restreindre 

soit  dans  l'achat  dudit  produit,  soit  d'autres 

16 


278         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

moins  indispensables  ;  c'est  toujours  la  non- 
consommation  et  le  chômage  qui  sont  au 
bout. 

La  fameuse  «  loi  des  salaires  »,  dite  «  loi 
d'airain  »,  n'est  pas  aussi  mathémathique qu'on 
l'a  affirmé.  Il  peut  s'établir  une  marge  au  pro- 
fit du  travailleur;  il  n'en  reste  pas  moins  vrai 
que,  tant  qu'il  sera  salarié,  le  travailleur  ne 
pourra  sortir  de  l'état  de  médiocrité  dans  le- 
quel il  est  tenu  ;  car  s'il  s'obstinait  à  ne  faire 
grève  que  pour  des  améliorations  partielles, 
ce  serait  faire  œuvre  comparable  à  celle  de 
l'écureuil  en  cage,  tournant  sans  cesse  sa  roue, 
sans  être  plus  avancé  à  la  fin  qu'au  commen- 
cement. 


Ce  n'est  pas  une  constatation  nouvelle, 
mais  il  est  bon  de  la  faire  à  nouveau,  car  on 
n'enfoncera  jamais  trop,  dans  le  cerveau  des 
ouvriers,  qu'ils  ne  se  libéreront  que  par  l'abo- 
lition du  salariat,  et  non  par  des  augmenta- 
tions successives  de  salaire,  ni  par  des  dimi- 
nutions des  heures  de  travail. 

Je  sais  bien  que  ceux  des  syndiqués  qui  sa- 
vent que  c'est  l'exploitation   de  l'homme  par 


LA   LEÇON    DE    L'ÉCUREUIL  279 

l'homme,  qu'il  faut  briser,  font  leur  possible 
pour  propager  cette  vérité  élémentaire  de  l'é- 
conomie sociale,  et  ont  soin  d'ajouter  que  la 
lutte  pour  les  améliorations  dans  l'état  social 
actuel  ne  peut  être  qu'une  préparation  à  une 
transformation  plus  sérieuse. 

Malheureusement,  de  parla  situation  même 
des  syndicats,  qui  sont  bien  forcés  de  donner 
le  pas  aux  réclamations  immédiates,  les  idées 
de  transformation  sociale  perdent  de  leur 
force,  et  n'ont  guère  plus  d'eliet  que  cette  dé- 
claration de  certains  contradicteurs  des  idées 
anarchistes  faisant  cette  concession  :  «  qu'elles 
sont  très  belles,  mais  ne  seront  réalisables 
que  dans  un  avenir  très  éloigné  ». 

La  plupart  des  syndiqués  admettent  égale- 
ment —  lorsqu'on  leur  en  parle  —  que  la 
reprise  de  possession  de  la  richesse  sociale, 
l'abolition  de  l'exploitation,  sont  choses  fort 
désirables  si  jamais  elles  peuvent  se  réaliser, 
mais  qu'une  augmentation  de  salaire,  une  di- 
minution d'heures  de  travail,  sont  choses 
beaucoup  plus  proches  et  plus  tangibles. 

Ce  n'est  pas  la  faute  des  militants  syndicalis- 
tes, mais  le  résultat  de  la  situation  dans  la- 
quelle ils  se  trouvent,  de  la  mentalité  de  ceux 


280  RÉFORMES,   RÉVOLUTION 

auxquels  ils  s'adressent,  et  des  nécessités  de 
la  lutte  dont  ils  ne  sont  pas  les  maîtres. 

La  propagande  syndicaliste,  la  propagande 
socialiste  anarchiste,  peuvent  se  prêter  un  ap- 
pui mutuel,  mais  ne  peuvent  se  suppléer  l'une 
l'autre.  Tout  en  suivant  une  route  parallèle, 
et  on  se  mêlant  parfois,  elles  ont  chacune  une 
besogne  spéciale  à  accomplir. 


Si  le  mouvement  syndicaliste  a  pu  s'étendre 
et  prospérer,  cela  tient  surtout  à  ce  que  les 
travailleurs  ont  obtenu  de  sérieux  avantages, 
et  que  beaucoup  s'imaginent  qu'ils  n'ont  plus 
qu'à  faire  grève  pour  obtenir  de  nouvelles 
conditions  meilleures.  N'est-ce  pas  sur  la  con- 
quête de  ces  avantages  immédiats  que  les  mi- 
litants du  syndicat  sont  forcés  de  s'appuyer 
pour  entraîner  l'adhésion  des  adhérents? 

Et  c'est  là  l'aiguillage  de  déviation. 

C'est  que  l'idéal,  s'il  acquiert  une  réelle 
puissance  en  période  de  lutte,  il  n'a,  en  temps 
ordinaire,  que  peu  de  prise  sur  la  généralité 
des  individus.  Si,  comme  cela  s'est  passé  lors 
du  soulèvement  avorté  du  INlidi,  on  réussit  à 
mettre  en  branle  des  centaines  de  milliers  de 


LA.   LEÇON    DE    L  ECUREUIL  :i81 

personnes,  c'est  qu'on  peut  leur  faire  espérer 
des  avantages  personnels,  immédiats,  à  obte- 
nir. Ce  n'est  qu'en  période  révolutionnaire 
que  l'on  remue  les  foules  en  faveur  d'idées 
générales  où  l'intérêt  personnel  se  confond 
avec  celui  de  tous. 

Et  la  meilleure  preuve,  c'est  que  nous 
voyons  surgir,  sous  les  apparen('es  du  syn- 
dicalisme, les  idées  anarchistes  qui,  sous  leur 
première  forme  ne  sont  acceptées  que  par  une 
faible  minorité  d'individus,  alors  que  sous  la 
bannière  syndicale  elles  réussissent  à  grou- 
per une  part  importante  de  la  classe  labo- 
rieuse. Mais  diminuées,  du  fait  que  leur  réa- 
lisation intégrale  est  passée  au  dernier  plan, 
presque  à  l'état  de  simples  aspirations,  ne 
servant  que  de  repoussoir  aux  réclanîations 
immédiates,  le  syndicalisme  n'ayant,  en  fait, 
emprunté  à  l'anarchisme  et  complètement  fait 
siens,  que  ses  modes  d'action. 


Certes,  si  tous  ceux  qui  ont  à  se  plaindre  do 
l'autorité  et  de  l'exploitation  voulaient...,  la 
société  seraient  ciiangée  du  jour  au  lende- 
main. Mais  ils  ne  veulcFit  pas,  parct;  qu'ils  ne 

16. 


282         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

savent  pas,  et  il  semble  bien  plus  facile  d'ob- 
tenir une  petite  amélioration  à  ce  qui  existe 
qu'une  transformation  complète.  Et  ne  sem- 
ble-t-il  pas  très  logique  qu'une  amélioration 
ajoutée  à  une  amélioration  c'est  une  marche 
vers  le  mieux-être.  C'est  pourquoi  on  adhère 
au  syndicat  sur  lequel  on  compte  pour  arra- 
cher au  patron  les  concessions  désirées,  et 
que  la  transformation  sociale,  acceptée  en  sur- 
charge, reste  un  point  de  credo,  mais  comme 
quelque  chose  d'abstrait. 

Et  quelque  soit  l'idéal  des  militants  du  syn- 
dicat, il  leur  en  faut  bien  passer  par  là  :  don- 
ner le  pas  aux  réalisations  immédiates. 

Et  même,  lorsqu'ils  s'efïorcent  de  faire  com- 
prendre qu'il  n'y  a  pas  d'émancipation  possi- 
ble sans  une  transformation  complète  du  ré- 
gime économique,  on  peut  être  assuré  que  ces 
affirmations  perdent  de  leur  force  et  s'estom^ 
peut  dans  le  cerveau  de  leurs  auditeurs;  car 
si  l'orateur,  l'écrivain,  développent  leurs  idées 
selon  leur  manière  générale  de  voir,  le  lec- 
teur, l'auditeur  n'en  acceptent,  n'en  compren- 
nent que  ce  que  leur  façon  de  comprendre 
leur  rend  de  tangible. 

Ce  qui  serait  à  désespérer,  si,  par  la  suite, 


LA   LEÇON  DE    L'ÉCUREUIL  283 

la  coordination  des  idées  s'opérant  à  la  lon- 
gue dans  les  cerveaux,  il  ne  se  faisait,  malgré 
tout,  un  petit  pas  en  avant,  permettant  à  la 
vérité  de  se  faire  comprendre  lentement. 

Si  les  militants  syndicalistes  voulaient  faire 
passer  l'idéal  avant  les  réalisations  immé- 
diates les  syndicats  seraient  aussi  désertés 
que  les  groupes  anarchistes. 


Est-ce  à  dire  que  le  syndicalisme  soit  con- 
traire à  l'idée  anarchiste  ?  Pas  le  moins  du 
monde.  Les  individusy  font  leur  apprentissage 
révolutionnaire.  Ils  y  apprennent  les  causes 
de  l'exploitation  dont  ils  soufirent.  La  grève 
les  habitue  à  l'exercice  de  la  solidarité,  leur 
démontrant  ce  que  peuvent  la  volonté  et  la 
cohésion  des  forces  lorsqu'elles  savent  s'af- 
firmer. 

Mais,  dans  n'importe  quel  milieu,  il  s'y  crée 
une  atmosphère  spéciale  qui  tend  à  déformer 
les  faits,  à  entretenir  une  faron  spéciale  de 
concevoir  les  choses.  Déjà,  l'on  affirme  que 
le  syndicalisme  doit  se  suffire  à  lui-même; 
beaucoup  envisagent  le  mouvement  socialiste- 
anarchiste  comme  une   superfétation,    d'au- 


284         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

cuns  ne  sont  pas  loin  do  considérer  les  anar- 
chistes comme  des  ennemis,  —  mettons  que  le 
terme  soit  trop  fort,  —  comme  des  gêneurs 
tout  au  moins. 

Et  lorsqu'un  ordre  d'idées  est  érigé  en  sys- 
tème qui  doit  répondre  à  tout,  on  peut  être 
sûr  que  son  horizon  se  rétrécit  déjà,  et  qu'il 
ne  tardera  pas  à  devenir  intolérant  et  op- 
pressif. 

Le  syndicalisme  n'en  est  par  encore  là,  es- 
pérons-le. 


Il  y  a,  dans  la  société,  d'autres  rapports  en- 
tre individus,  d'autres  intérêts  que  des  rap- 
ports et  des  intérêts  corporatifs,  etqui  deman- 
dent, également,  à  s'allranchir  de  l'oppression 
politique  et  économique,  ayant,  eux  aussi,  leur 
mot  à  dire  dans  la  lutte  qui  se  poursuit. 

Il  y  a,  dans  notre  état  social  des  individus 
affranchis  du  patronat,  ayant  moins  à  se  plain- 
dre de  la  situation  économique,  que  de  l'op- 
pression morale,  qui  ne  demandent  qu'à  com- 
battre l'ordre  social  qui  les  opprime.  Faut-il 
qu'ils  restent  inactifs  parce  que  leur  activité 
ne  rentre  pas  dans  les  cadres  d'un  syndicat? 


LA    LEÇON    DE    L'ÉCUREUIL  385 

Le  syndicalisme  peut —  et  doit  —  se  suffire 
à  lui-même  dans  la  lutte  qu'il  mène  contre 
l'exploitation  patronale,  mais  il  no  peut  avoir 
la  prétention  de  résoudre  à  lui  seul  le  pro- 
blème social.  Son  nVle  de  groupement  de  lutte 
pour  des  réformes  immédiates  le  lui  interdit; 
car  il  sera  toujours  forcé  de  sacrifier  l'idéal 
pour  les  réalisations  tangibles. 

Il  a  un  rôle  de  lutte,  rôle  des  plus  impor- 
tants, je  ne  dirais  pas  qu'il  s'en  contente,  car 
se  serait  le  condamner  à  une  propagande  de 
simples  réformes;  il  doit,  au  contraire,  clier 
cher  à  élargir  de  plus  en  plus  la  conception 
de  ceux  qu'il  entraine  dans  son  mouvement, 
et  les  orienter  vers  la  transformation  sociale 
complète.  Mais  il  aurait  tort  de  s'imaginer 
qu'il  peut  suffire;  à  tout,  et  de  regarder  comme 
des  ennemis  ceux  qui,  moins  prisonniers  des 
réalités,  essaient  d'ouvrir  les  esprits  aux 
conceptions  futures  qui,  pour  sembler  so  per- 
dre dans  le  rêve,  n'en  facilitent  pas  moins 
les  réalisations  immédiates,  en  serrant  la  vé- 
rité. —  une  partie  de  la  vérité,  tout  au 
moins  —  de  plus  près. 


XVII 
ME\EIIRS  ET  IDÉOLOGUES 


Deux  t  bêtes  noires  ».  —  Chacun  son  rôle.  —  Tout  effort 
n'est  pas  perdu.  —  Moyens  pratiques  des  gens  prati- 
ques. —  Théorie  et  action  —  Où  finit  l'une  ?  où  com- 
mence l'autre?  —  Nouveaux  airs,  vieille  chanson.  — 
Les  bons  apôtres.  —  C'est  l'ignorance  des  opprimés 
qui  fait  la  force  des  oppresseurs.  —  L'individu  ne  doit 
attendre  son  affranchissement  que  de  lui-même,  mais 
il  a  à  apprendre  comment.  — Arme.à  double  tranchant. 
—  Démolissons  les  murailles  de  Chine.  —  Les  cases- 
étanches.  —  Points  de  repère  dans  la  brume.  —  Le 
fonctionnarisme  syndical.  —  Si  chacun  mettait  la  main 
à  la  pâte  !... 

Il  y  a  pour  l'évolution  sociale  deux  facteurs 
importants  :  «  l'idéologue  »  et  le  «  meneur  ». 

Sous  le  nom  «  d'idéologue  »  on  englobe  ce- 
lui qui,  sans  se  préoccuper  des  hommes  et  des 
faits,  prétend  établir  une  société,  œuvre  en- 
tière de  son  cerveau,  entend  diriger  l'évolution 


MENEURS    ET    IDÉOLOGUES  287 

dans  les  voies  tracées  par  son  imagination, 
écartant  comme  quantités  négligeables  les 
faits,  lorsqu'ils  sont  en  contradiction  avec  la 
«  théorie  »,  voulant  ramener  chaque  individu 
au  portrait  qu'il  s'est  tracé  de  l'être  humain. 

Mais,  plus  d'une  fois  aussi,  le  «  meneur  »  a 
flétri  de  ce  titre  méprisant  celui  qui  est  sa  «  bête 
noire  »,  celui  qui  analyse,  discute  les  faits,  en 
recherche  les  causes,  en  déduit  les  résultats 
ultérieurs,  y  clierchant  l'explication  des  pro- 
blèmes qui  le  préoccupent,  un  guide  pour  la 
voie  à  suivre,  n'ayant  qu'un  souci,  la  recher- 
che de  la  vérité,  sans  s'occuper  si  elle  sera 
favorable  à  telle  ou  telle  thèse,  à  la  tactique 
de  Paul  ou  à  celle  de  Pierre,  (ju  même  accep- 
tée par  ceux  auxquels  il  veut  l'exposer. 

Le  «  meneur  »,  lui,  la  «  bête  noire  »  des 
partisans  du  statu  quo,  quoique  forcé  de  se 
faire  un  petit  bagage  d'idées  pour  opposera 
celles  ayant  cours,  prétend  ne  pas  s'embarras- 
ser d'idéobigio,  ne  pas  vouloir  atteindre  indé- 
finiment les  réalisations  entrevues,  prétendant 
être  capable  d'assez  d'action  pour  les  réaliser 
de  suite. 

•  Chez  le  «  meneur  »  il  y  a  de  tout,  depuis  le 
convaincu  qui.  naïf,  s'imagine  que  l'on  peut 


288         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

retourner  une  société  comme  on  retourne  un 
gant,  jusqu'au  madré  qui  prend  assez  aux  idées 
nouvelles  pour  avoir  l'air  d'apporter  quelque 
chose  de  neuf,  mais  ne  fait  en  somme  que  flat- 
ter la  naïveté  populaire  en  la  gavant  de  pé- 
riodes ronflantes,  d'affirmations  les  plus  er- 
ronnées,  et  de  grossières  flatteries. 

En  constatant  ceci,  je  n'entends  nullement 
médire  du  «  meneur  ».  L'idée  absolue  a  du 
mal  à  se  faire  accepter  intégralement,  celui 
qui  est  convaincu  d'une  vérité  ne  se  résigne 
guère  à  la  déguiser  ou  à  la  fragmenter,  même 
dans  l'espérance  qu'elle  sera  mieux  acceptée. 
Le  «  meneur»  — je  parle  du  convaincu —  qui 
est  plus  près  delà  masse,  qui,  lui,  n'a  compris 
que  des  fragments  de  la  vérité,  est  tout  indi- 
qué pour  cette  besogne  homœopathique. 

Mais  cette  division  du  travail  ne  va  pas  sans 
querelles.  L'idéologue,  celui  qui  voit  les  idées 
sous  leur  aspect  général,  voit  d'un  mauvais 
œil  son  idéal  rapetissé  à  des  conditions  de 
milieu,  de  circonstances  et  d'opportunité,  et  le 
«  meneur  »,  lui,  ne  voit  qu'un  gêneur  dans 
celui  qui,  sous  prétexte  d'idées  générales,  vient 
le  troubler  dans  ses  combinaisons  d'action  et 
de  réalisations  «  immédiates  ».   Car  j'aurais 


MENEURS    ET    IDÉOLOGUES  289 

pu  iiiLituler  ce  chapitre  -.TlicorLe  et  action,  ce 
n'est  qu'une  autre  face  de  la  question. 


D'aucuns  prétendent  qu'il  est  inutile  d'atta- 
cher trop  d'importance  à  ces  diverg"ences  : 
qu'elles  ne  peuvent  en  avoir  une  bien  grande  ; 
que  toutes  les  discussions  n'empêchent  pas 
les  choses  de  suivre  leur  cours. 

Il  y  a  un  peu  de  vrai,  et  beaucoup  de  faux 
dans  cette  affirmation. 

Si  nos  discussions  n'ont  que  très  peu  d'ac- 
tion sur  le  cours  des  événements,  nous  espé- 
rons cependant  qu'elles  auront  bien  une  part 
d'influence,  si  nunime  soit-elle,  sinon  ce  se- 
rait la  négation  de  toute  propagande,  de  tout 
effort. 

Lorsqu'on  peut  étudier  l'évolution  d'un 
mouvement,  ou  des  foules,  nous  voyons  bien 
qu'il  a  été  influencé  par  tel  ou  tel  courant 
d'idées.  Si  cette  évolution  n'a  pas  été  absolu- 
ment ce  que  la  voulaient  ceux  qui  propagaient 
ces  idées,  c'est  que  d'autres  actions,  d'autres 
courants  sont  aussi  venus  donner  leur  impul- 
sion; ce  qui  prouve  (juc  tout  effort  n'est  pas  né- 
cessairement perdu,  et.  qu'en  somme,  c'est  aux 

17 


290         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

plus  actifs  qu'il  appartient  d'iullueiicor  plus 
largiîment  l'évolution. 

Or,  le  grand  reproche  fait  aux  idées  anar- 
chistes, —  par  certains  «  néo  »  syndicalistes  — 
c'est  de  n'être  qu'un  rêve,  et  que  c'est  assez 
rêver,  qu'il  faut  passer  à  l'action.  Et  l'action, 
ici,  veut  dire  de  ne  s'inspirer  d'aucune  autre 
théorie — je  dis  aucune  autre,  car  eux  disent 
aucune,  quoique  leur  premier  soin  soit  de 
faire  une  théorie  —  mais  de  ne  s'occuper  que 
de  la  lutte  immédiate. 

Passer  du  rêve  à  l'action  !  Désir  des  plus  lé- 
gitimes. Qui  de  nous  n'a  pas  espéré  voir  se 
réaliser  quelques-unes  au  moins  de  ses  aspi- 
rations ?  Qui  n'a  pas  cherché  les  moyens  les 
plus  pratiques  de  réaliser  ce  qui  lui  semblait 
le  plus  réalisable  ?  —  Je  parle  de  ceux  qui  ne 
séparent  jamais  l'action  de  la  théorie. 

Seulement,  lorsque  je  vois  partir  eu  guerre 
contre  la  théorie,  je  suis  comme  Jean  Hiroux, 
je  me  méfie.  Chaque  fois  que  j'en  entends  décla- 
rer qu'ils  en  'ont  assez  de  «  théorifîer  »,  qu'ils 
veulent  «  agir  »  I  Qu'ils  en  ont  assez  de  «  tra- 
vailler pour  l'an  2000  »,  qu'ils  veulent  se  «  dé- 
vouer »  à  des  besognes  «  plus  pratiques  »,  je 
suis  fixé.  Je  me  dis  :  toi,  mon  bonhomme,  tu 


MENEURS   ET    IDÉOLOGUES  291 

en  as  assez  do  balailler  pour  une  idée.  Tu  veux 
justifier  ta  sortie;  tes  moyens  pratiques  je  les 
connais,,  c'est  le  «  Parti  pour  la  campagne  »  do 
ceux  qui  en  ont  assez  de  lutter  pour  une  idée, 
et  désirent  faire  des  mamours  à  l'ordre  social 
existant. 

Théorie  et  action  ne  sont  pas  si  séparables 
(ju'on  l'affirme.  Chez  tout  individu  conscient, 
pour  qui  il  n'existe  pas  une  façon  de  «  penser  » 
et  une  façon  «  d'agir  )),Ja  théorie  suscite  l'ac- 
tion. Il  y  a  de  fidéologie  qui  suscite  d'elle- 
même  l'action,  comme  il  y  a  de  l'action  qui 
suscite  ridée,  comme  il  y  a  de  l'action  sté- 
rile, et  môme  néfaste.  La  danse  de  Saint  Guy 
ne  passant  pas  généralement  pour  èlre  l'idéal 
du  mouvement. 

En  matière  de  propagande  pour  une  trans- 
formation sociale  il  faut  que  l'action  s'inspire 
d'une  conception,  a  priori,  sur  ce  que  l'on  veut 
réaliser,  sur  ce  que  l'on  veut  combattre.  Il  est 
donc  idiot  de  déblatérer  contre  ce  qui  vous  a 
amené  à  la  compréhension  de  faction.  Vou- 
loir se  lancer  dans  l'action  sans  théorie  pré- 
conçue cela  é(juivaudrait  au  fait,  pour  un  ma- 
rin qui  voudrait  naviguer  au  milieu  d'écueils 
et  de  récifs  qu'il  ne  connaît  pas,  de  se  débar- 


292         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

rasscr  de  ses  cartes  et  boussole.  11  est  vrai 
que,  lorsqu'on  entend  déblalércr  contre  la 
théorie,  cela  sous-entend  toujours  la  théorie 
de  ceux  avec  lesquels  on  n'est  pas  d'accord. 

Que  les  théories  se  modifient  sous  la  pression 
des  événements  et  lorsqu'on  prend  une  con- 
naissance plus  exacte  des  faits,  d'accord  ;  mais 
ce  n'est  que  passer  d'une  théorie  à  une  autre, 
et  l'individu  conscient,  même  lorsqu'il  modifie 
sa  faron  de  voir,  ne  renie  pas  ce  qui  l'a  amené 
à  une  notion  plus  saine  —  ou  qu'il  envisage 
ainsi  —  des  choses.  Lorsqu'il  se  décide  à  agir, 
celui-là  se  met  à  l'œuvre  sans  éprouver  le  be- 
soin de  faire  la  guerre  aux  idéologues.  Il  sait 
qu'il  ne  cesse  pas  d'être  un  des  leurs  pour 
.avoir  essayé  de  faire  un  pas  de  plus. 


C'est  que,  le  syndicalisme  devenant  une 
force,  quehjues  politiciens  ont  voulu  en  fairq 
leur  chose,  et  sont  venus  chantant  sur  tous 
les  tons  :  «  lutte  de  classe  !  parti  ouvrier  ! 
outil  merveilleux  d'affranchissement  I  qui 
peut  se  passer  de  toute  espèce  de   théorie  !  » 

Ouais!  En  1848,  on  chantait,  la  sainteté  du 


MENEURS    ET    IDÉOLOGUES  393 

travail!  la  noblesse  de  la  blouse  de  l'ouvrier! 
ce  n'est  qu'avec  respect  que  Ton  invoquait 
l'outil  sacré  que  maniaient  ses  loyales  mains 
calleuses  !  Mais  lorsqu'il  s'avisa  de  réclamer 
quelque  chose  de  plus  nourrissant  que  toutes 
ces  flagorneries,  on  lui  démontra  péremptoi- 
rement qu'il  avait  eu  tort  de  croire  aux  phra- 
ses laudatives.  Les  journées  de  juin  lui  ap- 
prirent que  sa  <(  sacrée  »  blouse  était  une 
cuirasse  insuffisante  contre  les  balles  des  pré- 
toriens. 

Aujourd'hui,  on  essaie  de  nous  resservir 
les  mêmes  boniments.  «  L'organisation  syndi- 
dicale  est.  par  excellence,  l'organisation  de 
combat  contre  le  capitalisme,  contre  l'Etat, 
contre  tout  ! 

«  L'ouvrier  sait  ce  qu'il  veut,  sait  où  il  va, 
et  n'a  rien  à  apprendre  de  personne.  »  FA,  dé- 
tail typique,  ceux  qui  lui  débitent  cela,  sont  de 
jeunes  éphèbes  sortis  de  la  classe  bourgeoise 
qui  font  des  journaux  à  l'intention  de  l'ouvrier, 
se  mettent  à  sa  disposition  pour  lui  conféren- 
cier, et  dont  la  plupart  sollicitent  ses  sull'ra- 
ges,  qui  pour  un  siège  municipal,  qui  pour  une 
place  au  Palais-Bourbon.  A  part  cela,  ces  bra- 
ves gens  n'ont  rien  à  apprendre  à  l'ouvrier. 


394         RÉFORMES,  RÉVOLUTIO.X 

et  le  trouvent  parfaitement  capable  de   faire 
ses  affaires  lui-même. 


L'ouvrier  ne  sait  pas  ce  qu'il  veut.  Non, 
l'ouvrier  ne  sait  pas  où  il  va,,  sans  cela  il  ne 
se  laisserait  pas  exploiter,  voler,  pressurer, 
mener  et  oppriiner  comme  il  l'endure.  Ce  n'est 
que  g-ràce  à  sa  passivité  à  accepter  les  maux 
qui  en  découlent,  et  à  l'aide  qu'il  lui  fournit 
pour  la  défense  des  privilèges  de  ses  maîtres, 
que  se  tient  l'état  social  actuel. 

Non,  l'ouvrier  ne  sait  pas  ce  qu'il  doit  faire, 
puiscju'il  en  est  encore  à  écouter  ceux  qui 
l'endoctrinent,  allant  du  radical  qui  lui  pro- 
met  des  améliorations  immédiates —  ou  à  ve- 
nir —  sans  rien  changer  à  ce  qui  existe,  au 
socialiste  qui  lui  promet  de  tout  changer  —  un 
jour  ou  l'autre  —  à  condition  de  respecter  ac- 
tuellement ce  qui  est. 

Et  tous  veulent  lui  faire  la  leçon  qui  vien- 
nent lui  apporter  des  remèdes  !  Et  ceux  qui  se 
prétendent  admirateurs  de  sa  méthode  ne 
sont  pas  les  derniers  à  vouloir  l'endoctri- 
ner. 

Mais  de  ce  que  le  travailleur  —  en  général 


MENEURS   ET    IDÉOLOGUES  295 

—  en  est  encore  à  la  phase  d'incertitude,  cela 
ne  veut  pas  dire  qu'il  ne  soit  pas  capable  de 
trouver  un  jour  le  chemin  de  son  émancipa- 
tion. Seulement  ce  n'est  pas  un  moyen  de  le 
mettre  dans  ce  chemin,  que  de  s'extasier  de- 
vant ses  erreurs,  de  le  louanger  de  son  igno- 
rance. 

«Fais  tes  atl'aires  toi-même.  Ne  charge  per- 
sonne de  t'émanciper,  ni  de  te  préparer  les 
transformations  sociales  qui  doivent  améliorer 
ton  sort  »,  c'est  une  leçon  qui  s'applique  à 
tous,  ouvriers  ou  non.  Mais  cela  ne  veut  pas 
dire  que  tout  est  prêt  pour  les  transformations 
désirées,  que  les  cerveaux  sont  ouverts  à  la 
compréhension  de  ce  qu'ils  ont  à  faire. 

C'est  parce  que  très  peu  de  ceux,  ouvriers 
ou  non,  qui  ont  intérêt  à  changer  l'état  social 
présent,  savent  quelle  marche  suivre,  se  dé- 
battant au  milieu  des  théories  —  et  des  «  ac- 
tions »  aussi,  ne  l'oublions  pas  —  les  plus 
contradictoires,  que  les  partisans  les  plus  sin- 
cères de  ces  théories  et  de  ces  actions,  luttent, 
parfois,  autant  les  uns  contre  les  autres  que 
contre  la  société  bourgeoise. 

L'individu  ne  s'aifranchira  que  par  lui- 
même.  C'est  un  fait,  voilà  ce  que  nous  savons. 


296         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 


Comment?  il  n'en  sait  rien,  voilà  ce  qu'il  faut 
qu'il  apprenne,  et  voilà  ce  qu'il  faut  lui  dire, 
au  lieu  do  lui  dire  qu  il  en  sait  assez. 


Et  voilà  pourquoi,  à  l'encontre  des  syndica- 
listes qui  pensent  avoir  trouvé  la  véritable 
formule,  il  faut  dire  à  l'ouvrier  que  le  syndi- 
cat n'est  pas  le  groupement  parfait  qui  lui 
permettra  de  lutter  contre  l'exploitation,  et 
lui  ouvrira  en  môme  temps  les  portes  de  la 
société  future. 

Groupement  de  circonstances  et  de  milieu, 
issu  de  l'évolution  économique,  selon  l'idée 
qui  anime  ceux  qui  le  composent,  il  sera  une 
arme  de  combat  contre  le  patronat,  aussi  bien 
qu'un  groupement  d'entente  avec  le  capital  ; 
aussi  bien  un  instrument  d'oppression  envers 
les  travailleurs,  (ju'école  d'éducation  et  d'af- 
francbissement. 

N'y  a-t-il  pas  l'exemple  des  «  Unions  »  an- 
glaises et  américaines?  l'exemple  des  corpo- 
rations qui,  ayarrt  commencé  par  être  des 
groupements  d'aide  fraternelle  entre  com- 
pagnons du  môme  métier,  de  garantie  et  de 
probité   pour  le  public,  finirent  par   devenir 


MENEURS    ET    IDÉOLOGUES  297 

une  source  de  privilèges  pour  les  maîtres,  un 
obstacle  au  progrès. 

Pour  arriver  à  détruire  l'oppression  écono- 
mique et  politique  qui  nous  opprime,  il  faut 
s'élever  au-dessus  de  la  question  corporative. 

Le  syndicalisme  n'est  qu'un  des  côtés  de  la 
lutte  —  mettons  si  on  veut  le  plus  important 
—  mais  ne  saurait  avoir  la  prétention  de  ré- 
soudre à  lui  seul  la  question  sociale.  11  lui 
faudrait  pour  cela  sortir  de  ses  attributions. 
Et  même,  s'il  veut  ne  pas  être  une  entrave, 
se  mettre  à  l'unisson  de  révolution,  il  lui  fau- 
dra rejeter  la  fameuse  formule  que  d'aucuns, 
dans  leur  enthousiasme,  lancèrent  à  diffé- 
rentes reprises,  «  le  syndicalisme  se  suffit 
à  lui-môme  ». 

Il  se  suffit  si  peu  à  lui-même  qu'il  a  fallu 
que  les  notions  de  ce  qu'il  est,  de  ce  qu'il  doit 
être,  de  ce  qu'il  doit  faire,  lui  vînt  du  dehors, 
et  il  faudra  qu'il  continue  à  se  tenir  au  courant 
de  ce  qui  se  passe  en  dehors  de  lui,  car  tout 
groupement  qui  tend  à  s'isoler,  se  met  en  passe 
de  régresser. 

Le  cerveau  humain  a   trop  de  tendances  à 

être  unilatéral.  Kt  lorsqu'il   admet  plusieurs 

idées  à  la  fois,  le  plus  souvent  il  les  loge  cha- 

17. 


298         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

cune  dans  une  case  à  part,  sans  leur  offrir 
aucun  moyen  de  communication.  Et  beaucoup, 
lorsqu'ils  généralisent,  c'est  à  la  façon  de  cet 
Anglais  qui,  en  débarquant  à  Calais,  ayant  vu 
une  femme  aux  cheveux  rouges,  écrivit  sur 
ses  tablettes  :  «  En  France  toutes  les  femmes 
ont   les  cheveux  rouges  ». 

Il  faut  apprendre  à  juger,  à  comparer  ;  à 
comparer  une  idée  par  une  autre,  un  fait  par 
un  autre.  Démolir  les  cloisons  étanches  qui  sont 
dans  le  cerveau  de  l'individu  est  une  besogne 
à  faire,  tandis  que  la  théorie  du  syndicalisme 
se  suffisant  à  lui-mè;ne,  tend  à  apprendre  à 
raisonner  comme  l'Anglais  de  la  légende. 


Lorsqu'on  a  reproché  aux  anarchistes  de  ne 
savoir  que  rêver  de  l'état  social  de  l'an  2000, 
on  pense  les  avoir  écrasés  sous  le  ridicule.  Et 
pour  beaucoup  ça  prend. 

J'ai  crainte,  cependant,  que  ce  ne  soient  pas 
toujours  les  anarchistes  qui  soient  perdus  dans 
les  brumes  de  la  société  future,  et  que  nom- 
bre de  ceux  qui  leur  reprochent  leur  idéologie 
ne  se  perdent  dans  une  autre  idéologie  qui,  en 
leur  faisant  espérer  certaines  améliorations 


MENEURS    ET   IDÉOLOGUES  299 

de  l'ordre  actuel,  sont  encore  plus  décevantes 
que  la  société  de  l'an  2000. 

Il  faut  avoir  un  idéal  vers  lequel  doivent 
converger  toutes  les  aspirations,  tous  les  ef- 
forts de  celui  qui  lutte.  11  est  utile  de  se 
faire  une  conception  de  ce  but  auquel  on  doit 
tendre,  ce  plan  pouvant  fournir  des  indica- 
tions pour  la  lutte  menée,  mais  à  condition 
de  tenir  compte  des  possibilités  présentes. 

Pour  moi,  l'idéal  pour  le  militant  doit  être, 
ce  qu'est  pour  une  municipalité  le  plan  de  la 
ville,  sur  lequel  sont  notés  tous  les  embellisse- 
ments projetés,  les  voies  à  percer,  les  masu- 
res à  démolir.  C'est  à  la  réalisation  de  ce  plan 
projeté  que  sont  subordonnés  les  travaux  en- 
trepris, au  fur  et  à  mesure  de  leur  possibi- 
lité. 


Il  est  un  autre  danger,  pour  les  syndicats, 
dont  on  a  parlé  :  c'cist  celui  du  f.)iicLi(^nnariat 
dans  leur  sein.  On  a  vu,  v\i  lillet,  des  (lirigeaiils 
de  syndicats,  des  «  meneurs  »,  arriver  à  s'im- 
poser si  bien  à  leur  gr(jupement,  ({ue  ccdui-ci 
les  suivait  dans  toutes  bmrs  évolutions,  dont 
quelques-unc-s  n'étaient  pas  très  propres. 


300         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Mais  je  crois  que,  en  ces  cas,  le  mal  prove- 
nait bien  plus  du  «  moutonisme  »  des  syndi- 
qués que  du  roncliuunariat.  Que  le  titulaire 
lire  avantage  de  sa  fonction  pour  dominer 
ceux  qui  Ton  mis  à  leur  tète,  évidemment, 
mais  il  n'y  a  été  porté  que  parce  que  certaines 
qualités  l'avaient  déjà  fait  distinguer,  et  parce 
que  ces  qualités  lui  assuraient  déjà  une  cer- 
taine autorité  sur  ses  collègues. 

Quoiqu'on  en  ait  dit,  je  ne  vois  pas  —  si  on 
veut  qu'elles  soient  faites  avec  suite  et  conti- 
nuité —  le  moyen  d'éviter  de  se  remettre  sur 
certains  de  telle  et  telle  besogne  à  accomplir, 
à  moins  d'en  revenir  aux  petits  groupements, 
où  la  besogne  est  réduite,  où  chacun  est  au 
courant,  et  peut  l'accomplir. 

Est-ce  possible  avec  les  conditions  dans  les- 
quelles on  est  appelé  à  lutter?  Voilà  ce  que  je 
ne  me  charge  pas  de  résoudre. 

En  tous  cas,  il  y  a  un  moyen  d'atténuer  le 
danger.  Que  les  fonctionnaires  ne  soient  pas 
inamovibles,  que  l'on  réduise  la  durée  de  leurs 
fonctions,  que  chaque  participant  au  groupe- 
ment ait  davantage  d'initiative,  s'occupe  plus 
activement  des  affaires  du  groupe.  Si  on  n'ar- 
rive pas  à  empêcher  à  certains  individus  de 


MENEURS   ET    IDÉOLOGUES  301 

prendre  sur  les  autres  l'influence  que  des 
qualités  d'activité,  de  savoir,  assureront  tou- 
jours à  ceux  qui  les  possèdent;  parfois,  môme 
de  simple  bagout  et  de  savoir-faire,  cette  in- 
fluence peut  toujours  être  balancée  par  les 
mêmes  qualités  développées  chez  les  coopé- 
rants, lorsque  ceux  qui  possèdent  cette  in- 
fluence veulent  la  mettre  en  œuvre  pour  leur 
profit. 


XVIII 

SOCIÉTÉ   D'AUJOURD'HUI, 

SOCIÉTÉ  DE  DEMAIi\ 


On  ne  crée  rien  de  rien.  —  La  société  de  demain  lille  d'au- 
jourd'hui. —  Une  machine  ne  rend  que  ce  à  quoi  elle 
est  adaptée.  —  Adapter  n'est  pas  réformer.  —Les  in- 
dividus ne  réalisent  que  ce  dont  ils  sont  convaincus. 
—  Utilité  de  l'idéal.  —  Moyens  de  lutte,  moyens  tem- 
poraires. —  Lons  de  travail.  —  Aggravation  du  sys- 
tème capitaliste.  —  Produire  pour  agioter.  —  La  ri- 
chesse de  la  production  en^'endre  la  misère  du  produc- 
teur. —  Amélioration  n'est  pas  atïranchissement.  — 
Impossibilité  d'une  valeur  d'échange.  —  La  consom- 
mation obligatoire.  —  Les  ricochets  de  la  production 
et  dt3  la  consommation.  —  Produire  pour  consommer. 


«  De  la  société  actuelle  on  ne  passera  pas, 
d'un  bond,  à  la  société  future  »,  nous  disent 
les  partisans  des  réformes.  Et  la   révolution 


SOCIÉTÉ  D'aujourd'hui,  société  de  demain  303 

qui  doit  faire  disparaître  les  derniers  vestiges 
de  l'exploitation  et  de  l'oppression  sera  im- 
puissante, par  elle-même,  à  créer  l'ordre  de 
choses  nouveau,  auquel  elle  peut  seulement 
aplanir  la  route.  On  ne  refait  pas  une  société 
de  fond  en  comble,  même  par  une  révolution. 

Des  hommes  qui  iraient  s'établir  dans  un 
pays  vierge  de  toute  trace  humaine,  où  toute 
l'organisation  sociale  serait  à  reconstituer, 
y  apporteraient,  de  par  leur  éducation,  leurs 
habitudes,  et  leurs  préjugés,  des  vestiges  de 
l'organisation  sociale  qu'ils  auraient  quittée  ; 
à  plus  forte  raison,  ces  vestiges  ne  peuvent 
disparaître  brusquement  et  totalement  dans 
un  état  social  qui  ne  fait  qu'en  continuer  un 
autre. 

Et  ceux  qui  prétendent  réaliser  un  état  so- 
cial meilleur  en  réformant  les  institutions  ac- 
tuelles, ont  raison  de  nous  dire  qu'il  faut,  dès 
à  présent,  travailler  à  organiser  les  groupe- 
ments qui  doivent  constituer  la  société  de  l'a- 
venir ;  car  c'est  dans  l'état  social  présent  que 
nous  devons  essayer  de  constituer  la  société 
future.  Seulement  lorsqu'ils  ont  plus  ou  moins 
bien  adapté  une  machinette  quelconque  à  l'or- 
dre de  chuses  actuel,  leur  tort  est  de  croire  que 


304         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

c'est  coite  machinette  qui  va  constituer  l'ordre 
futur,  ou  bien,  de  tellement  la  subordonner  à 
l'état  présent  qu'elle  ne  constitue  qu'une  en- 
trave de  plus  à  la  réalisation  de  l'avenir. 

L'ordre  social  étant  mauvais,  et  vicié  dans 
son  essence,  les  institutions  qui  constituent 
son  organisation  étant  faites  au  profit  d'une 
classe  de  citoyens  au  détriment  du  reste  de  la 
population,  c'est  une  erreur  de  croire  que  ces 
institutions  pourront  être  meilleures  soit  en 
y  mettant,  pour  les  faire  fonctionner,  des  hom- 
mes plus  intègres,  soit  en  les  amendant  pour 
en  changer  le  fonctionnement. 

Quoique  les  comparaisons  ne  soient  pas  tou- 
jours des  raisons,  je  comparerai  l'Etat  et  l'or- 
dre social  économique  qu'il  protège,  à  une  ma- 
chine, —  car,  ici,  il  y  a  mieux  qu'une  simple 
analogie,  il  y  a  identité. — A  une  machine  cons- 
truite pour  faire  du  tissage,  on  aura  beau  y 
mettre  un  conducteur  d'imprimerie,  on  ne  lui 
fera  pas  produire  de  l'impression,  mais  seule- 
ment du  tissage  si  celui  que  l'on  aura  mis 
pour  la  conduire  arrive  à  en  comprendre  le 
mécanisme,  et  ne  la  détraque  pas  dans  des 
essais  de  lui  faire  accomplir  un  travail  pour 
lequel  elle  n'est  pas  adaptée. 


SOCIÉTÉ  d'aujourd'hui,  SOCIÉTÉ  DE  DEMAIN  305 

L'appropriation  du  sol,  de  l'outillage,  engen- 
drant le  salariat  et  l'exploitation,  et  l'Etat  en- 
gendrant l'arbitraire,  mettez-y  les  plus  huma- 
nitaires des  réformateurs,  les  hommes  les  plus 
probes,  ils  n'empêcheront  les  mauvais  effets  de 
ces  institutions  qu'en  détruisant  l'institution. 

Par  conséquent,  pour  être  vraiment  un  pas 
vers  l'avenir,  toute  réforme  de  l'Etat  social 
actuel,  tout  groupement  qui  se  constitue  doit 
être  la  négation  de  ce  qui  existe,  et  non  un 
essai  d'amélioration. 


Ainsi,  par  exemple,  certains  syndicalistes 
viennent  nous  dire  que  les  syndicats  seront 
le  noyau  des  groupes  corporatifs  de  l'organi- 
sation sociale  future.  Les  coopératcurs,  eux, 
proclament  que  ce  sont  les  coopératives  de 
production  et  do  consommation  qui  sont  toutes 
prêtes  à  se  substituer  aux  industriels,  fabri- 
cants et  négociants  capitalistes  ;  que  c'est  de 
leur  sein  que  sortira  la  vie  économique  de  la 
société  de  demain.  Que  par  elles  l'ouvrier  ac- 
querra les  connaissances  nécessaires  à  la  ges- 
tion de  toute  entreprise,  y  faisant  l'apprentis- 
sage   de  direction,    devenant   ainsi   apte  à  se 


306         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

passer  de  ceux  qui  le  domine  aujourd'hui  par 
leur  compétence. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'aux  mutualistes  qui  n'aient 
la  prétention  de  travailler  à  la  réalisation  de 
la  cité  idéale. 

Or,  les  uns  et  les  autres  se  trompent,  en 
croyant  qu'ils  détiennent  la  solution  de  la  ques- 
tion sociale,  et  que  leurs  seuls  moyens  suffi- 
ront à  cette  solution.  Tout  groupe  destiné  à 
faire  concurrence,  dans  l'état  social  actuel, 
aux  groupements  capitalistes,  ne  peut  lutter 
contre  eux  qu'avec  leurs  propres  armes,  sur 
leur  propre  terrain,  contribuant  ainsi  à  per- 
pétuer quelques-unes  de  leurs  erreurs,  quel- 
ques-uns de  leurs  rouages.  Ils  peuvent  bien 
combattre  la  manière  de  faire  capitaliste,  mais 
ce  n'est  qu'en  l'imitant.  Comment  pourraient- 
ils  former  l'organisation  sociale  future,  alors 
qu'ils  ne  peuvent  être  que  la  continuation  de 
celle  ci  ? 

Comme  les  Hébreux  errants  dans  le  désert, 
ils  peuvent  bien,  du  haut  de  la  montagne, 
découvrir  la  Terre  Promise,  mais  ce  ne  seront 
pas  eux  qui  y  pénétreront. 

Que  les  membres  qui  militent  dans  ces  grou- 
pements y  acquièrent  des  qualités  qui  peuvent 


SOCIÉTÉ   d'aujourd'hui,   SOCIÉTÉ  DE  DEMAIN  307 

leur  être  utiles  dans  un  autre  état  social.,  d'ac- 
cord. Que  la  transformation  que  ces  groupe- 
ments font  subir  au  système  actuel  facilite  le 
passage  à  un  groupement  plus  perfectionné, 
rien  de  mieux.  Ce  n'est  que  la  pratique  qui 
nous  mettra  sur  la  voie  d'une  forme  de  grou- 
pement appropriée  à  un  nouvel  état  économi- 
que. 

Etant  donné  qu'il  nous  est  impossible  de 
réaliser  immédiatement,  et  en  une  seule  étape, 
n(jtre  idéal  —  pour  la  bonne  raison  que  ce 
sont  les  conditions  dans  lesquelles  on  se  débat 
qui,  seules,  peuvent  indiquer  la  solution,  — 
force  nous  est  bien  de  nous  accommoder,  aux 
maigres  possibilités  que  nous  apporte  la  lutte 
quotidienne,  mais  à  condition  que  ce  soit 
comme  le  gîte  que  ronprend,  la  nuit,  pendant 
un  voyage,  et  qu'on  laisse  le  lendemain  pour 
continuer  sa  route,  et  que  ces  formes  de  grou- 
pement soient  assez  élastiques  pour  s'accom- 
moder aux  nécessités  apportées  par  les  trans- 
formations obtenues  dans  la  lutte. 

Certes,  pour  réaliser  la  réforme  la  plus  inof- 
fensive, il  faut  avoir  fui  en  son  efficacité,  il 
faut  être  convaincu  de  son  avantage  réel  sur 
le  présent,  11  faut  que  ces  réformes  aient  lieu, 


308         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

et  pour  qu'elles  se  réalisent  il  faut  des  gens 
qui  croient  en  leur  efficacité. 

Mais  ceux  qui  veulent  concilier  le  passé, 
le  présent,  et  le  futur  n'ont  jamais  manqué. 
Il  sont  légion.  Et.  leurs  réformes  une  fois  ap- 
pliquées, ils  deviennent  les  plus  enragés  con- 
servateurs. Pour  que  l'on  ne  s'attarde  pas  à 
ces  formes  transitoires,  pour  combattre  leur 
tendance  à  devenir  définitives,  barrant  la 
route  à  de  nouvelles  transitions,  il  faut  qu'il 
y  ait  les  .révolutionnaires,  ceux  qui  sont  con- 
vaincus de  l'insuffisance  des  formes  de  transi- 
tion, les  chercheurs  d'idéal,  qui  poussent  les 
retardataires,  et,  au  besoin,  leur  passent  par- 
dessus. 


Comme  nous  l'avons  vu  au  cours  de  ces  pa- 
ges, tous  les  moyens  proposés  et  passés  en  re- 
vue, peuvent  bien  apporter  une  amélioration 
—  anodine  et  temporaire  — à  la  mauvaise  or- 
ganisation sociale  existante,  mais  non  la 
transformer. 

Ainsi  les  syndicats,  seul  moyen  légal  de  lutte 
(jue  possèdent  les  ouvriers  contre  les  exploi- 
teurs, peuvent  bien  leur  permettre  d'obtenir 


SOCIÉTÉ  d'aujourd'hui,    SOCIÉTÉ  DE    DEMAIN    309 

quelques  améliorations  dans  les  conditions  de 
travail,  une  meilleure  rémunération,  mais 
ils  doivent  borner,  ou  tout  au  moins  subor- 
donner leur  programme  à  ces  palliatifs  pour 
arriver  à  grouper  le  monde  ouvrier  qui,  dans 
son  apathie,  néglige  môme  ce  moyen  de  lutte 
contre  ses  exploiteurs. 

Aujourd'hui  que,  pour  la  plupart,  les  indi- 
vidus sont  enfermés  pour  toute  la  vie  dans  la 
même  branche  d'industrie,  le  groupement 
corporatif  est  un  groupement  naturel  ;  mais 
dans  l'avenir,  lorsque  l'individu  pourra  doii- 
fter  libre  cours  à  ses  aptitudes,  qu'il  ne  sera 
plus  spécialisé,  qu'il  pourra  équilibrer  le  tra- 
vail manuel  et  intellectuel,  et  varier  ses  tra- 
vaux de  façon  à  développer  harmonieusement 
son  cerveau  et  son  corps,  toute  autres  seront 
les  formes  de  groupement  dont  il  fera  partie. 

Moyen  de  lutte  nécessité  par  l'antagonisme 
sur  lequel  est  basé  l'étal  social  présent,  le 
syndicat  doit  disparaître  avec  lui. 

De  même,  les  groupements  de  mutualité, 
basés  sur  la  forme  capitaliste,  et  d'épargne, 
parce  que,  en  Télat  j)réseiit.  riiidi\i(lu  n'est 
jamais  assuré  du  leuili'.maiii. 

Ainsi  que  les  coopératives  cjui,  en  l'état  pré- 


310         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

sent,  ne  peuvent  se  soustraire  à  la  fatalité  (jui 
régit  la  production  économique  capitaliste  : 
produire  pour  vendre,  et  non  pour  consom- 
mer. 


Admettons  l'impossible.  Tous  les  travailleurs 
se  sont  formés  en  associations 'de  production 
et  de  consommation.  Ces  associations  ne  se 
font  pas  concurrence  entre  elles  —  ce  qui  sup- 
poserait une  mentalité  communiste  que  l'on 
dénie  pouvoir  exister  —  elles  se  répartissent 
le  marché.  Elles  peuvent  vendre  leurs  produits 
à  meilleur  compte,  sans  diminuer  les  salaires. 
—  Les  bénéfices  réalisés  parla  suppression  des 
intermédiaires  le  permettant.  —  Cette  baisse 
de  prix  des  produits,  avantage  réel  pour  le 
consommateur  est,  par  le  fait,  une  augmenta- 
tion de  salaire  puisque  tout  consommateur 
est  doublé  d'un  producteur.  Quel  changement 
cela  aura-t-il  apporté  aux  travailleurs  ? 

Allons  même  plus  loin,  admettons  que  les 
socialistes  sont  au  pouvoir,  qu'ils  ont  aboli  la 
monnaie,  et  l'ont  remplacée  par  leurs  fameux 
bons  de  travail  qui,  selon  eux,  doivent  assu- 


SOCIÉTÉ  d'aujourd'hui,  SOCIÉTÉ  DE  DEMAIN  311 

rer  à  tout  travailleur  le  produit  intégral  de 
sa  production. 

Il  faut  savoir  se  payer  de  mots  pour  croire 
qu'il  aura  suffit  de  chang-er  la  matière  dont 
est  faite  la  monnaie,  et  de  la  baptiser  «  bon 
de  travail  »  pour  s'imaginer  qu'on  en  aura 
changé  le  mécanisme. 

Si,  on  aura  apporté  un  changement,  au  lieu 
de  fabriquer  indépendamment  l'un  do  l'autre, 
la  monnaie  d'un  coté,  les  objets  de  consom- 
mation de  l'autre,  on  les  aura  rendus  beau- 
coup plus  dépendants  puisque,  chaque  heure 
de  travail  écoulée,  chaque  objet  produit  de- 
vra avoir  pour  eilet  de  créer  automatique- 
ment son  équivalent  en  la  nouvelle  monnaie; 
les  inconvénients  n'en  seront  pas  amoindris, 
mais  augmentés. 

D'abord,  il  est  faux  qu'avec  les  bons  de  tra- 
vail, le  producteur  obtiendra  l'intégralité  de 
sa  production .  Avec  ce  système  tous  les  emplois 
inutiles  ne  seront  pas  supprimés.  Le  salaire 
du  véritable  producteur  sera  grevé  de  toutes 
les  heures  de  travail  exigées  par  la  complica- 
tion d'un  système  qui  emprunte  ses  rouages 
à  la  société  capitaliste. 

De  plus,  le  fait  d'attribuer  une  valeur  à  un 


313         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

objet  de  consommation,  c'est  perturber  la  pro- 
duction, car  de  ce  fait,  la  production  n'est 
plus  faite  en  vue  de  la  consommation,  mais  en 
vue  de  produire  des  valeurs  d'écbange,  ce  qui 
vicie  les  rapports  de  producteurs  à  consomma- 
teurs. 


Et  c'est  le  vice  fondamental  de  l'organisa- 
tion capitaliste  où  l'on  produit,  non  pour  sa- 
tisfaire aux  besoins  de  la  consommation,  mais 
pour  réaliser  des  bénéfices. 

Si  un  individu  passe  son  existence  k  pro- 
duire toujours  la  môme  queue  de  casseroUe  à 
des  millions  d'exemplaires,  à  faire  glisser  sous 
la  machine  à  raboter  ou  à  estamper  des  mil- 
liers et  des  milliers  de  pièces  du  même  mo- 
dèle, c'est  pour  que  l'opération,  à  la  fin  delà 
journée,  ou  de  la  semaine,  lui  laisse  dans  les 
mains  un  certain  nombre  de  pièces  d'argent 
qui  lui  permettront  d'acheter  d'autres  objets, 
(jue  d'autres  individus  passent  leur  vie  à  fabri- 
quer, pour  avoir,  eux  aussi,  quelques  pièces 
d'argent,  à  l'aide  desquelles  ils  se  fourniront 
d'objets  fabriqués  par  d'autres. 

La  machine  que  fabriquent  les  mécaniciens 


SOCIÉTÉ  D'aujourd'hui,  société  de  demain  313 

d'un  aUjlier,  tant  qu'elle  n'est  pas  arrivée  aux 
mains  de  ceux  qui  l'emploieront,  n'est  pas 
un  outil,  le  blé  (jue  fait  pousser  le  paysan, 
le  bœul",  le  mouton  qu'engraisse  l'éleveur, 
tant  qu'ils  ne  sont  pas  arrivés  S(jus  la  dent  do 
ceux  qui  s'en  rassasieront,  no  sont  pas  des 
objets  do  consommation,  —  ce  sont  des  va- 
leurs d'écbango  qui,  dans  l'état  social  actuel, 
ne  peuvent  garder  «  toute  leur  valeur  »  que  si 
leur  trop  g"rande  abondance  ne  les  déprécie 
pas  trop  sur  le  niarclié  dos  transactions. 

Et  c'est  pourquoi  dans  nos  sociétés,  dites 
civilisées,  on  voit  des  gens  mourir  de  faim  parce 
qu'il  y  a  trop  de  comestibles  en  magasin,  les 
paysans  regretter  une  trop  bonne  récolte  parce 
qu'ils  auront  de  la  peine  à  s'en  débarrasser, 
ou  à  dos  conditions  désavantageuses  ;  abon- 
dance nuisible  aux  producteurs,  et  dont  les 
consommateurs  no  bénéficient  que  pour  une 
part  à  peine  appréciable,  tout  le  bénéfice  res- 
tant aux  mains  des  intermédiaires  qui,  eux, 
règlent  la  vente  des  produits  sur  le  marclié, 
do  façon  à  être  les  maîtres  do  la  cote. 

Et,  lorsqu'il  s'agit  de  produits  secondaires  de 
l'alimentation,  comme  les  fruits,  par  exemple, 
le  paysan  préfère  les  laisser  pourrir  sur  pied, 

18 


314  KÉl'ORMliS,   RÉVOLUTION 

le  produit  do  la  veille  ne  coinponsaut  pas  les 
frais  de  cueillette,  alors  que  le  l'ruit,  pour  quan- 
tité de  gens,  dans  les  villes,  reste  un  aliment 
de  luxe. 

Mais  lorsque  la  surproduction  sévit  sur  un 
produit  dont  la  culturt)  intéresse  une  partie 
notable  de  la  population,  celle  de  la  vigne 
par  exemple,  et  devient  permanente,  par  suite 
de  son  expansion,  cela  prend  le  caractère 
d'une  calamité,  et  engendre  des  soulèvements 
de  population  qui  peuvent  bien>  momentané- 
ment, se  solutionnera  coups  de  fusil,  mais  qui, 
pour  ceux  qui  veulent  réfléchir,  font  bien  cons- 
tater la  mauvaise  organisation  économique, 
puisque  l'abondance  d'un  produit  qui,  si  la  so- 
ciété était  organisée  normalement,  devrait  faire 
la  joie  de  tous,  engendre  la  misère  pour  ceux 
qui  le  produisent. 

Pour  les  produits  de  l'industrie  si  la  crise 
n'atteint  pas  des  proportions  aussi  violentes, 
car  leur  production  se  limite  plus  facilement, 
les  mauvais  ellets  en  sont  les  mômes.  Grises, 
chômages,  lorsque  les  produits  deviennent  trop 
abondants  sur  le  marché, ou  maintien  artificiel 
des  prix  au  détriment  du  consommateur  par 
la  restriction  dans  la  production  —  d'où  chù- 


SOCIÉTÉ  D'aujourd'hui,  société  de  demain  315 
mages  pour  le  véritable  producteur:  l'ouvrier. 


Ce  danger  sera  rvité  lorsque  tous  les  grou- 
pes coopérateurs  seront  reliés  ensemble,  disent, 
les  coopérateurs  —  lorsque  la  production  sera 
réglée  par  des  commissions  de  statistique,  se- 
lon les  socialistes  à  «  bon  de  travail  »» 

Evidemment,  il  est  possible  d'arriver  à  équi- 
librer plus  normalement  la  production  des  pro- 
duits de  premitire  nécessité.  Notre  état  social 
présentest  assez  incobérent  pour  que  l'on  puisse 
trouver  mieux  sans  grand  ell'ort.  Mais  une 
légère  amélioration  du  sort  matériel  n'est  pas 
l'aliranchissemcnt  intégral.  Ou,  si  l'on  veut, 
la  médiocrité  pour  tous  n'est  pas  le  but  de 
l'humanité. 

En  maintenant  une  valeur  d'échange,  on 
maintient  le  salariat,  on  met  des  bornes  à 
l'activité  humaine,  on  pose  des  limites  à  l'af- 
franchissement de  l'individu. 

Je  ne  parlerai  que  pour  mémoire;  —  car, 
si  le  mal  est  appréciable,  il  n'est  pas  le  pire  — 
de  tout  le  fonctionnariat  de  contrôle  et  de  com- 
ptabilité qu'entraînerait,  cette  organisation. 

Le  pis  c'est  que.  en  établissant  une  valeur 


316         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

d'échange,  on  enlève  du  coup  à  Tindividu  la 
possibilité  d'évoluer  et  de  déployer  ses  aptitu- 
des où  bon  lui  semble.  Cela  suppose  la  main- 
mise'par  les  corporations,  ou  l'Etat,  sur  le  sol, 
l'outillage.  Et  alors,  en  eliet,  chaque  objet  pro- 
duit s'incorpore  d'une  valeur  représentée  par 
un  bon  d'échange. 

On  aura  pris  une  mesure,  égale  pour  tous, 
pour  établir  la  valeur  des  objets.  Mais  la  fa- 
culté productrice  des  individus  est  variable. 
Une  paire  de  chaussures  pourra  bien  représen- 
ter cinq  heures  de  travail  pour  l'un,  mais  pour 
tel  autre  n'en  vaudra  que  trois.  Différence  inap- 
préciable, peut-être,  sur  des  petites  quantités, 
mais  qui  devient  formidable  lorsqu'il  s'agit  du 
travail  de  dizaines  de  milliers  d'individus,  et 
s'accumule  avec  les  années. 

On  prendra  une  moyenne  ?  Voilà  une  compta- 
bilité  déjà  pas  très  commode. 

Mais  cette  dill'érence  dans  la  production  se 
retrouve  dans  la  consommation.  Il  se  })roduira 
ceci,  c'est  que  des  gens  doués  '^de  beaucoup 
d'activité  auront  peu  de  besoins.  Ils  contri- 
bueront à  remplir  les  magasins,  mais  non  à 
les  vider.  Or,  comme  chacjue  produit  emmaga- 
siné ne  peut  en  sortir  que  sur  la  })résenta.tion 


SOCIÉTÉ    d'aujourd'hui,    SOCIÉTÉ    DE    DEMAIN   817 

de  la  valeur  d'échange  remise  à  celui  qui  l'a 
fabriqué,  voilà  bien  des  causes  de  perturbation 
dans  le  service  des  échanges.  Restreindra-t-on 
la  production  lorsque  les  magasins  s'encom- 
breront, ou  la  valeur  d'échange  subira-t-elle 
des  hausses  et  des  baisses,  selon  l'état  des  mar- 
chés ?  Ou  bien  établira-t-on  la  consommation 
«  gratuite  et  obligatoire  ?  »  Voilà  bien  de  la 
besogne  embrouillée  pour  les  commissions  de 
statistique. 


D'autre  part,  le  fait  d'établir  un  salaire  pour 
ceux  qui  produisent,  c'est  mettre  une  borne 
à  la  consommation  de  celui  qui  le  reçoit.  Il  ne 
peut  plus  sortir  de  la  limite  que  ce  salaire  lui 
impose.  S'il  fait  augmenter  ce  salaire,  les  ob- 
jets qu'il  produit  augmenteront  d'autant,  c'est 
une  perte  pour  chaque  consommateur,  à  moins 
qu'eux  aussi,  fassent  augmenter  leurs  salai- 
res. Il  faudrait  alors  que  ces  diverses  augmen- 
tations s'équilibrent  bien,  pour  qu'il  n'y  eût 
personne  d'avantagé  au  détriment  des  au- 
tres ! 

Pour  qu'il  y  eût  amélioration  pour  tout   le 

monde  il  faudrait  que  le  bénéfice  fût  dans  une 

18. 


318         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

amélioration  des  moyens  de  production  ;  mais 
alors  la  marge  est  bien  étroite,  et  les  amélio- 
rations ne  sont  pas  continuelles  ni  indéfinies. 

Bien  entendu,  notre  régime  politique  qui, 
aux  domestiques  personnels,  à  toute  l'armée 
d'intermédiaires,  de  financiers,  de  bureau- 
crates, d'agioteurs  qu'exige  le  système  écono- 
mique, vient  ajouter  son  cortège  de  larbins 
sociaux  :  juges,  policiers,  députés,  soldats 
—  et  le  prêtre,  il  n'y  a  pas  si  longtemps  —  est 
bien  fait  pour  empirer  la  situation. 

Cliacun  de  ces  parasites  prélève  sa  part  sur 
la  paire  do  souliers  que  fabrique  le  cordonnier, 
sur  le  bulfet  que  fabrique  l'ébéniste,  sur  le  blé 
que  fait  pousser  le  paysan.  Les  frais  d'u- 
sure de  l'outillage  — qui  est  un  capital —  l'a- 
mortissement du  capital,  le  loyer  des  locaux 
où  s'abritent  l'industrie,  les  magasins  où  s'em- 
pilent les  produits,  et  on  peut  en  conclure  que, 
à  la  fin  do  la  journée,  ce  n'est  pas  la  valeur 
d'une  journée  de  travail  qu'empoche  l'ouvrier, 
mais  un  cinquième  ou  un  sixième  de  journée. 

Mais  ce  n'est  pas  tout.  Si  tout  l'argent  qui 
a  été  donné  pour  fabriquer  les  produits  reve- 
nait les  acheter,  le  producteur  n'en  serait 
pas   moins  volé  sur    son  travail,   mais   peut- 


SOCIÉTÉ  D'aujourd'hui,  société  de  demain  319 

être  arriverait-il  à  vivre  passablement.  Mais 
cela  n'est  pas.  Une  partie  est  absorbée  pur 
l'agiotag-e,  une  autre  partie  s'accumule  en  bé- 
néfices qui,  placés  en  actions  prélèveront  une 
part  nouvelle  sur  le  produit  du  travail,  une 
autre  sert  à  couvrir  la  plus-value  que  pren- 
nent certains  produits,  une  partie  du  sol,  de 
sorte  que  les  souliers  fabriqués  par  le  cordon- 
nier, les  meubles  par  l'ébéniste  restent  en 
magasin,  et  voilà  'un  arrêt  qui  se  répercute 
sur  les  tanneurs,  les  éleveurs,  les  bûcherons, 
etc.,  etc.,  venant  restreindre  la  production  et, 
par  ricochet,  la  consommation  encore. 

Tout  cela,  parce  que  l'on  nous  a  dotés  d'une 
valeur  d'échange. 

Tandis  que  tout  change  dans  une  société 
où  l'effort  de  l'homme  ne  se  mesure  pas,  où 
son  activité  n'a  d'autres  limites  que  le  jeu 
régulier  et  bien  équilibré  de  ses  forces  et  fa- 
cultés. 

La  terre  et  l'outillage  à  la  libre  disposition 
de  chacun,  pas  de  redevances  à  payer.  Con- 
tinuellement en  relations  les  uns  avec  les 
autres,  les  groupes  sont  tenus  au  courant  des 
besoins  de  la  consommation  sans  comptabilité 
compliquée,  sans  avoir  besoin  de  toute  une  ar- 


320  liÉFORMES,    RÉVOLUTION 

méed'écrivassiers  qui  peinent  inutilemonl  sur 
des  colonnes  de  chillres,  s'abctissant  à  la  re- 
cherche de  centimes  oubliés  dans  une  addition. 

L'objet  n'a  d'autre  valeur  que  celle  qu'y 
attache  celui  qui  le  désire  et  alors  la  peine  ne 
compte  pas. 

S'il  y  a  abondance  des  produits  naturels  tout 
le  monde  en  profite  sans  perturbation  dans  la 
comptabilité.  Dans  la  production  industrielle, 
quelque  soit  le  ou  les  modes  de  groupement 
adoptés  par  les  artisans  de  la  société  future, 
l'encombrement  ne  pourra  avoir  lieu  car  les 
individus  ne  fabriqueront  plus  pour  «  échan- 
ger »  mais  pour  «  consommer  ». 


XIX 

DE  LA  SOCIÉTÉ  PRÉSENTE 

A  LA  SOCIÉTÉ  DE  DEMAL\ 


Disparition  du  régime  capitalistR  et  de  ses  institutions. 

—  Individualisation  du  travail.  —  Ni  spécialisation 
ni  universalisation,  é<îuilibre.  —  Variété  des  formes 
d'activité  de  chaque  individu.  —  Ebauche  de  la  société 
future  dans  les  groupements  actuels.  —  Les  réserves. 

—  Causes  de  luttes,  causes  d'entente.  —  Ce  que  l'on  nie 
pour  la  société  future  existe  dans  les  relations  sociales 
d'aujourd'hui.  —  Le  besoin  créera  le  groupement.  — 
Noml)reuses  sont  les  formes  d'action  qui  sollicitent 
l'initiative  des  individus.  —  Si  les  anarchistes  ne  sont 
pas  nomlircux,  les  idées  anarchistes  sourdentde  toutes 
parts.  —Les  groupements  poui'  l'action, 

Donc,  pour  quo  l'individu  acquière  réellc- 
ni<Mil  la  possibilité  de  salisl'aire  complètement 
tous  sus  besoins,  de  se  développer  intégrale- 


322         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

ment,  intellectuellement  et  physiquement,  il 
faut,  non  seulement  détruire  le  régime  de 
bascule  capitaliste,  mais  que  le  nouvel  ordre 
social  soit  débarrassé  de  tous  les  mécanismes 
à  l'aide  desquels  il  se  régit. 

Plus  de  salaire,  plus  de  valeur  d'échang-e, 
mais  une  production  et  une  consommation  li- 
bres, limitées  par  les  seuls  besoins,  et  les  im- 
possibilités matérielles. 

Ici,  je  vois  se  dresser  l'objection  des  écono- 
mistes, et  des  socialistes  à  «  bons  de  travail  », 
leurs  continuateurs.  Cela  ne  serait  possible 
que  si  chaque  individu  était  capable  do  tra- 
vailler à  la  production  de  «  tout  »  ce  dont  il 
a  besoin,  toute  sa  vie,  mais  alors,  tout  son 
temps  se  passerait  à  peiner,  sans  jamais  trou- 
ver une  heure  de  loisir.  Vous  voulez  revenir 
aux  temps  primitifs  où  chacun  était  son  pro- 
pre chasseur,  son  propre  armurier,  cordon- 
nier, tailleur,  etc.  Les  besoins,  à  cette  époque, 
étant  des  plus  réduits  permettaient  cet  indi- 
vidualisme outré,  et  cependant,  l'individu  de- 
vait avoir  bien  peu  de  loisirs,  et  son  sort  n'a 
rien  de  si  enviable  que  nous  voulions  y  re- 
tourner. 

Il  devait,  cependant  avoir  quelques  loisirs 


DE    LA    SOCIÉTÉ    IMUiSEiNTE  33o 

tout  de  même.  puis(|iril  trouva  le  moyen  de 
eonsacrer  une  partie  de  SiHi  temps  à  cultiver 
les  beaux-arts,  en  ornant  de  sculptures  les 
manches  de  ses  armes  et  outils,  d'orner  de  gra- 
vures les  parois  de  rochers  qu'il  rencontrait, 
des  cavernes  qu'il  habitait,  d'enjoliver  d'orne- 
ments les  poleries  qu'il  fabriquait. 

Et  ce  qu'il  n'avait  pas,  nous  avons,  nous,  à 
notre  disposition,  un  outillage  mécanique  que 
les  facultés  imaginatives  des  inventeurs  dé- 
veloppent tous  les  jours,  des  forces  motrices 
que  nous  dirigeons  à  volonté,  augmentant  à 
l'infini  notre  capacité  de  production. 

D'autre  part,  il  ne  s'agit  pas  que  chaque 
individu  fabrique  absolument  chaque  objet 
dont  il  aura  besoin. 

Il  serait  absurde  de  prétendre  qu'il  faut  que 
l'individu  apprenne  les  mille  et  une  industries 
en  les(iuelles  s'est  fractionnée  l'activité  hu- 
maine ;  mais  il  est  tout  aussi  absurde  de  vou- 
loir le  spécialiser  dans  une  seule.  Il  n'acquiert 
en  céléi'ité  que  ce  qu'il  perd  en  développemen  t 
intégral. 


Un   indixidu  ne  peut  pas  faire;  tous  les  mé- 


334         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

tiers,  mais  son  activité  peut,  et  doit,  se  don- 
ner libre  cours  en  les  sens  les  plus  variés  s'il 
veut  être  bien  équilibré  : 

Il  peut,  simultanément,  faire  partie  d'un 
groupe  où  l'on  s'occupe  de  la  fabrication  de 
meubles,  d'un  autre  où  l'on  fabrique  des  ou- 
tils, d'un  troisième  d'agriculture,  sans  comp- 
ter les  groupes  de  travail  intellectuel,  sans 
autre  limite  que  ses  goûts,  ses  tendances,  et 
la  somme  de  forces  qu'il  a  à  dépenser. 

Il  peut  également  varier  de  goûts  et  d'oc- 
cupalions  au  cours  de  son  existence.  Les  ap- 
titudes tout  en  restant  les  mômes  peuvent  va- 
rier d'application. 

C'est  cette  variété  d'aptitudes,  cette  diver- 
sité de  groupements  dont  l'individu  pourra 
faire  partie  qui  lui  donneront  la  facilité  de  se 
procurer  ce  qu'il  ne  pourra  produire  lui- 
même 

Comment  s'opéreront  ces  échanges,  com- 
ment fonctionneront  ces  groupements,  les  pré- 
visions que  l'on  peut  faire  là-dessus  ne  pour- 
raient avoir  qu'une  valeur  d'indication.  Cha- 
cun peut  s'en  faire  une  conception  particu- 
lière, et,  fort  probablement,  c'est  ce  qui  se 
produira;  pour  les  débuts  tout  au  moins,  il  se 


DE    LA    SOCIÉTÉ    PRÉSENTE  325 

créera,    uuLaiil  de   furiries  de  relations    qu'il 
y  aura  de  façon  de  les  envisager. 

Laissons  aux  liabiLanls  de  la  cilé  future  un 
peu  de  besogne  à  faire.  lin  présence  des  diffi- 
cultés et  des  ressources,  ils  sauront  mieux 
que  nous  ce  qu'ils  auront  à  faire.  Ce  que  l'on 
peut  dire,  c'est  (|ue  ces  groupements  doivent 
être  assez  élastiques  pour  cliangei-  de  façon 
il'opérer  selon  les  circonstances,  et  que,  s'ils 
ne  veulent  pas  retrouver  les  inconvénients  du 
système  actuel,  toute  valeur  d'échange  doit 
disparaître  dans  leurs  rapports. 


Et  ces  grou])enients  peuvent,  dès  aujour- 
d'hui, nous  donner  une  ébauche-de  ce  qu'ils 
pourraient  être  lorsque  la  société  sera  dé- 
barrassée des  entraves  économiques  et  p:)li ti- 
ques. 

Aujourd'hui,  à  part  celui  qui  est  assez  riche 

p;)ur  se  payer  la  satisfaction  di;   faire   fabri- 

(jucr  d'après  ses^modèles,  nous  sommes  forcés 

de  subir  le  mauvais  goût  du  capitaliste,  de 

nous  contenter  des  modèles  qui  se  prêtent  le 

mieux  à  la  fabrication  à  la  grosse,  et  de  subir 

la  camelolte  dont  il  inonde  le  marché. 

VJ 


3s26  RÉFORMES,    R'EVOLUllON 

Dès  à  présent,  pour  les  meubles  qui.,  garnis- 
sant votre  intérieur,  vous  font  une  ambiance 
de  beauté  ou  de  laideur,  selon  ce  qu'ils  sont  fa- 
çonnés, pour  une  foule  d'objets  usuels  qui  font 
partie  de  la  vie  intime,  il  pourrait  se  former 
des  groupes  d'individus,  de  professions  dif- 
férentes, comme  dessinateurs,  serruriers,  me- 
nuisiers, ébénistes,  tapissiers  qui  s'enten- 
draient pour  travailler  en  commun  —  en 
debors  des  heures  de  travail  nécessaires 
pour  gagner  la  vie  — pour  fabriquer  des  meu- 
bles pour  chacun  des  associés,  et  à  peu  de 
frais.  Un  atelier  collectif  —  pour  le  travail 
du  bois,  il  existe  des  scieries  qui  exécutent  à 
peu  de  frais  d'après  vos  modèles  —  où  l'on 
s'essaierait  an  travail  en  commun,  par  affini- 
tés, à  la  diversité  du  travail.  Et  on  pourrait 
faire  des  choses  artistiques,  avec  de  la  ma- 
tière à  bon  marché. 

Ce  qui  peut  se  faire  pour  des  meubles  peut 
se  faire  pour  toutes  sortes  de  choses.  Ces  grou- 
pes, lorsqu'ils  ont  satisfait  aux  besoins  de 
leurs  co-participants,  peuvent  entrer  en  rela- 
tion avec  des  groupes  ayant  des  activités  dif-^ 
férentes,  ou  mêler  leurs  activités  pour  se  four- 
nir ou  échanger  les  produits  de  leur  activité,  et 


A    L\    SOCIÉTÉ   DE    DEMAIH  337 

voilà,  pour  moi,  des  bases  posées  pour  les  i^^rou- 
pemenls  de  la  société  future. 

Car,  ici,  les  individus  ne  produisent  j)lus 
pour  commercer,  directement  ou  indirecte- 
ment; c'est  pour  consommer  qu'ils  produisent. 
Il  ne  leur  reste  qu'à  détruire  l'entrave  du  sa- 
lariat —  chose  faite  dans  leurs  nouveaux 
rapports  —  qui  pose  des  limites  à  la  satisfac- 
tion de  leurs  besoins,  et  arrête  leur  dévelop- 
pement. 


Avec  l'outillage  mécanique  qui  existe,  avec 
les  forces  motrices  dont  dispose  l'homme,  on 
peut,  dès  à  présent,  —  il  n'y  a  g-ucre  que  quel- 
ques économistes  attardés  pour  soutenir  le 
contraire  —  produire,  dans  Tinduslrie,  assez 
pour  que  tous  aient  en  abondance  ce  qui  est 
nécessaire  aux  besoins  de  la  vie. 

Cela  est  d'autant  plus  indéniable  que  ce  qui 
fait  la  misère  dans  notre  état  social  actuel 
c'est,  nous  l'avons  vu,  Tencombrcment  des 
produits  —  certes,  ce  qui  est  en  magasin  se- 
rait vite  absorbé  si  chacun  avait  son  néces- 
saire! Mais  il  ne  faut  pas  oublier  que,  dans 
chaque  corp(ji'ati(tii,  les  chômages  sont  ])ério- 


328         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

diques,  qu'il  y  a  continuellement  un  nombre 
respectable  d'ouvriers  à  la  recherche  de  tra- 
vail, et,  malgré  cela,  les  capitalistes  sont  tel- 
lement encombrés  de  leurs  produits,  que  c'est 
à  coups  de  canon  qu'ils  vont  les  imposer  aux 
Malgaches  et  aux  Marocains;  forcer  les  ne-, 
grès  d'Afrique  à  accepter  des  culottes  et  des 
souliers  dont  ils  n'ont  que  faire,  de  l'eau-de- 
vie  qui  les  empoisonnera,  en  paiement  du  tra- 
vail qu'on  leur  impose,  des  richesses  (ju'on 
leur  extorque. 

D'autre  part  l'organisation  capitaliste  est 
telle  que,  pour  un  individu  qui  fait  un  travail 
productif,  il  y  en  a  bien  cinq  qui  s'emploient  à 
faire  perdre  le  temps  de  celui  qui  travaille. 

Quant  à  la  production  qui  semble  devoir 
se  prêter  moins  facilement  à  une  extension 
continue,  l'agriculture,  là  encore  on  peut  citer 
les  terres  (jui  ne  sont  pas  mises  en  cultures 
parce  que  leur  rendement  immédiat  ne  «  paie- 
rait »  pas  assez  vite  «  l'argent  »  que  coûterait 
leur  mise  en  valeur. 

Là,  pis  que  dans  l'industrie,  les  procédés 
de  production  sont  retardataires,  ne  deman- 
dant qu'à  être  perfectionnés  pour  décupler 
la  production.  Et,. malgré  ces  imperfections, 


DE    LA    SOCIÉTÉ    PRÉSENTE  839 

malgré  le  système  capitaliste  qui,  par  tous  les 
moyens,  pour  vendre  cher,  cherche  à  limiter 
la  production,  il  se  produit  des  années  excep- 
tionnelles oij  l'ahondance  est  une  ruine  pour 
le  producteur. 

La  révolte  du  Midi  no  pouvant  vendre  son 
vin  parce  que  la  production  dépasse  la  con- 
sommation en  est  un  exemple. 

Et,  par  lî,  tombe  Tobjection  de  ceux  qui 
veulent  que  le  système  communiste  soit  im- 
possible par  ce  qu'il  n'y  a  pas  assez  de  pro- 
duits pour  tout  le  monde. 


Mais  sans  valeur  d'échang-e,  nous  dit-on, 
il  y  aura  chicane  entre  les  g^roupcs  et  les  in- 
dividus, les  uns  voudront  prendre  beaucoup 
et  donner  peu  ;  on  voudra  consommer  sans 
s'occuper  de  produire.  Votre  société  marchera 
droit  au  gâchis,  aux  discussions,  aux  conflits. 

On  pourrait  noter  que  l'établissement  d'une 
valeur  d'échange  ne  supprime  pas  ces  conflits, 
mais,  au  contraire,  entretient  l'esprit  qui  les 
suscite. 

D'autre  pai't,  on  oublie  que  les  nouveaux 
groupements    doivent    contribuer   à  changer 


330         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

la  mentalité  de  leurs  participants,  et,  par 
l'exemple,  de  ceux  qui  les  voient  à  l'œuvre. 

La  société  de  demain  ne  s'établira  pas  ins- 
tantanément, comme  par  enchantement.  En- 
tre aujourd'hui  et  demain,  il  y  aura  bien  des 
essais,  bien  des  tâtonnements.  Et  combien  de 
faillites  pour  un  succès!  Dans  l'enchaînement 
des  êtres,  combien  de  formes  disparues  pour 
ne  laisser  place  qu'au  formes  qui  ont  pu  s'a- 
dapter. 

Aujourd'hui,  au  milieu  du  désordre  capitu- 
listo;  malgré  l'organisation  antagonique  de 
la  société;  malgré  toutes  les  incitations  à  la 
fraude,  malgré  toutes  les  fraudes  qui  se  pro- 
duisent, —  qui  ne  peuvent  se  produire  sans 
responsabilités  pour  les  fraudeurs  que  grâce  à 
la  multiplicité  des  intermédiaires,  —  le  com- 
merce et  les  échanges  ne  peuvent  subsister 
que  par  la  confiance  que  les  capitalistes  sont 
obligés  d'établir  en  leurs  relations. 

Est-il  absurde  de  prétendre  que  les  individus 
puissent  atteindre  un  développement  plus  par- 
fait, une  initiative  plus  développée,  une  plus 
grande  conscience  de  leur  dignité;  facilitant 
par  leur  développement  mutuel  l'harmonie 
des  relations  sociales  !   surtout  lorsque,  dans 


A   LA   SOCIÉTÉ   DE    DEMAIN  331 

ces  relations,  on  a  éliminé  les  causes  de  lutte, 
de  tromperie  et  de  spoliation. 

Si,  par  impossible,  il  se  trouvait  des  indivi- 
dus et  groupes  ayant  conservé,  d'un  autre 
monde,  des  habitudes  de  tromperie  dans  leurs 
relations  avec  les  autres  groupes  ou  individus, 
je  crois  que  ce  serait  surtout  tant  pis  pour  eux  ; 
car  ils  se  rendraient  ainsi  la  vie  très  difficile  ; 
ceux  qu'ils  auraient  trompés  n'étant  pas  em- 
barrassés pour  se  créer  des  relations  plus 
loyales,  et  isoler  ceux  qui  useraient  de  la 
tromperie. 


Si  les  individus  pensaient  tous  de  même,  ils 
ne  formeraient  qu'un  groupe,  ou  une  même 
forme  de  groupement.  Mais  les  façons  de  pen- 
ser sont  infinies,  innombrables  seront  les  grou- 
pements ayant  chacun  leur  façon  d'opérer. 

Ce  sera  le  besoin  qui  unira  d'abord  les  in- 
dividus, et  la  divergence  d'idées  qui  les  mor- 
cellera, mais  les  besoins  les  regrouperont  à 
nouveau  en  des  modes  variés. 

Dans  l'œuvre  de  transformation  sociale  qui 
s'accomplit  le  tempérament  des  uns  les  en- 
traîne vers  la  lutte,  à  la  destruction  des  for- 


332         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

mes  sociales  qui  entravent  le  développement 
humain,  d'autres  sont  attirés  vers  la  réalisa- 
tion d'un  devenir  meilleur  —  autre  moyen  de 
lutte.  —  Il  y  J^i  place  pour  tous  les  eli'orls  (lui 
peuvent,  parfois,  s'aider  l'un  l'autre. 

Tel  voudrait  voir  résister  davantage  aux 
agissements  policiers,  mettre  une  digue  aux 
envahissements  de  cette  purulence  qui  me- 
nace de  gagner  Tétat  social. 

Tel  autre  soutire  ou  a  soulier t  davantage  do 
l'action  déprimante  de  l'enseignement  distri- 
bué par  l'Etat  qui  ne  fait  que  des  fonctionnai- 
res, des  valets,  des  êtres  sans  ressort,  sans  éner- 
gie, sans  initiative  1  Que  ceux  qui  sont  d'ac- 
cord qu'il  faut  instituer  un  enseignement  plus 
rationnel  se  rassemblent  et  opposent  le  leur  à 
celui  de  l'Etat. 

On  crie  contre  la  guerre,  on  la  trouve  ab- 
surde, mauvaise,  criminelle,  que  l'on  se  con- 
vainque bien  que  les  récriminations  qui  ne 
se  traduisent  que  par  dos  phrases  n'ont  jamais 
rien  empêché.  Que  l'on  se  groupe  pour  trou- 
ver la  force  nécessaire  à  contre-balancer  celle 
de  ses  maîtres,  et  on  pourra  leur  résister. 

Tout  ce  qui  tends  à  briser  les  entraves  dont 
nous  charge  l'état  social   actuel,   tout  ce  qui 


DE    LA    SOCIÉTÉ    PRÉSENTE  333 

doit  enseig-ner  Pentente  et  la  solidarité  aux 
individus,  a  sa  place  toute  marquée  dans 
la  lutte  qui  se  mène  contre  le  capitalisme. 
Je  pourrais  passer  en  revue  chacune  des 
réclamations  qui  se  font  jour  dans  l'état  so- 
cial. Peu,  pour  ne  pas  dire  aucune,  sont  sus- 
ceptibles de  g-rouper  la  majorité  des  individus, 
mais  chacune  intéresse  un  nombre  important 
d'êtres  humains  qui,  par  leur  entente,  leur 
action,  peuvent  modifier  l'organisation  sociale 
en  ce  qui  les  concerne.  Que  l'on  abandonne 
donc  le  rêve  de  grouper  une  force  unique,  assez 
puissante  pour  modifier  d'un  seul  coup,  l'état 
social  en  son  entier,  mais  que  chacun  s'or- 
ganise pour  porter  la  lutte  sur  des  points  dé- 
finis, etj'on  obtiendra  le  résultat  désiré  beau- 
coup plus  rapidement. 


Mais  comment  amener  les  individus  à  une 
cohésion  si  parfaite,  alors  que  notre  organisa- 
tion sociale  tend,  au  contraire,  à  les  diviser, 
à  émietter  leurs  efforts  ? 

En  changeant  leur  mentalité. 

C'est  difficile,  je  l'avoue,  mais  ce  n'est  que 
comme  cela  que  se  sont  opérés  les  change- 

19. 


334         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

ments  sociaux  par  lesquels  a  passé  l'humanité. 

Il  faut  que  les  individus  ne  croient  plus  aux 
promesses  des  assoiffés  de  pouvoir,  qu'ils  ap- 
prennent que  les  coups  de  force,  bons,  à  cer- 
tains moments,  pour  briser  les  résistances, 
n'ont  aucune  valeur  pour  édifier. 

De  même  qu'ils  ont  appris  que  la  «  Provi- 
dence »  n'était  qu'une  conception  de  leur  cer- 
veau, il  faut  qu'ils  apprennent  que  «  Républi- 
que »,  «  Collectivisme  »,  «  Communisme  », 
«  Révolution  »,  «  Anarchie  »  ne  sont  que  des 
mots  pour  désigner  certaines  conceptions  de 
leur  imagination,  certains  actes  de  leur  acti- 
vité, mais  n'ayant  aucune  activité  propre,  au- 
cune influence  sur  la  forme  de  groupement 
ou  d'action  qu'ils  désignent.  Que  ces  organisa- 
tions, ces  actes  ne  seront  que  ce  que  les  fera  l'é- 
volution de  ceux  qui  chercheront  à  les  réaliser. 

Qu'importe  où  s'attaque  l'individu,  pourvu 
que  ce  soit  à  une  des  institutions  qui  nous  op- 
prime, pourvu  que  ce  soit  pour  apprendre  à 
se  passer  d'elles. 

Plus  les  individus  développeront  leur  ini- 
tiative, plus  vite  ils  aideront  à  la  transforma- 
tion sociale.  L'important  est  qu'ils  compren- 
nent une  fois  pour  toutes  que  ce  n'est  pas  en 


A   LA    SOCIÉTÉ    DE    DEMAIN  335 

restant  chacun  chez  soi.  même  avec  les  idées 
les  plus  subversives,  que  l'on  arrivera  à  ren- 
verser l'ordre  social  qui  nous  écrase,  mais  en 
le  combattant  toujours  et  sans  cesse.  L'indi- 
vidu isolé  est  écrasé  par  la  puissance  formida- 
ble du  monstre.  Mais  lorsque  tfous  ceux  qufi  veu- 
lent sa  disparition  se  senliroint  les  coudes,  leur 
puissance  sera  irrésistible. 


Cette  façon  d'opérer  aurait  un  autre  avan- 
tage, ce  serait  de  créer  cette  unité  d'action, 
cette  coordination  d'efforts  que  demandent  ceux 
qui  se  lamentent  sur  la  division  qui  existe 
parmi  ceux  qui  veulent  la  disparition  de  l'état 
social  actuel.  Coordination  que  l'on  croyait 
pouvoir  atteindre  en  imposant  un  cfeclo  à  ceux 
que  l'on  embrigadait  —  façon  de  procéder  qui 
n'a  jamais  abouti  qu'à  des  divisions  et  à  une 
dispersion  plus  grande,  poussée  jusqu'à  la  ri- 
valité et  à  l'antagonisme. 

A  l'heure  actuelle,   le  nombre  de  ceux  (ju 
acceptent  l'idée  anarchiste  dans  toute  son  in- 
tégralité est,  il  ne  faut  pas  se  dissimuler,  bien 
minime,  si  on  le  compare  à  la  grande  masse 
ignorante.  Mais,  d'autre  part,  si  nous  prenons 


33G  RÉFORMES.  RÉVOLUTION 

séparément  chacune  de  nos  conceptions,  soit 
sur  la  société  actuelle,  soit  sur  celle  que  nous 
voulons  réaliser,  il  n'en  est  pas  une  seule  qui 
ne  soit  plus  ou  moins  acceptée  par  nombre 
d'individus  qui  se  défendent  d'ailleurs  d'anar- 
chisme. 

Quelle  force  puissante  formeraient  ceux  qui 
ont  compris  toute  l'horreur  de  la  guerre,  s'ils 
se  groupaient  et  travaillaient  à  la  disparition 
de  ces  deux  fléaux  :  la  Guerre,  le  Militaî'isme. 

Et  ici,  je  ne  veux  pas  parler  des  bourgeois 
pacifistes  qui  veulent,  ou  plutôt  qui  «  désirent  » 
la  disparition  de  la  guerre,  mais  ont  bien 
garde  de  ne  rien  toucher  aux  causes  qui  Ten- 
gendrent;  mais  de  tous  ceux  qui,  théorique- 
ment, acceptent  les  véritables  moyens  de  la 
faire  disparaître,  mais  restent  inertes. 

Il  n'y  a  pas  que  les  anarchistes  qui  trouvent 
que  l'instruction  et  l'éducation,  telles  qu'elles 
se  donnent  actuellement,  sont  fausses,  anti- 
naturelles,  déprimant  le  cerveau,  amoindris- 
sant l'individualité.  Qu'importe  ce  que  peu- 
vent penser  sur  d'autres  points  les  individus 
qui  s'associeraient  pour  organiser  une  éduca- 
tion rationnelle,  pourvu  qu'ils  fussent  d'accord 
pour  en  éliminer  tout  dogme,  toute  idée  pré- 


DE    LA    SOCIÉTÉ    PRÉSENTE  337 

conguo  pour  ne  faire  appel  qu'à  l'intelligence 
et  à  Tesprit  critique  de  l'élève. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  répéter  ma  liste,  mais 
on  voit  ce  qui  pourrait  se  faire,  si  au  lieu  de 
vouloir  grouper  —  ce  qui  est  impossible  —  des 
gens  pour  qu'ils  pensent  absolument  de  môme 
sur  tout,  ils  se  groupaient  eux-mêmes  sur  des 
points  particuliers,  nettement  définis. 

Evidemment,  en  certains  cas.  même  lors- 
que les  individus  se  seront  entendus  sur  un 
but  commun,  il  pourra  s'établir  des  divergen- 
ces dans  les  moyens  de  le  réaliser.  Mais  la  seule 
divergence  qui  puisse  empêclier  de  former 
bloc,  ça  sera  de  savoir  si  l'action  du  groupe- 
ment s'exercera  par  la  voie  parlementaire, 
ou  par  «  l'action  directe  ». 

C'est  là  la  divergence  capitale  qui,  partout, 
donnera  lieu  à  deux  courants  différents  dans 
lesquels  se  fondront  les  autres  divergences  de 
détail. 

Unir  toutes  les  forces  en  un  seul  faisceau 
est  une  utopie  que  la  vie  ne  tarde  pas  à  démon- 
trer irréalisable.  Du  reste  il  n'y  a  de  force 
qu'en  l'unité  d'action.  Tout  ce  que  l'on  peut  de- 
mander aux  individus,  c'est  de  ne  pas  être 
sectaires,  de  ne  pas  s'imaginer  qu  eux  seuls 


538         REFORMES,  RÉVOLUTION 

détiennent  la  vérité,  et  lorsque  les  divergences 
ne  sont  pas  fondamentales,  ne  s'excluant  pas 
l'une  l'autre,  de  se  prêter  un  mutuel  appui, 
tout  en  travaillant  dans  la  direction  et  sous  la 
forme  qui  leur  sont  propres. 

C'est  ainsi  que  les  individus  apprendront  à 
développer  leur  initiative  et  qu'il  ne  dépend 
que  d'eux,  que  d'eux  seuls,  à  réaliser  ce  qu'ils 
veulent,  et  que  c'est  le  groupement  —  le  grou- 
pement pour  Faction  —  qui  leur  donnera  la 
force  qu'ils  cherchent. 

Une  fois  qu'ils  auront  appris  la  force  du 
groupement  et  de  la  volonté,  l'expérience 
leur  enseignera  les  formes  les  plus  propices. 

Et  les  individus  ayant  appris,  par  la  lutte, 
à  se  grouper  selon  leurs  besoins,  selon  leurs 
aspirations;  leurs  groupes  ayant  appris  à  se 
mettre  en  relation  pour  se  faciliter  mutuelle- 
ment la  besogne,  c'est  de  là  que  sortira  la  so- 
ciété future  harmonique  qui  n'aura  plus  qu'à 
laisser  se  dissoudre  les  groupements  de  lutte 
une  fois  leur  tâche  accomplie,  à  fortifier  et  à 
développer  ceux  qui  auront  pour  tâche  de  fa- 
ciliter les  rapports  pour  la  productàon  et  la 
consommation. 


XX 
LA   RÉVOLUTIOA 


La  révolution  est  inévitable.  —  C'est  en  l'ésistant  à  leurs 
maîtres  que  les  exploités  prennent  conscience  de  leurs 
droits.  —  C'est  aussi  en  luttant  que  l'être  d'aujour- 
d'h4ii  peut  trouver  les  formes  de  groupement  de  de- 
main. —  Ce  qui  doit  marquer  la  déchéance  capitaliste. 

—  Les  privilégiés  ne  renoncent  pas  de  bon  gré  à  leurs 
privilèges.  —  Les  réformes  à  l'état  social  présent  ne 
font  que  le  consolider,  —  Sera-ce  la  dernière  révolu- 
tion i  —  Abolition  de.  la  propriété,  et  de  la  monnaie. 

—  Les  gouvernements  n'ont  d'autorité  que  ce  qu'on 
leur  en  reconnaît. — La  prise  de  possession.  —  L'exem- 
ple. —  La  révolution  doit  être  internationale.  —  Place 
à  l'initiative.  —  Le  désordre  est  préférable  à  l'ordre 
imposé. 


Pour  être  complet,  ce  volume  devrait  se  ter- 
miner par  un  exposé  de  ce  que  devra  être  l'ac- 


340         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

lion  anarchiste  en  période  révolutionnaire  ; 
car,  de  la  lecture  des  deux  derniers  chapitres, 
il  ne  faudrait  pas  déduire  que  je  crois  à  la 
possibilité  du  passage,  sans  à-coups,  de  la 
société  d'aujourd'hui  à  la  société  de  demain. 
Ce  que  nous  venons  d'examiner,  c'est  la 
lutte  que,  des  à  présent,  doivent  mener  ceux 
qui  veulent  s'aiïranchir  de  la  tyrannie  d'une 
classe. 

Mais  cette  lutte  no  peut  donner  à  ceux  qui 
la  mènent  que  des  avantages  restreints,  en 
leur  permettant  —  au  milieu  de  l'organisa- 
tion capitaliste  —  de  résister  aux  exigences 
croissantes  de  leurs  maîtres,  elle  ne  peut  les 
mener  à  l'affranchissement  total,  car  elle  ne 
touche  pas  aux  bases  mêmes  de  l'ordre  capi- 
taliste. 

Elle  peut,  au  surplus,  donner  aux  individus 
conscience  de  leur  force,  conscience  de  leurs 
droits,  en  les  exerçant  à  réclamer  toujours 
mieux  ;  elle  peut  accumuler,  dans  l'état  social 
présent,  les  causes  do  désorganisation  qui 
doivent  amener  la  débâcle  finale. 

Bien  mieux,  je  crois  que,  dès  à  présent,  les 
individus  peuvent  trouver  les  modes  de  grou- 
pement et  en  former  des  embryons  qui  n'au- 


LA    RÉVOLUTION  34 1 

ri)nt.  plus  tard,  qu'à  so  développer  et  à  évo- 
luer, que  ces  formes  peuvent,  quelque  temps, 
subsister  à  côté  des  institutions  capitalis- 
tes, mais  non  pouvoir  s'y  substituer  insen- 
siblement. 

Le  dernier  eifort.  la  révolte  suprême,  qui 
doit  balayer  les  obstacles  à  la  libre  évolution, 
rien  — que  le  renoncement  des  exploiteurs  — 
no  peut  l'épargner.  Au  contraire,  le  développe- 
ment, dans  l'état  présent,  do  groupements  au- 
tonomes, no  fera  que  préciser  l'état  de  luLLe. 
et  rendre  le  déchirement  inévitable. 


Ce  qui  doit  marquer  la  fin  du  régime  capi- 
taliste, c'est  la  mise  à  la  libre  disposition  de 
tous,  de  la  terre,  de  l'habitation,  selon  les  be- 
soins de  chacun,  de  la  part  d'outillage  que  cha- 
cun peut  mettre  on  œuvre  par  lui-mcmo,  soit 
isolément, soit  en  groupe,  sans  que  cela  donne 
lieu  à  aucune  indemnité  envers  les  dépossé- 
dés. 

La  disparition  des  rentes,  loyers,  pensions, 
la  suppression  totale,  absolue  de  la  monnaie 
et  de  ttiutc  valeur  d'échange,  quelles  que  soient 


342         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

les  formes  nouvelles  sous  lesquelles  on  voudrait, 
les  ressusciter. 

L'atlrarichissement  complet  de  l'individu 
ne  s'obtiendra  que  cette  besogne  faite,  et  elle 
ne  peut  s'accomplir  qu'en  «  forçant  »  la  bour- 
geoisie à  renoncer  à  ce  qui  assure  son  luxe  et 
son  oisiveté.  Or,  rien  de  tout  ce  que  nous  avons 
passé  en  revue,  jusqu'ici,  ne  met  en  péril  au- 
cun des  privilèges  capitalistes.  Cela  restreint, 
sans  doute  un  peu  l'autorité  morale  que  les 
patrons  se  sont  plus  à  exercer  jusqu'à  pré- 
sent, et  que  le  sentiment  d'être  les  maîtres, 
leur  rend  si  chère,  et  si  dur  à  renoncer,  mais 
si  on  réussit  à  maintenir  leur  exploitation  dans 
certaines  limites,  elle  n'en  reste  pas  moins  tout 
aussi  active,  et  assez  forte,  pour  empêcher  la 
réalisation  du  but  poursuivi  par  chaque  être  : 
son  émancipation  complète. 


Comme  il  est  plus  facile  de  fournir  des  mots 
que  des  arguments,  les  réformistes  ont  in- 
venté, pour  stigmatiser  et  ridiculiser  les  révo- 
lutionnaires, le  vocable  de  «  partisans  de  la 
méthode  catastrophique  »  et,  pour  ceux  qui 
Vont  jamais  réfléchi  par  eux-mêmes  —  et  ils 


LA   RÉVOLUTION  343 

sont  nombreux  —  cela  semble  un  argument 
décisif:  «  il  faut,  en  elfet,  être  absolument  to- 
qué pour  espérer  améliorer  l'état  social  par 
une  série  de  cataclysmes  ». 

Seulement,  comme  nous  ne  sommes  ni  les 
premiers,  ni  les  seuls  à  le  constater,  pour"  tous 
ceux  qui  ne  se  paient  pas  de  mots,  il  reste 
avéré  que,  jamais  on  n'a  vu  les  minorités  pri- 
vilégiées, vivant  de  l'oppression  et  de  l'exploi- 
tation des  masses,  renoncer  volontairement  à 
ce  qui  assurait  leur  luxe  et  leur  oisiveté. 

Même  la  fameuse  nuit  du  4  août,  loin  d'en 
être  un  exemple,  est  bien  la  meilleure  preuve 
de  ce  que  j'avance,  puisque,  malgré  cette  co- 
médie de  renoncement,  il  n'en  fallut  pas  moins 
user  de  la  violence  et  de  l'insurrection  pour 
détruire  les  privilèges  féodaux. 


Ce  n'est  qu'au  prix  de  longues  et  sanglantes 
luttes  que  les  repus  ont,  jusqu'ici,  cédé  la  place. 
Et  la  crapulerie  de  la  bourgeoisie  actuelle  est 
une  preuve  qu'elle  ne  sera  pas  plus  généreuse 
que  ses  devanciers. 

Et  si  jusqu'ici  une  exploitation  n'a  cédé  la 


344         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

place  qu'à  une  exploitation  nouvelle  qui.  pour 
déposséder  celle  au  pouvoir,  se  réclamait  frau- 
duleusement de  rallVanchissement  général,  il 
appartient  aux  exploités  d'aujourd'hui,  plus 
avisés,  de  savoir  se  garer  des  «  alFranchis- 
seurs  ». 


Toutes  les  concessions  que  pourront  arracher 
les  travailleurs,  toutes  les  modifications  au 
régime  que  consentiront  les  privilégiés  ne  se- 
ront consenties,  que  tant  qu'elles  n'entameront 
pas  le  régime.  En  lâchant  un  peu  de  la  chaîne, 
les  maîtres  aident  à  perpétuer  le  système. 

Toutes  les  améliorations  que  les  travailleurs 
pourront,  en  cours  de  route,  arracher  à  leurs 
exploiteurs,  ne  sont  que  des  améliorations  de 
détail  qui,  en  réalité,  ne  les  auront  pas  avancés 
d'un  pas  vers  l'affranchissement  intégral,  mo- 
difié en  rien  le  système  qui  les  écrase. 

Si  donc,  nous  concluons  à  la  force  pour  l'af- 
franchlsscment  définitif,  ce  n'est  pas,  «  parce 
que  partisans  de  la  méthode  catastrophique  », 
mais  parce  que  l'étude  de  l'évolution  dans  les 
sociétés,  comme  dans  la  nature,  nous  démontre 


LA   KEVûLUTION  34:5 

que,  lorsque  l'équilibre  est  rompu,  cela  entraîne 
des  buuleversemcnls  inévitables  pour  que  l'é- 
volution puisse  reprendre  son  cours  normal. 

Que  les  capitalistes  acceptent  la  conséquence 
de  l'évolution,  les  catastrophes  leur  seront 
épargnées.  Cr(jit-on  que  ceux  qui  cherchent 
leur  émancipation  se  refuseraient  de  s'éviter 
les  risques  d'une  lutte?  Croit-on  que  ce  soit  par 
pur  ainjur  des  coups  de  fusil  qu'ils  se  déci- 
deront à  le  prendre,  l'occasion  venue? 

Mais,  puisque  à  leurs  réclamations  on  op- 
pose toujours  une  fin  de  non  recevoir,  puisque 
pour  n'obtenir  que  des  améliorations  de  détail, 
il  leur  faut  toujours  renoncer  aux  réclamations 
de  fond  qu'ils  ont  à  formuler,  puisque  la  con- 
ciliation n'est  qu'une  comédie  pour  ajourner 
indéfiniment  bi  réalisation  de  leurs  espoirs  il 
faut  bien  que  la  force  en  décide. 


Maintenant,  une  seule  révolution  suffii-a-t- 
clle  pour  assurer  la  libre  marcluulc  l'évolution 
humaine  ?  car,  ce  que  veulent  les  anarchistes, 
ce  n'est  pas  imposer  un  système  de  préférence 
à  un  autre,  mais  le  droit,  j)Our  tous  les  êtres 
humains,   d'évoluer  selon    leurs  aspirations. 


346         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Faudra-t-il  que,  pour  passer  d'une  étape  à 
l'autre,  les  liutnains  aient  encore  plus  d'une 
fois  recours  à  la  violence  pour  pouvoir  progres- 
ser ? 

Qui  pourrait  le  savoir  ? 

Si  l'évolution  préparatoire  a  pu  se  faire  en- 
tièrement, si  la  révolution  n'a  pas  été  préma- 
turée, si  les  individus  qui  l'accompliront  sont 
bien  convaincus  que  cette  lii)erté.  pour  laquelle 
ils  combattent,  doit  être  égale  pour  tous,  pour 
toutes  les  conceptions,  sauf  pour  celles  d'auto- 
rité, dont  toutes  les  formes  d'oppression  de- 
vront être  abolies,  on  aura  enlevé  tout  inolif 
de  révolution. 

Elle  devra  être  renouvelée,  tant  que  des 
groupes  ou  classes  [d'individus  seront  assez 
forts  pour  opposer  des  entraves  à  la  libre  évo- 
lution d'autres  groupes. 

Mais  là  n'est  pas  la  question. 

L'œuvre  de  chaque  génération  est  de  réali- 
ser tout  ce  qu'elle  est  capable  de  concevoir. 
Plus  elle  accomplira  elle-même,  plus  elle  faci- 
litera la  besogne  à  la  génération  suivante. 

Nous  n'avons  rien  à  espérer  d'une  vie  supra- 
terrestre;  notre  affrancliissoment  ne  peut  ve- 
nir ni  de  personne,  ni  du  dehors,  il  ne  sera 


LA   RÉVOLUTION  347 

que  le  résultat  de  nos  propres  etiorts,  par  con- 
séquent,, à  nous  d'arracher  à  nos  maîtres  la 
plus  large  part  d'indépendance  qu'il  nous  sera 
possible. 


El  alors,  dans  cette  révolution  à  venir,  quelle 
devra  être  l'œuvre  des  révolutionnaires  cons- 
cients ?  Par  quels  actes,  ceux  qui  auront  com- 
pris que  doivent  disparaître  jusqu'aux  derniers 
vestiges  de  l'exploitation  économique,  et  de 
l'oppression  capitaliste,  assureront-ils  le  succès 
de  leur  entreprise  ? 

Passer  tout  en  revue,  cela  demanderait  des 
développements  qui  dépasseraient  les  bornes 
d'un  chapitre.  C'est  tout  un  autre  volume  que 
comporterait  le  sujet,  et  dont  beaucoup  de 
points,  du  reste,  sont  loin  d'être  éclaircis. 

Ce  qui  sera  à  accomplir  dans  la  prochaine 
révolution,  pour  que  cette  révolution  puisse 
rendre  tous  les  effets  qu'on  en  attends,  œuvre 
gigantesque  qui  s'ébauche  à  peine,  et  qui  dé- 
pend beaucoup  comment  aura  été  menée  l'ac- 
tion préparatoire  que  nous  avons  étudiée  au 
cours  de  ce  volume. 

La  Révolution  n'étant  que  l'aboutissant  lo- 


348  RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

gique  de  l'évolulioii  qui  l'aura  préparée,  elle 
ne  puurra  faire  germer  que  la  semence  qui 
aura  été  préparée,  progresser  celle  qui  aura 
déjà  «  levé  ». 


Pendant  lunglemps,  alors  que  je  débutais 
dans  la  propagande,  j'ai  cru  que.  après  avoir 
fait  disparaître  les  archives,  les  actes  nota- 
riés, le  cadastre  constituant  l'état  civil  de  la 
propriété,  qu'après  avoir  bouleversé  les  bor- 
nes la  délimitant,  de  fa(,'on  à  l'empêcher  de 
se  reconstituer,  ou,  tout  au  moitis,  ayant 
rendu  cette  reconstitution  si  difficile,  (ju'il  se- 
l'ait  impossible  à  un  état  social  basé  sur  l'ap- 
propriation individuelle,  de  se  rétablir,  j'ai 
cru  que  l'œuvre  la  plus  importante  était  d'eni- 
pèchcr  la  reconstitution  dun  gouvernement, 
que  le  devoir  des  anarchistes  était  de  se  por- 
ter à  l'Hôtel  de  Ville  pour  faire  passer  par  la 
fenêtre  toutes  les  commissions  executives,  tous 
les  gouvernements  provisoires  qui  tenteraient 
de  s'y  installer. 

L'étude  des  révolutions  passées  me  démon- 
tic  (jue  le  gouvernemtuit  n'a  (jue  1  imp  trtance 
qu'on  lui  attribue;  qu'il  pourra  bien  légiférer, 


LA   REVOLUTIUN  349 

décréter,  ordonner,  si  les  individus  ont  entre- 
pris, chacun  dans  leur  sphère,  d'agir  sérieuse- 
ment par. eux-mêmes,  d'exécuter  ce  qu'ils  au- 
ront décidé,  et  de  passer  outre  aux  défenses  : 
ordres  et  décrets  n'auront  aucune  valeur. 

Inutile  de  se  porter  sur  un  centre  pour  y 
culbuter  une  douzaine  de  bonshommes  qui 
sesei'onl  imaginé  qu'ils  avaient  des  aptitudes 
k  régenter  les  autres.  De  l'action  révolution- 
naire dans  chaque  quartier,  de  façon  à  ce  que 
la  population  y  trouve  des  avantages  immé- 
diats, fera  mieux  pour  détruire  toute  in- 
fluence gouvernementale,  qu'une  défenestra- 
tion qui  pourrait  entraîner  les  révolutionnai- 
res à  se  battre  entre  eux. 


La  véritable  œuvre  révolutionnaire  sera  d'ap- 
peler les  miséreux  à  s'installer  dans  les  apj)ar- 
tements  laissés  vacants  par  les  bourgeois  que 
la  frousse  aura  portés  à  s'enfuir,  et  de  mettre 
le  feu  dans  les  taudis  qu'ils  auront  quittés. 

Ça  sera  pour  les  ouvriers  de  s'emparer  des 
ateliers  et  usines,  et  de  s'y  installer  pour  pro- 
duire dans  les  conditions  qu'ils  auront  déci- 
dées. 

30 


850         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Ça  sera  de  passer  au  feu  de  la  purification 
les  actions,,  titres  de  rente,  monnaie  fiduciaire 
sur  lesquelles  ils  pourront  mettre  la  main. 

Ça  sera  encore  —  et  c'est  ici  qu'interviendra 
l'influence  des  groupements  autonomes,  déjà 
constitués  — de  travailler  à  l'organisation  de 
l'entente  entre  producteurs  et  consommateurs, 
de  façon  à  assurer  la  bonne  marche  de  la  so- 
ciété en  voie  de  gestation  et  d'où  sera  abolie 
la  valeur  d'échange. 

Cela  pourra  être  encore,  pour  ceux  qui  au- 
ront compris,  de  faire  des  chargements  des  ma- 
chines agricoles  en  magasin,  des  engrais  chi- 
miques, et  d'aller  les  répandre  dans  les  cam- 
pagnes, en  démontrant  aux  paysans  —  s'ils 
n'y  sont  déjà  préparés  —  les  avantages  de 
leur  emploi  en  commun.  Ce  serait  un  pas  fait 
vers  la  désindividualisation  du  travail  agri- 
cole. 

Si  on  y  joint  du  mobilier,  des  ustensiles 
de  ménage,  et  quantités  d'objets  dont  regor- 
gent les  magasins  des  villes,  raserait  la  meil- 
leure leçon  de  communisme  que  l'on  puisse 
donner. 

Multiples  sont  les  actes  décisifs  à  accomplir 
en  temps  de  révolution,  pour  attirer  à  l'ordre 


LA   RÉVOLUTION  351 

nouveau  les  hésitants  et  les  ignorants,  leur 
participation  ayant  de  plus  l'avantage  de  les 
empêcher  de  reculer,  en  cas  d'un  retour  offen- 
sif de  l'ordre  capitaliste;  car  pour  la  révolu- 
tion économique  qui  se  prépare,  il  ne  peut, 
bien  entendu,  être  question  d'une  lutte  de 
quelques  jours,  où  le  remplacement  d'un  gou- 
vernement par  un  autre  met  fin  à  la  lutte,  en 
concentrant  tout  l'elfort  sur  ce  seul  point. 

L'action  révolutionnaire  devra  se  faire  jour 
sur  toute  l'étendue  du  territoire  du  pays  où 
elle  aura  pris  naissance,  déborder  partout  où 
il  lui  sera  possible;  partout  où  existera  un 
noyau  d'hommes  conscients,  devront  s'accom- 
plir les^actes  capables  d'intéresser  la  masse 
des  spoliés,  de  façon  à  ce  qu'ils  comprennent 
bien  que,  cette  fois,  il  ne  s'agit  plus  d'aller  se 
faire  casser  la  tête  pour  porter  un  nouveau 
groupe  de  farceurs  au  pinacle,  mais  que  c'est 
enfin  l'affranchissement  des  miséreux  qui 
commence. 

Sans  oublier  que  ce  n'est  qu'en  suscitant  la 
révolte  partout  que  l'on  empêchera  l'inter- 
vention des  voisins,  ce  qui  aurait  lieu  inévita- 
blement si  la  révolution  se  localisait. 


352         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Ça  sera  à  l'initiative  de  chaque  groupe,  de 
chaque  individu  d'accomplir  là  où  il  leur  sera 
possible  tout  ce  que  leur  suggérera  de  favora- 
ble, et  de  praticable,  leur  propre  conception 
du  nouvel  ordre  de  choses  à  établir. 

Et  là-dessus,  il  me  semble,  ce  sont  les  con- 
ditions de  milieu  et  de  circonstances,  qui,  sur- 
tout, devront  inspirer  aux  révolutionnaires 
ce  qu'ils  auront  à  accomphr. 

Tout  ce  que  Ton  peut  dire  d'avance  c'est 
que  l'initiative  des  individus  ne  devra  jamais 
soulfrir  le  veto  d'aucun  groupe,  d'aucune  per- 
sonnalité, si  estimée  soit-ello,  quels  que  gages 
elle  ait  donnés  à  la  révolution. 

Ceux  qui,  en  tant  que  conducteurs,  auront  à 
assumer  les  responsal)ilités  morales  et  maté- 
rielles des  événements,  peuvent  se  laisser  in- 
fluencer par  des  considérations  qui,  parfois, 
les  entraînent  à  se  mettre  en  travers  de  l'œu- 
vre de  la  foule  anonyme  qui,  elle,  n'a  cure  ni 
des  responsabilités  matérielles,  ni  des  respon- 
sabilités morales. 

Si.  souvent,  la  foule  nous  présente  des  spec- 
tacles qui  n'ont  rien  de  noble,  ni  de  beau,  par- 
fois, par  contre,  elle  seule  a  raison  contre  ceux 
qui  prétendent  la  conduire.  Aux  révolutionnai- 


ÉA    RÉVOLUTION  353 

res  à  savoir  l'orienter  vers  ce  qui   est  juste, 
vers  ce  qui  est  beau. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  que  tout  obstacle 
doit  être  brisé,  tout  ce  qui,  selon  ceux  qui 
agiront,  sera  capable  d'assurer  le  succès  de 
la  révolution  en  cours,  devra  être  accompli 
par  ceux  qui  l'auront  décidé.  Tant  pis  pour 
ceux  qui  tenteront  de  se  mettre  en  travers. 
Il  y  a  certaines  besognes  qui  ne  peuvent  èlre 
accomplies  que  par  la  foule. 

Sans  doute,  rien  ne  marchera  d'après  un 
plan  préétabli  ;  sans  doute,  il  y  aura  cahots, 
confusion  et  peut-être  conflits  entre  révolution- 
naires ?  Qu'importe!  Cela  se  tassera  par  la 
suite.  Il  ne  faut  pas  que  l'ordre  vienne  d'en 
haut,  d'une  autorité  matérielle  ou  morale,  d'un 
pouvoir  établi,  de  personnalités  ayant  la  con- 
fiance de  la  foule;  ce  n'est  que  la  seule  entente 
des  groupes  qui  se  constitueront  qui  a  chance 
de  durer.  L'harmonie  doit  sortir  de  l'entente 
s'établissant  au  fur  et  à  mesure  que  disparaî- 
tront les  causes  de  conflit;  que  les  individus 
comprennent  que  l'entente  est  préférable  à  la 
lutte,  ils  sauront  se  faire  les  concessions  mu- 
tuelles, amortir  ce  que  leurs  prétentions  pour- 
raient avoir  de  trop  absolu. 

20. 


354         RÉFORMES,  RÉVOLUTION 

Dût-on  traverser  une  période  de  g'âchis.  de 
luttes  intestines,  Fentente  ne  doit  pas  être  im- 
posée, autrement  que  par  l'évidence  des  faits. 
C'est  à  ce  prix  que  l'on  pourra  s'épargner  la 
nécessité  d'une  révolution  nouvelle. 


Paris  1905  mai  1909. 


TABLE  DES  MATIERES 


I.  —  Réformes  et  Révolution 

Les  l'éformes,  duperie  électorale.  —  Dans  le  pro- 
gramme socialiste,  les  réformes  se  substituent  à 
l'idée  révolutionnaire.  —  Erreur  de  tactique  des 
anarchistes.  —  La  révolution  n'est  pas  un  but, 
mais  un  moyen.  —  Nécessité  d'améliorations  im- 
médiates. —  Le  salariat  empêche  la  libération 
de  l'individu.  —  La  classo-tampon.  —  La  lutte  de 
tous  les  jours  rappelle  au.x.  anarchistes  (ju'il  n'y 
a  pas  d'absolu.  —  La  difficulté  de  garder  la  juste 
mesure.  —  Complexité  de  chaque  problème.  —  La 
pierre  de  touche  des  idées.  —  Parlementarisme 
et  action  directe.  —  L'effet  des  réformes  ne  peut- 
être  que  temporaire 

IL  —  Développements  Divergents 

Contradiction  apparente  entre  le  développement 
moral  et  les  faits.  —  Le  Sultan-Rouge  et  le  Tzar- 
Pendeur.  —  Les  guerres  coloniales.  —  l'rogrés 
apparents  de  l'Etat  et  du  Parlementarisme  dans 
l'ordru  des  faits.  —  Leur  décliéance  dans  l'évo- 
lution de  l'idée.  —  L'individu  i)risonnier  du  mi- 
lieu  économique.  —  Evolution  de  la  morale.  — 


356  TABLE    DES    MATIÈRES 

Pages. 

Puissance  des  préjugés.  —  La  Révolntion-féti- 
clie.  —  De  la  théorie  à  la  pratique.  —  G<i  sont 
les  victimes  de  l'Etat  qui  font  sa  puissance.  — 
La  liberté  agit,  ne  se  décrète  pas.  —  C'est  l'in- 
dividu seul  qui  peut  se  libérer.  —  Multiplicité  des 
groupements  d'action.  —  Décentralisation.  — 
Initiative 10 

III.  —  La.  forge  et  le  droit 

La  loi  n'est  que  la  raison  du  plus  fort.  — La  lutte 
pour  le  pouvoir.  —  Légalité,  masque  de  la 
force.  —  L'Etat  ne  peut  agir  qu'en  vue  de  sau- 
vegarder ce  qui  existe.  —  L'ouvrier  qui  réclame 
ne  peut-être  qu'un  perturbateur. —  La  force  de 
l'argent.  —  Les  grèves  à  coup  d'argent.  —  L'arme 
des  ouvriers.  —  L'inextensibilité  des  réformes 
dans  l'état  social  actuel.  —  Cette  inextensibilité 
justiîie  l'intransigeance  ouvrière.  —  C'est  tou- 
jours à  ceux  qui  n'ont  rien  qu'on  rogne  la  part.  — 
La  foi  au  pouvoir  tutélaire  s'éteint 39 

IV.  —  Les  exigences  des  ouvriers 

La  société  actuelle  est  unanimement  reconnue  mau- 
vaise. —  C'est  sur  les  réformes  à  faire  que  l'on 
n'est  plus  d'accord.  —  Le  droit  de  défense  pour 
ce  qui  existe.  —  Et  les  droits  de  ceux  qui  sont 
sacrifiés  par  ce  qui  existe?  —  La  société  n'est  pas 
une  entité.  —  Les  droits  antagoniques.  —  La 
société  actuelle  est  l'organisation  de  l'exploita- 
tion des  uns  par  les  autres.  —  Se  méfier  des  con- 
ciliateurs. —  La  violence  n'est  pas  toujours 
brutale.  —  Le  droit  des  grévistes  à  vider  l'ate- 
lier. —  La  révolte  c'est  l'affirmation  d'un 
droit  nouveau.  —  Chacun  son  tour  à  se  faire  en- 
tendre, —  Primitivement  les  droits  ^n'allaient 
pas  sans  devoirs.  —  Au  cours  de  l'évolution,  les 
uns  ont  gardé  tous  les  droits  et  rejeté  les  devoirs 


TABLE    DES    MATIÈRES  357 

Pages, 

sur  ceux  qu'ils  asservissaient.  —  C'est  aux  spo- 
liés à  modère !■  leurs  réclamations.—  On  n'obtient 
que  ce  que  l'on  sait  prendre.  —  Mais  quelqu'un 
troubla  la  fête 52 

V.   — Ou   SONT   LES  SIMPLISTES? 

Un  travail  de  Pénélope.  —  Les  catégoriseurs  d'i- 
déals.  —  Vous  êtes  orfèvre  M.  Josse  ?  —  Chacun 
voit  avec  sa  lorgnette.  —  Est  réalisable  ce  que 
veulent  réaliser  les  individus.  — Gouverner  c'est 
défendre  ce  qui  existe.  —  Des  réformes  qui  ne 
«  réforment  »  pas.  —  Propager  un  idéal  c'est  tra- 
vailler à  sa  réalisation.  —  Il  faut  détraivd  le  sa- 
lariat. —  La  loi  ne  protège  que  ceux  qui  savent 
se  protéger  eux-mêmes.  —  Le  l)ut-guide.  —  In- 
conciliabilité  entre  travail  et  capital.  —  Ceux  qui 
n'ont  rien  ne  sont  pas  intéressés  à  la  défense  de 
ce  qui  existe.  —  Le  mensonge  Patrie.  —  Le  men- 
songe juridique.  —  Le  problème  est  posé  ....        15 

VL    —   L'IMPOT    SUR  LE   REVENU. 
Les   RETRAITES  OUVRIÈRES 

Les  bourgeois  se  prétendent  les  défenseurs  de  la 
justice  absolue.  —  Chacun  doit  payer  selon  ses 
ressources.  —  Ce  sont  les  bourgeois  qui  tirent  le 
plus  d'avantages  de  l'ordre  social.  —  La  valeur 
d'une  pièce  de  cent  sous.  —  L'Impôt  indirect, 
moyen  d'écorcher  sans  faire  crier.  —  En  défini- 
tive c'est  celui  qui  travaille  qui  paie  pour  tous.  — 
Les  lois  de  «  protection  ouvrière  ».  —  L'arbitrage 
obligatoire.  —  Un  nouvel  impôt.  —  Une  escro- 
querie financière.  —  La  danse  des  milliards. — 
Un  leurre 90 

vil  —  l\  .i0ur>;ée  de  huit  heures 
Défense  des  salaires 

Les  réclamations  ouvrières  admises  par  tous...  en 


358  TABLE    DES    MATIÈRES 

Page  . 

principe  et  à  condition  que  les  ouvriers  méri- 
tent leur  réalisation  par  leur  soumission.  — 
Les  exagérations  forcées  des  preneurs  de  sys- 
tème. —  Les  réclamations  ouvrières  ne  pren- 
dront fin  que  lorsque  chacun  sera  son  propre 
patron.  —  Chacun  a  droit  au  développement 
qu'il  peut  atteindre.  —  Les  réclamations  ne 
cesseront  qu'avec  les  abus  qui  les  suscitent.  .   .      113 

VIII.  —  Le  Mutualisme 

La  racine  du  mal.  —  Mauvais  elTet  de  l'établisse- 
ment d'une  valeur  d'échange.  —  Guildcs  et  cor- 
porations. —  S'adapter  n'est  pas  révolution- 
ner. —  Tendance  à  «  Unilatéraliser  ».  —  Les 
«   petits   profits   ».  —  Mensonges    des  panacées. 

—  «  L'aide  mutuelle  »  basée  sur  la  disparition 
des  «  mutualistes  ».  —  La  pratique  du  «  mu- 
tualisme engendre  la  concurrence.  —  Menson- 
ges des  systèmes.  —  Le  moyen  vaut  surtout 
par  ce  que  valent  ceux  qui  le  mettent  en  œuvre. 

—  Si  le  présent  ne  peut  être  sacrifié  à  l'avenir, 

il  ne  peut  avoir  de  valeur  qu'en  en  tenant  compte.     130 

IX.  —  Le  Gooi'Ér>\TisME 

Illusions  sur  le  coopératisme.  —  Echecs  des  coopé- 
ratives de  production.  —  Ouvriers.  —   Patrons. 

—  Coopératives  de  consommation.  —  Les  théo- 
riciens. —  Le  bluff.  —  Tout  se  tient  dans  la  so- 
ciété. —  On  produit  pour  agioter,  non  pour  con- 
sommer. —  Laloi  des  salaires.  —  Le  recrutement 
des  associés.  —  Le  mirage.  —  On  ne  lutte,  sur 
son  terrain,  contre  le  capital  qu'en  lui  empruntant 
ses  moyens.  —  La  société  composée  de  coopérati- 
ves ne  serait  pas  changée.  —  Les  coopératives  an- 
glaises. —  Les  coopérateurs-exploiteurs.  —  On 
n'apprends  pas  à  se  libérer  du  mercantilisme  en  le 
pratiquant.  —  Bien  compris  le  coopératisme  peut 
affranchir  individuellement  quelques-uns,  mais 


TABLE    DES    MATIERES 


359 

Pages. 


ne    peut    devenir   un   moyen   d'affranchissement 
général.  —  11  faut  détruire  la  propriété 145 

X.   —  J,E  Mensonge  ÉLE(;Ton.vL 


Le  joug  de  l'heure  présente.  —  De  répercussion  en 
répercussion  une  amélioration  de  salaire  en  ani- 
hile  une  autre.  —  Il  n'y  a  de  réformes  que  celles 
que  les  peuples  savent  imposer.  —  Un  souve- 
rain qui  n'a  que  le  droit  d'al)diquer.  —  L'Utopie 
du  meilleur  gouvernement.  —  Le  bon  gouverne- 
ment est  celui  qui  n'existe  pas.  —  La  loi  est 
prohiliitive  par  essence.  —  Changements  du  gou- 
vernement, continuité  de  l'oppression  et  de  l'ex- 
ploitation. —  La  loi  n'affranchit  que  celui  qui 
possède.  —  Le  socialisme  politicien.  —  Les  lois 
«  ouvrières  ».  —  Elles  ne  sont  appliquées  qu'au- 
tantque  les  intéresséssavent  les  faire  respecter.  — 
Même  quand  elle  veut  être  favorable  à  l'ouvrier, 
la  loi  a  un  ciHé  funeste  pour  lui.  —  Pour  détruire 
l'autorité,  il  ne  faut  pas  l'exercer.  —  Les  députés 
doivent  légiférer  sur  ce  qu'ils  ne  connaissent 
pas.  —  L'abstention  ne  peut  faire  le  jeu  des 
réactionnaires.  —  La  lutte  est  économique.  — 
L'individu  ne  se  liljcrera  que  par  son  propre  ef- 
fort. —  La  codification  d'une  réforme  est  son 
arrêt  de  développement 163 


XL 


La  gonuuète  des  1'ouvoii;s  iii;li<;.s 


La  conquête  des  Municipalités.  —  Théorie  et  ])ra ti- 
que. —  La  faillite  de  la  conquête  des  Municipa- 
lités. —  L'arrivée  au  pouvoir  est  ra))andon  du 
programme  révolutionnaire.  —  Socialisme  d'op- 
position, socialisme  de  gouvernement.  —  La  pra- 
tique du  pouvoir.  —  Quelques  exemples.  — 
Briseurs  d'énergies.  —  La  peur  des  responsabi- 
lités. —  Le  gouvernement  est  pour  défendre  ce 
qui   existe.    —   Conquis    par  le  pouvoir.    —   Les 


360  TABLE    DES    MATIÈRES 

Pages. 

réformes  valables  exigent  la  lutte.  —  La  liberté 

du  travail  I  —  Questions  d'opportunité 18a 

XII.  —  Action  directe  et  parlementarisme 

Il  n'y  a  pas  d'absolu.  —  L'état  présent  l'emporte 
toujours  sur  l'état  à  venir.  —  Le  parlementarisme 
change  les  questions  de  place.  —  Les  mensonges 
parlementaires.  —  La  révolution  est  l'affirma- 
tion de  l'évolution.  —  La  loi  ne  donne  que  ce  que 
l'on  sait  prendre  et  défendre.  —  La  loi  égale  pour 
tous  ne  peut  être  qu'oppressive.  —  La  liberté  est 
dans  la  diversité.  —  Les  intéressés  seuls  sont 
aptes  à  trouver  la  solution  qui  leur  convient.  — 
L'action  directe  est  éducative.  —  Comme  quoi 
la  loi  donne  naissance  à  des  formes  nouvelles 
d'exploitation  —  La  loi  sur  les  retraites  est  une 
fumisterie.  —  Tout  conciliateur  est  un  ennemi 
pour  le  travailleur 202 

XIII.  —  Le  Syndicalisme 

Les  débuts  de  l'anarchiçme.  —  Syndicalisme  selon 
la  conception  socialiste.  —  L'individualisme  et 
le  syndicalisme.  —  Le  syndicat  groupement  na- 
turel. —  Le  syndicat  groupement  de  défense  dans 
l'état  social  actuel.  —  Il  faut  savoir  vers  quoi 
l'on  marche.  —  Le  syndicalisme,  moyen  de  révo- 
lution, a  sa  place  à  côté  des  autres,  il  ne  peut 
les  suppléer.  —  Diversité  des  groupements  de 
lutte.  —  Les  besoins  déterminent  les  groupe- 
ments. —  La  division  du  travail.  —  Le  travail 
agréable.  —  Le  choix  des  activités.  —  Le  syndi- 
cat doit  disparaître  avec  l'état  social  qui  l'a  en- 
gendré. —  Le  mot  engendrant  la  doctrine.  —In- 
fluences réciproques.  —  Déviation  des  théories 
lorsqu'on  veut  les  pousser  à  l'absolu.  —  Chacun 
son   dada 216 


TABLE   DES    MATIÈRES  361 

Pages. 

XIV.  —  Lks  grèves,  grève  générale 

L'ouvrier  ne  peut  résister  au  patron  que  par  la  co- 
hésion. —  La  vie  au  jour  le  jour.  —  L'appren- 
tissage de  la  volonté.  —  Un  danger.  —  La  lutte 
contre  les  préjugés.  —  La  grève  générale  peut 
engendrer  les  revendications  d'ordre  général  et 
devenir  éducatrice.  —  Le  triomphe  des  grèves 
n'est  qu'un  armistice. —  De  la  grève  générale  à 
la  révolution.  —  Un  autre  aspect  de  la  grève  gé- 
nérale        242 

XV.  —  La  solidarité  uans  la  lutte  ouvrière 

Dualisme  entre  la  façon  de  penser  et  celle  d'agir. 
—  Faiblesse  du  sentiment  de  solidarité  sociale.  — 
L'individualisme  n'exclut  pas  la  solidarité.  — 
Erreur  du  corporatisme.  —  Solidarisme  de  phra- 
ses. —  Individualisme  solidariste.  —  Il  faut  déve- 
lopper le  sentiment  de  solidarité  sociale.  — 
Moins  récriminer,  mieux  se  sentir  les  coudes.  — 
Syndicats  jaunes  factices.  —  La  faim  tueuse 
d'énergies.  —  Le  groupement  pour  résister.  — 
La  foi  aux  sauveurs.  —  Inertie.  —  La  grève- 
éducatrice.  —  I-e  sabotage.  —  Intéresser  le  pu- 
blic aux  réclamations  des  grévistes.  —  Si  ceux 
qui  soullrent  voulaient!...  —  La  besogne  des 
syndicats  ....    •,...'. 250 

XVI.  —  La  leçon  ]jk  l'écureuil 

Le  danger  des  réformes.  —  Augmentation  du  coùt 
de  la  vie.  —  C'est  la  faute  au  syndicat.  —  Le 
manque  d'initiative.  —  Ligues  d'acheteurs.  — 
Le  capital  se  rattrape  toujours.  —  La  loi  des  sa- 
laires. —  Le  salariat  c'est  l'esclavage.  —  Ce  qui 
est  réalisable  et  ce  qui  ne  l'est  pas.  —  Le  syndi- 
calisme ne  se  suffit  pas  à  lui-même.  —  Les  in- 
térêts immédiats  font  perdre  de  vue  les  intérêts 

21 


362  TABLE    DES    MATIÈRES 

Pages 

moins  proches.  —  Fausse  logique.  —  Cliacun 
son  point  de  vue.  —  Il  n'y  a  pas  que  des  intérêts 
corporatifs  dans  la  société 271 

XVII.  —  Meneurs  et  Idéologues 

Deux  «  bétes  noires  i.  —  Chacun  son  rôle.  Tout  ef- 
fort n'est  pas  perdu.  —  Moyens  pratiques  des 
gens  pratiques.  —  Théorie  et  action.  —  Où  finit 
Tune?  où  commence  l'autre?  —  Nouveaux  airs^ 
vieille  chanson.  —  Les  bons  apôtres.  —  C'est  l'i- 
gnorance des  opprimés  qui  fait  la  force  des  op- 
presseurs. —  L'individu  ne  doit  attendre  son 
affranchissement  que  de  lui-même,  mais  il  a  à  ap- 
prendre comment.  —Arme  à  double  tranchant.  — 
Démolissons  les  murailles  de  Chine.  —  Les  cases- 
otanches.  —  Points  de  repère  dans  la  brume.  — 
Le  fonctionnarisme  syndical.  —  Si  chacun  met- 
tait la  main  a  la  pâte! • 286 

XVIII.  —  Société  d'aujourd'hui. 

SOCIÉTÉ  DE  DEMAIN 


On  ne  crée  rien  de  rien.  —  La  société  de  demain  fille 
d'aujourd'hui.  —  Une  machine  ne  rend  que  ce  à 
quoi  elle  est  adaptée.  —  Adapter  n'est  pas  réfor-  • 
mer.  —  Des  individus  ne  réalisent  que  ce  dont  ils 
sont  convaincus.  —  Utilité  de  l'idéal.  —  Moyens 
de  lutte,  moyens  temporaires.  —  Bons  de  travail. 
—  Aggravation  du  système  capitaliste.  —  Pro- 
duire pour  agioter.  —  La  richesse  de  la  produc- 
tion engendre  la  misère  du  producteur.  —  Amé- 
lioration n'est  pas  affranchissement.  —  Impossibi- 
lité d'une  valeur  d'échange.  —  La  consommation 
obligatoire.  —  Les  ricochets  de  la  production 
et  de  la  consommation.  —  Produire  pour  con- 
sommer        302 


TABLES    DES    MATIÈRES  363 

Pages. 

XIX    —  De  la  société  présente 

A   LA   SOCIÉTÉ  DE  DEMAIN 

Disparition  du  régime  capitaliste  et  de  ses  institu- 
tions. —  Individualisation  du  travail.  —  Ni  spé- 
cialisation ni  universalisation,  équilibre.  —  Va- 
riété des  formes  d'activité  de  chaque  individu.  — 
Ebauche  de  la  société  future  dans  les  groupe- 
ments actuels.  —  Les  réserves.  —  Causes  de  lut- 
tes, causes  d'entente.  —  Ce  que  l'on  nie  pour  la 
société  future  exista  dans  les  relations  sociales 
d'aujourd'hui.  —  Le  besoin  créera  le  groupement. 

—  Nombreuses  sont  les  formes  d'action  qui  sol- 
licitent l'initiative  des  individus.  —  Si  les  anar- 
chistes ne  sont  pas  nombreux,  les  idées  anarcliis- 
tes  sourdent  de  toutes  parts.  —  Les  groupements 
pour    l'action 321 

XX.  —  La  RÉVOLUTION 

La  révolution  est  inévitable.  —  C'est  en  résistant  à 
leurs  maîtres  que  les  exploités  prennent  cons- 
cience de  leurs  droits.  —  C'est  aussi  en  luttant 
que  l'être  d'aujourd'hui  peut  trouver  les  formes 
de  groupement  de  demain.  —  Ce  qui  doit  marquer 
la  déchéance  capitaliste.  —  Les  privilégiés  ne 
renoncent  pas  de  bon  gré  à  leurs  privilèges.  — 
Les  réformes  à  l'état  social  présent,  ne  font  que 
le  consolider.  —  Sera-ce  la  dernière  révolution  ? 

—  Abolition  de  la  propriété,  et  de  la  monnaie.  — 
Les  gouvernements  n'ont  d'autorité  que  ce  qu'on 
leur  en  reconnaît.  —  La  prise  de  possession,  — 
L'exemple.  — La  révolution  doit  être  internatio- 
nale. —  Place  à  l'initiative.  —  Le  désordre  est 
préférable  à  l'ordre  imposé 339 


Imprimerie  Générale  de  Cb&tillon-sur-Seine.  —  A.  Picbàt. 


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